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Boucar Diouf d’ici, d’ailleurs et d’emblée

Boucar Diouf, une heure avant la première de son spectacle Magtogoek ou le chemin qui marche, le 5 avril 2018, au Monument national, à Montréal.
Boucar Diouf, une heure avant sa première montréalaise, jeudi. Photo: Radio-Canada / Pascale Fontaine
Franco Nuovo

CHRONIQUE – Je vous l'affirme : Yvon Deschamps, l'humoriste des humoristes, celui que tous les humoristes admirent pour son exceptionnel talent et qui a fait réfléchir et se tordre de rire le Québec, notamment le public de la Place des Arts pendant des semaines et des semaines à la fin des années 1970, début 1980, l'humoriste social dont on finit toujours par parler quand il est question d'humour parce qu'il en est la référence par excellence, bref, cet Yvon Deschamps-là a dû semer, un jour, une graine d'humoriste-humaniste au Sénégal.

Cette graine a fini par en faire pousser une autre – allez savoir comment – au bout du monde, à Rimouski, dans le bas du chemin qui marche. Celle-ci, c’est Boucar Diouf, qui est arrivé ici de son pays d’Afrique de l’Ouest en 1991 où, dans des champs par moments desséchés, il gardait les vaches de son père.

D’abord océanographe, biologiste marin, sans jamais quitter les eaux des yeux et du cœur, ce Boucar a gagné la scène et, du coup, le Québec entier.

Jeudi soir, j’ai assisté à son spectacle au Monument-National . Ce Sénégalais a un jour atterri chez nous à notre plus grande joie, et il suffisait de voir la réceptivité du public et le nombre de personnalités qui s’étaient déplacées en ce soir de première pour constater à quel point il bénéficie d’un gigantesque capital de sympathie.

Mais cet amour, il l’a gagné et bien mérité.

Vous vous demandez sans doute ce que vient faire Yvon Deschamps dans cette histoire. Eh bien, j’en ai vu des spectacles d’humoristes au fil de mes années de métier. J’en ai entendu des références à l’inimitable monologuiste.

Mais pour la première fois l’autre soir, en voyant Boucar évoluer sur cette scène, j’ai pensé à Deschamps. Il aura fallu un Sénégalais déraciné et replanté au Québec pour s’approcher un tant soit peu de celui qui reste encore aujourd’hui le plus grand.

Franco Nuovo

Pourquoi?

Parce que Boucar, qui a choisi l’eau comme thème de son spectacle, baigne dans l’ironie et l’autodérision. Quand il nous raconte son histoire et celle du fleuve en le remontant jusqu’à Montréal, il exprime à la fois le message du migrant et celui de l’enraciné comme Deschamps qui, lui, jouait la carte du naïf et du colérique obtus. Comme Deschamps, il arrive à dépeindre le « porteur d’eau ». Comme lui, il marche sur la corde raide de l’intolérance.

Or, à travers ses propos, ses dénonciations, ses levées de drapeaux, on sent son affection pour l’humain, avec toutes ses forces et ses faiblesses. Boucar est humoriste, oui, mais il est plus que ça. Rien d’étonnant au fait qu’il ne soit pas considéré par ses pairs comme un des leurs. Parce que Boucar est d’abord et avant tout un humaniste. Et plus encore, même. Brillant dans son discours, intelligent et surtout pas didactique pour deux sous dans sa façon de livrer ses messages, il traîne avec lui sur scène, comme si le rire ne suffisait pas, l’art d’instruire et de nous faire prendre conscience de nos dérapages.

Quand il parle de climatosceptiques, de changements climatiques, des bélugas qui murmurent leur détresse, de Donnacona « dont on n’a plus jamais eu de nouvelles », il ne fait pas la leçon, encore moins la morale. Mais il ne mâche ni ses mots ni son message.

Et ce qui chez Deschamps relevait du monologue prend chez Boucar la forme du conte, et celui-ci le sculpte avec l’art dont il a hérité de ses ancêtres.

Il y a chez lui de l’affection pour tous ceux qu’il a croisés sur sa route et qui lui ont fait comprendre le Québec et sa langue si particulière dans sa concision : "T’as-tu tes T4?"

Franco Nuovo

Il y a de l’amour pour sa famille, sa compagne gaspésienne, ses enfants, qui sont la preuve que le métissage est, sans aucun doute, l’avenir de l’humanité.

Il y a de la tendresse dans ses récits. Comment empêcher les larmes de nous monter aux yeux quand, assis sur un des barils de son bateau stylisé qui lui sert de décor, il nous fait part de son désarroi devant la tempête intérieure qui agite l’âme des adolescents? C’est alors qu’il nous confie, dans la métaphore, le message de son beau-père marin entre les marins, qui lui rappelle la fatalité de cette étape de la vie, mais surtout la nécessité du phare dans la brume et de son importance pour l’ado qui se bat contre les vagues, ses creux et ses crêtes, et contre la force du vent.

Si j’étais un enseignant, j’emmènerais mes élèves voir et écouter Boucar Diouf. Pour qu’ils le voient dans sa différence, pour qu’ils l’entendent dans sa sagesse, pour qu’ils l’admirent dans son humanité qu’ils vont inévitablement percevoir comme la leur, la nôtre.

J’aime ce type d’ici, d’ailleurs et d’emblée…

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