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Vol d’identité : faut-il resserrer les règles sur l’émission de cartes de crédit?

Gros plan sur quelqu'un qui passe sa carte de crédit dans un terminal de paiement électronique.
Les fraudes d'identité sont fréquentes au Canada. Photo: Radio-Canada

À deux reprises, on lui vole son identité pour obtenir une carte de crédit. Pourtant, après la première fraude, ce consommateur avait alerté l'agence de surveillance du crédit Equifax. Son histoire illustre les failles dans la vérification des données.

Un texte de François Dallaire, de l’émission La facture

Le soir du 15 mars 2016, l’alcool coule à flots dans un restaurant du Vieux-Montréal. Rien n’est trop beau ni trop cher pour Guillaume Roy. Bouteille de champagne à 159 $, bouteille de Rémy Martin à 449 $, saumon, pétoncles, vin blanc... Bref, une soirée étonnamment coûteuse pour un mardi soir, surtout pour un fonctionnaire qui n’a rien de particulier à célébrer.

Guillaume Roy, un employé du gouvernement, a beau apprécier le cognac, il n’en a pas bu une seule goutte ce soir-là. On lui a volé son identité.

Ce n’est pas le fun de savoir que quelqu'un a utilisé ton identité et qu'il a fait bien des affaires avec.

Guillaume Roy

Son voleur a obtenu sans mal une carte de crédit à la Banque de Montréal (BMO). Pourtant, plusieurs des renseignements fournis, comme le nom de son employeur et son adresse, étaient faux. Le voleur a aussi obtenu une carte de crédit émise par Canadian Tire avec des renseignements tout aussi faux. Seuls son nom et sa date de naissance étaient bons.

Habitué à mener des enquêtes, Guillaume Roy a cherché à découvrir l’identité de son voleur. Après plusieurs démarches auprès de chacun des commerces que le fraudeur a fréquentés, le fonctionnaire a obtenu les images de son voleur à l’œuvre dans une succursale du magasin. Là-bas, son double y a fait des achats pour 4000 $.

Guillaume RoyGuillaume Roy Photo : Radio-Canada

Je voulais vraiment savoir comment ça s’était produit et ce que je pouvais faire pour éviter que cela se reproduise.

Guillaume Roy

Cette année-là, 26 000 Canadiens ont déclaré avoir été victimes de fraude due au vol d’identité au Centre antifraude du Canada. Mais ce chiffre ne reflète pas la réalité. Selon la Gendarmerie royale du Canada (GRC), les victimes seraient 20 fois plus nombreuses.

Canadian Tire n’a pas voulu commenter ce cas précis, mais affirme avoir mis en place un processus rigoureux pour les demandes de cartes de crédit. De son côté, la porte-parole de BMO, Valérie Doucet, nous a répondu ceci : « Nous avons tout en place afin d’acquérir la conviction raisonnable qu’en tant qu’institution financière, nous connaissons l’identité de nos clients et que le client est vraiment la personne qu’il prétend être dans le cadre d’un entretien en personne ou autrement. »

Alerte!

Pour éviter d’être à nouveau victime de vol d’identité, Guillaume Roy a alerté les agences de crédit Equifax et TransUnion. Cette alerte s’adresse à tous les créanciers à venir, notamment les institutions financières, les émetteurs de cartes de crédit ainsi que les entreprises comme Bell ou Vidéotron.

Voici ce qui apparaît sur son dossier : « Ne pas accorder de crédit sans vérifier toutes les informations du postulant. De plus, communiquer avec le consommateur directement à son domicile pour vérification. » Avec cette alerte, Guillaume Roy se sent rassuré, mais pas pour longtemps.

En janvier dernier, un deuxième voleur a réussi à obtenir une carte de crédit, cette fois émise par Home Depot. Avec sa carte, le voleur a fait pour 10 000 $ d’achats. « Il n’y a pas de mots pour décrire [mon état d’esprit]. J'étais en tabarnak! »

Des méthodes désuètes

Julien Le Maux, professeur à HEC Montréal, est aussi membre de l’ACFE, une association internationale qui regroupe plus de 80 000 enquêteurs et comptables engagés dans la lutte contre la fraude. Il estime que les méthodes des commerçants pour combattre la fraude ne sont pas à jour.

Ces magasins n'ont pas de systèmes de sécurité qui ont suivi les techniques des fraudeurs. Aussi, je ne dis pas que les banques ne font rien, mais il y a encore beaucoup à faire dans la lutte contre la fraude.

Julien Le Maux, professeur à HEC Montréal

Lors d’une conversation téléphonique avec une employée du département de crédit de Home Depot, Guillaume Roy comprend qu’obtenir cette carte a été un jeu d’enfant pour le voleur. « La carte est automatiquement émise dès que le compte est créé! » L’émetteur de la carte, City Bank, lui a par la suite expliqué qu’on avait tenté de le joindre, mais que le département de vérification était tombé sur sa boîte vocale. L’alerte n’a donc servi à rien. Guillaume Roy est indigné.

Qu'est-ce que tu veux qu'on fasse de plus comme citoyen? [On met] une alerte au bureau de crédit [et] certains créanciers n’en tiennent pas compte!

Guillaume Roy

Pas d’obligation

Les banques et les commerces ne sont pas obligés de tenir compte de cette alerte, comme le signale TransUnion sur son site Internet. « Il est important que vous soyez conscient que, conformément à la loi, les créanciers peuvent à leur seule discrétion déterminer les mesures à prendre (s'ils décident d'en prendre) lorsqu'ils constatent la présence d'une alerte de fraude dans votre fiche de crédit. »

Julien Le Maux plaide pour que les vérifications d’identité soient obligatoires et qu’il y ait des sanctions en cas de défaut de s’y conformer.

Julien Le Maux, professeur à HEC MontréalJulien Le Maux, professeur à HEC Montréal Photo : Radio-Canada

Si jamais Home Depot s'était dit : "On risque une sanction financière lourde si on n’appelle pas", la fraude n’aurait pas eu lieu.

Julien Le Maux, professeur à HEC Montréal

Qu’en pensent les autorités réglementaires? Nous avons contacté plusieurs agences gouvernementales, l’Association des banquiers canadiens et l’ombudsman des banques. Tous ont décliné nos demandes d’entrevue.

Il ressort toutefois de nos échanges par courriel qu’en ce qui concerne la vérification de la qualité des informations, « l’institution financière définit ses propres critères ou standards de qualité selon leur appétit du risque », comme nous l’a écrit l’Agence de la consommation en matière financière du Canada.

Cette attitude décourage Julien Le Maux.

On a beaucoup d'organismes de surveillance qui se renvoient la balle! Des organismes de supervision, des organismes de surveillance, des agences de protection, ça, on en a beaucoup. Mais combien agissent? Malheureusement peu, voire pas.

Julien Le Maux, professeur à HEC Montréal

Tous les efforts de Guillaume Roy pour trouver son voleur d’identité sont restés vains. Ses deux clones courent toujours. Pire : rien n’empêche qu’il puisse y en avoir un troisième.

Le reportage de François Dallaire et de Christine Campestre est diffusé le 10 avril à l’émission La facture, sur ICI Télé.

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