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Pour faire la paix avec la guerre

Un montage photo montrant un casque bleu de l'Organisation des Nations unies dans un paysage dévastée de la Bosnie-Herzégovine
Un casque bleu de l'Organisation des Nations unies dans un paysage dévastée de la Bosnie-Herzégovine Photo: Radio-Canada
Radio-Canada

Quatre frères d'armes. Une guerre, celle de Bosnie-Herzégovine. Et une mission de paix, une vraie celle-là, toute personnelle, qui commence pour les Gatinois Dominique Brière, Érick Moyneur, Luc Laframboise et Frédérick Lavergne. Vingt-cinq ans après y avoir été déployés, les quatre anciens réservistes du Régiment de Hull se préparent à retourner en Bosnie, dans l'espoir d'en revenir une fois pour toutes.

Un texte de Valérie Lessard

Sarajevo et sa Sniper Alley, Visoko, Srebrenica, Fojnica, la route Pacman : 25 ans plus tard, ces noms résonnent toujours en Dominique, Érick, Luc et Frédérick. Dans leur corps, leur coeur, leur âme.

Pour le pire comme pour le meilleur, les quatre ex-Casques bleus ont été profondément transformés par leurs tours en Bosnie.

Le 17 avril, Dominique, Érick et Frédérick s’envoleront pour Sarajevo, où Luc les rejoindra une semaine plus tard. Ensemble, ils fouleront les rues de lieux qu’ils ont autrefois arpentés en patrouille, portés par leur désir de découvrir aujourd'hui le pays et ses gens autrement.

Leur retour en Bosnie prendra des allures de pèlerinage, mais aussi d’un voyage célébrant un quart de siècle d’amitié. Et de (sur)vie entre zones d’ombre et éclats de lumière.


ÉRICK MOYNEUR

DOMINIQUE BRIÈRE

LUC LAFRAMBOISE

FRÉDÉRICK LAVERGNE


ÉRICK MOYNEUR

Érick MoyneurÉrick Moyneur Photo : Radio-Canada

TOUR D’ÉTÉ : mai à novembre 1993
ÂGE LORS DE SON DÉPLOIEMENT : 19 ans
SOUVENIR LE PLUS MARQUANT : une discussion avec des jeunes garçons de 16, 17 ans, dans un village dont il ne se souvient plus du nom, avec qui il a parlé des impacts de la guerre.

Au secondaire et au cégep, Érick « coulait » fréquemment ses cours de mathématiques et de sciences. Avant de partir pour la Bosnie, il venait d’ailleurs de changer une fois de plus d’orientation au cégep. Si, en tant que chauffeur là-bas, il n’a pas eu la possibilité d’échanger souvent avec la population locale, cette conversation a marqué un point tournant, pour lui.

« Ils avaient mon âge, ou presque. Je leur ai demandé ce qui leur manquait le plus, et l’un d’eux m’a répondu qu’il s’ennuyait d’aller à l’école. Que s’il avait pu obtenir son diplôme, il aurait pu être accepté comme réfugié en Allemagne ou ailleurs. »

J’ai réalisé que pour eux, être éduqué était un privilège, une porte de sortie. J’ai surtout compris que moi, j’étais en train de scrapper ma chance… Depuis la Bosnie, je prends ce que j’ai de pire et je fonce dedans!

Érick Moyneur

Dans la foulée de son retour au pays, Érick s’est enrôlé à l’université comme étudiant adulte. Et il a obtenu un baccalauréat en mathématiques pures de l’Université Laval en 2000, avant d’y faire une maîtrise en économie en 2002.

J’ai passé six mois à regarder [les gens] d’en haut, du haut de ma tourelle. Je veux descendre en bas, les regarder dans les yeux. Je vais leur serrer la main, pis je vais jaser avec eux autres.

Érick Moyneur

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DOMINIQUE BRIÈRE

Dominique BrièreDominique Brière Photo : Radio-Canada

TOUR D’ÉTÉ : mai à novembre 1993
ÂGE LORS DE SON DÉPLOIEMENT : 21 ans
SOUVENIR LE PLUS MARQUANT : l’enclave de Srebrenica, où, à la demande pressante d’un mari, il a aidé une femme à accoucher dans une maison sans électricité.

« Les infirmiers ne sont pas arrivés assez vite, fait que je n’avais pas ben ben le choix [...] Dans les films, les sages-femmes ont toujours de l’eau chaude, ça fait que ça me prenait de l’eau chaude », raconte Dominique, des trémolos dans la voix. Puis, il a sorti son couteau de chasse, pour couper le cordon ombilical. « Le plus gros problème que j’ai eu, ça a été de lui faire un beau nombril, au p’tit [...] T’as 21 ans, tu viens de mettre un enfant au monde. [...] Tu sors de là pis tu te dis que t’as fait de quoi de bon. Pour une fois. Parce que c’était rare qu’on pouvait faire de quoi de bon. Ben rare. »

Pour le remercier, l’homme a nommé son garçon Dominic.

C’était à l’été 1993. Environ trois mois plus tard, le Québécois est retourné à Srebrenica, où le papa, qui l’a reconnu, a insisté pour poser à ses côtés, son fils dans les bras.

Même [si Dominic] est vivant, je ne voudrais pas le revoir, parce que j’ai trop honte du peu qu’on a fait là-bas pour les aider. On est revenus en se disant qu’on avait fait fuck all.

Dominique Brière

Deux ans plus tard, en juillet 1995, Srebrenica a été le théâtre d’un génocide au cours duquel quelque 8000 hommes et garçons de plus de 2 ans ont été massacrés.

Je veux fermer une boucle. Je veux voir comment, malgré la guerre, les gens ont continué à vivre et pu passer à travers ça. Si eux ont réussi à passer à travers ça, pourquoi pas nous autres?

Dominique Brière

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LUC LAFRAMBOISE

Luc LaframboiseLuc Laframboise Photo : Radio-Canada

TOUR D’ÉTÉ : mai à novembre 1993
ÂGE LORS DE SON DÉPLOIEMENT : 27 ans
SOUVENIR LE PLUS MARQUANT : sa permission en Grèce, où il a rencontré celle qui allait devenir son épouse.

Après un premier déploiement à Chypre en 1989, où son propre père avait effectué trois tours avant lui, Luc s’est porté volontaire pour la Bosnie. Il est envoyé à Visoko, d’où, contrairement à Érick et Dominique, il n’est pas sorti souvent, pendant ces six mois.

Lors de sa permission, à mi-chemin de son tour, le caporal a prévu se rendre à Édimbourg et à Aberdeen avec un frère d’armes de Montréal. « J’ai toujours été fasciné par l’Écosse, la cornemuse, je n’ai jamais su pourquoi. » Comme s’il savait ce qui l’attendait.

Car c’est à Athènes qu’il s’est retrouvé, à la fin de l’été. Or, si le caporal n’a pas pu se rendre en l’Écosse, c’est l’Écosse qui s’est rendue à lui en la personne d’une jeune touriste prénommée Maureen. Ils se sont croisés sur un plancher de danse, avant de réaliser qu’ils étaient descendus au même hôtel, le lendemain. Il commençait ses vacances. Elle terminait les siennes.

J’ai loué une motocyclette et j’ai couru après son taxi jusqu’à l’aéroport pour lui demander son adresse et son numéro de téléphone. Pis comme on dit, le reste appartient à l’histoire!

Luc Laframboise

Dès l’hiver 1994, Maureen est venue rencontrer la famille de Luc en Outaouais. L’année suivante, les deux amoureux se mariaient à l’hôtel de ville de Hull, avant de décider de s’installer en Écosse en 1998. Vingt-cinq ans après leur rencontre à Athènes (et deux enfants plus tard), Luc et Maureen vivent toujours ensemble.

Je veux goûter de nouveau au pain de Visoko, en souvenir de ce vieux boulanger qui nous livrait le meilleur pain au monde tous les matins, à la base. J’y ai vu la guerre. J’aimerais maintenant y voir la paix

Luc Laframboise

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FRÉDÉRICK LAVERGNE

Frédérick LavergneFrédérick Lavergne Photo : Radio-Canada

TOUR D’HIVER : 1993 à mai 1994
ÂGE LORS DE SON DÉPLOIEMENT : 20 ans
SOUVENIR LE PLUS MARQUANT : l’hôpital pour handicapés de Fojnica. Face à l’avancée des troupes musulmanes, le personnel avait fui l’hôpital, laissant plus de 200 enfants, dont des bébés, enfermés sur place, sans eau ni nourriture.

Frédérick a atterri à Sarajevo le 11 novembre 1993. Le 13, il est intégré dans un convoi de ravitaillement escortant des infirmiers norvégiens pour venir en renfort aux infirmiers et soldats canadiens déjà à Fojnica. Arrivé à l’hôpital, il est vite plongé dans la réalité « presque irréelle » de parcourir les lieux, pièce par pièce, pour y faire le tri entre les morts et les vivants.

« C’est là qu’il y a une rage qui s’installe par rapport non seulement aux soldats belligérants de part et d’autre, mais aussi aux civils. Il n’y a pas une rage, mais une incompréhension. Comment on peut attaquer un hôpital, surtout un hôpital pour enfants handicapés mentaux et physiques? Pour moi, ça ne se faisait pas ».

Ç’a été ma première mission, ma première cigarette, mon premier baptême de feu, mon premier contact avec la mort, avec la folie de ce pays. La première de tout, en fait. La mort, ça pue.

Frédérick Lavergne

Des familles de la base de Valcartier ont envoyé des boîtes de vêtements d’hiver afin de permettre aux soldats sur place de prendre soin de ces enfants rescapés. Un militaire canadien en a même adopté un.

Ce serait le fun de retourner dans un pays que, malgré tout, j’ai aimé, pis de ne pas avoir la chienne. De faire la paix avec ce que j’ai vécu auparavant.

Frédérick Lavergne

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