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La frontière entre les États-Unis et le Mexique de plus en plus militarisée

Un mur et des barbelés le long de la frontière entre les États-Unis et le Mexique.
Un mur et des barbelés le long de la frontière entre les États-Unis et le Mexique. Photo: ICI Radio-Canada/Marcel Calfat
Radio-Canada

Le président américain, Donald Trump, veut envoyer 4000 militaires de la Garde nationale à la frontière américano-mexicaine pour freiner l'afflux de migrants. Cette tactique,qui a déjà été utilisée par d'autres présidents, surprend d'autant plus que le nombre de migrants est à la baisse. Portrait de cette frontière.

Un texte de Mélanie Meloche-Holubowski

Cette tentative de déploiement survient après l’échec du président Trump de persuader le gouvernement mexicain et le Congrès américain de financer entièrement un mur qu'il veut construire le long de la frontière.

« C'est une pratique courante pour un président d'utiliser la Garde nationale comme outil théâtral pour démontrer sa fermeté », dit David Bier, analyste politique pour l'Institut Cato, basé à Washington.

Et pourtant, la loi interdit à ces militaires de procéder à des arrestations; ils pourront appuyer les agents frontaliers dans leurs patrouilles, mais seront essentiellement « inutiles », estime M. Bier.

Le National Network for Immigrant and Refugee Rights (NNIRR) est l'une des organisations américaines qui s’opposent à cet envoi de militaires, comme elles l’ont fait lorsque les présidents Clinton et Bush fils avaient eux aussi envoyé la Garde nationale.

Beaucoup d’Américains s’imaginent que le problème des migrants est de plus en plus sérieux, mais M. Bier et Catherine Tactaquin du NNIRR sont catégoriques. Il n’y a pas, disent-ils, de crise à la frontière avec le Mexique.

En fait, au cours des 10 dernières années, le nombre de migrants qui entrent aux États-Unis chaque année a considérablement baissé.

Depuis les derniers mois, les chiffres sont légèrement à la hausse, mais « cette augmentation est typique et fluctue avec les saisons », précise Catherine Tactaquin.

Une frontière de plus en plus militarisée

Un agent arrête un homme. Un agent frontalier appréhende un migrant illégal dans le secteur de Rio Grande Valley. Photo : Reuters / Loren Elliott

Malgré cette diminution, la frontière américano-mexicaine a été progressivement militarisée au fil des 20 dernières années, déplore Mme Tactaquin. « La frontière est devenue une zone de guerre imaginaire, où sont combattus la drogue, le crime et les étrangers », peut-on lire dans un rapport de l’organisme qu’elle dirige.

Aujourd’hui, il y a cinq fois plus d’agents frontaliers qu’en 1986.

Le budget pour sécuriser la frontière est passé de 263 millions de dollars en 1990 à 3801 millions en 2016.

« Ce n’est pas efficace. Ça coûte des milliards de dollars pour avoir ces agents à la frontière », avance M. Bier.

Cette militarisation s’est surtout accélérée lorsque le président Bill Clinton a doublé le budget pour les agents frontaliers. Ce n’est pas surprenant lorsqu’on sait que plus de 13 millions de personnes ont été appréhendées par les agents frontaliers durant son mandat.

Des décisions politiques qui ont contribué à la militarisation de la frontière

Révolution mexicaine de 1911 : Le nombre de migrants explose. Washington déploie 100 000 militaires à la frontière et construit des infrastructures pour loger les migrants et les patrouilleurs. Selon l'essai de C.J. Alvarez de l'Université du Texas sur l'histoire de la frontière, c'est à ce moment que « les élites américaines se sont convaincues que la région frontalière était un espace dangereux qui devait être surveillé ». Depuis, le nombre d'agents et de dispositifs de surveillance et de dissuasion n'a jamais diminué.

Pendant la Grande Dépression, les travailleurs américains, qui peinent à trouver un emploi, craignent que les migrants mexicains leur volent leur travail. Le gouvernement impose alors un programme de rapatriement forcé. De 400 000 à 500 000 personnes seront renvoyées au Mexique dans les années 1930.

1954 : Dwight Eisenhower approuve l’opération Wetback (wetback est un nom donné aux personnes qui traversent à la nage le Rio Grande pour entrer illégalement aux États-Unis). Plus de 1,3 million de personnes ont été retournées au Mexique cette année.

1969 : Richard Nixon déclenche sa « guerre contre les drogues » et ajoute des milliers d’agents à la frontière.

2006 : George Bush fils entérine le Secure Fence Act, dans le but de mettre en place 1100 kilomètres de clôture et de mieux outiller les agents frontaliers (véhicules, drones, satellites, etc.). Barack Obama et Hillary Clinton étaient parmi les sénateurs qui ont approuvé ce projet de loi. Au total, les États-Unis ont déjà dépensé 2,4 milliards de dollars sur cette barrière.

M. Bier ajoute que les gouvernements ont utilisé certaines crises, qui ont amené de grands afflux de migrants, pour maintenir une importante présence d'agents et pour construire des barrières de plus en plus imposantes. De sorte que les effectifs à la frontière ne suivent pas nécessairement l'évolution des flux migratoires.

« On croyait qu’en ajoutant autant d’effectifs, ça aurait un effet dissuasif. Mais les gens ont simplement trouvé d’autres moyens pour entrer », souligne Mme Tactaquin.

En fait, il semble y avoir peu de corrélation entre l'embauche d'agents supplémentaires et l'appréhension de plus de migrants. Au cours des années 1990, les agents frontaliers arrêtaient plus de 300 migrants chacun annuellement. Aujourd’hui, ils en arrêtent moins de 20 par année. « Cela veut dire qu’ils arrêtent quelqu’un en moyenne toutes les trois semaines. Beaucoup d'agents ne sont pas si occupés que ça », estime David Bier.

Des barrières parsemées le long de la frontière

Frontière entre le Mexique et les États-Unis.Frontière entre le Mexique et les États-Unis. Photo : Radio-Canada

Si on a augmenté considérablement le nombre d’agents, il faut noter que seulement 1770 kilomètres sur les 5495 qui forment la frontière sont protégés par une clôture ou un mur.

La frontière entre les États-Unis et le Mexique est relativement nouvelle. Elle a été délimitée par le traité de Guadalupe Hidalgo (1848), puis a été cartographiée pour la première fois entre 1849 et 1855. Plusieurs erreurs d’arpentage ont été corrigées en 1896. Ainsi, la frontière que nous connaissons aujourd'hui a 122 ans.

L’Agence des services frontaliers n’a été créée qu’en 1924, et les agents travaillaient principalement à la frontière avec le Canada.

La majorité des barrières existent près des centres urbains (notamment à San Diego, El Paso et Laredo) et mesurent de 16 à 32 kilomètres.

À San Diego, on trouve une « double barrière ». En jaune, la barrière est un mur; en rouge, une clôture.À San Diego, on trouve une « double barrière ». En jaune, la barrière est un mur; en rouge, une clôture. Photo : Radio-Canada

Ces barrières sont principalement composées de poteaux, de barres, de chaînes et de treillis métalliques d'une hauteur allant de 6 à 18 pieds; on est bien loin des grands murs dont rêve le président Trump.

M. Trump près de la frontière avec le Mexique à Otay Mesa. M. Trump s'est rendu à la frontière avec le Mexique à Otay Mesa, sur le site où se dressent huit prototypes – de béton ou d'acier – de l'immense barrière physique qu'il entend dresser entre les deux pays. Photo : Associated Press / Evan Vucci

Une partie des clôtures actuelles peuvent être facilement escaladées avec une échelle ou des rampes, ou encore depuis le toit d'un camion. De 2007 à 2010, les agents ont découvert en moyenne un tunnel par mois, et ils rapportent plus de 4000 brèches dans les clôtures chaque année.

Pour contrôler les régions non clôturées, on utilise également plus de 12 000 capteurs, des centaines de lecteurs de plaques d'immatriculation aux points d'entrée, ainsi que des drones.

Il y a par ailleurs des frontières naturelles, comme des montagnes, des régions désertiques et la rivière Rio Grande, mais les migrants les plus désespérés n'hésitent pas à emprunter ces chemins périlleux.

À divers endroits, il n'y a pas de murs ou de clôtures; ce sont plutôt les rivières et les forêts qui servent de barrières.À divers endroits, il n'y a pas de murs ou de clôtures; ce sont plutôt les rivières et les forêts qui servent de barrières. Photo : Radio-Canada

D'ailleurs, à San Diego, où les barrières sont parmi les plus imposantes le long de la frontière, le nombre de migrants a graduellement diminué. La raison? Ils ont simplement tenté leur chance plus à l’est…

« Il y a des migrants qui sont prêts à travers la Méditerranée, un océan, des déserts, même si c’est un trajet risqué. Un mur ne les arrêtera pas », mentionne Catherine Tactaquin.

La conséquence? Le nombre de migrants qui meurent annuellement en tentant de traverser la frontière est passé de 23 en 1993 à 500 en 2005.

Mme Tactaquin ajoute que les organisations qui aident les migrants passent désormais plus de temps à éviter que ceux-ci meurent et à s'assurer que les corps des migrants morts soient bien identifiés et rapatriés à leurs familles respectives. « On fait ça plutôt que de faire du travail de sensibilisation », déplore-t-elle.

Pour Mme Tactaquin et M. Bier, la solution à l'arrivée de migrants du Sud ne passe pas par une frontière plus étanche et plus militarisée; elle passe par une réforme de l'immigration aux États-Unis.

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