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Le brio : ces professeurs qui vous tirent vers le haut

Camelia Jordana et Daniel Auteuil jouent le rôle de l'élève et du maître dans le film français <i>Le brio</i>.
Le film Le brio rappelle à notre chroniqueur Franco Nuovo l'enseignant qui lui a ouvert les yeux sur une vie qu'il ne devinait même pas. Photo: Chapter 2 / Moonshaker / David Koskas
Franco Nuovo

CHRONIQUE – Dès que l'on ouvrait la porte du collège, une odeur s'en dégageait. Une odeur de forts produits nettoyants, ce qui expliquait probablement pourquoi les planchers, surtout à l'étage des classes, brillaient tellement. Comme si l'on profitait de la nuit pour tout désinfecter, enlever ce relent d'adolescents dont l'odeur remontait du gymnase, traversait les murs des classes, longeait les couloirs pour s'y installer confortablement.

Le matin, la confusion s’installait. Les uns échappaient leurs livres, les autres cherchaient, à peine éveillés, la classe de leur premier cours, et certains préféraient chahuter, sachant fort bien que la prochaine pause n’était pas pour tout de suite.

Je vous parle de l’établissement d’enseignement, je ne sais trop pourquoi, alors que je voulais vous parler de rendez-vous inattendus, non pas entre camarades, mais plutôt entre élèves et enseignants, parce que cela arrive et peut-être plus souvent qu’on le croit. En cette époque où l’éducation est bancale et souffre de cruelles blessures, il y a aussi des miracles, comme il y en a toujours eu. Une rencontre, que de prime abord rien ne laissait présager entre un maître et un étudiant, basée sur on ne sait trop quoi. Ou plutôt si, basée sur la clairvoyance d’un professeur qui perçoit chez un élève des capacités que lui-même n’a pas encore identifiées.

Si vous avez eu de la chance, cela vous est arrivé. C’est mon cas. Un contact difficile à expliquer sur le coup entre un professeur qui ne vous lâche pas les baskets, vous pousse vers l’avant, vous oblige à vous dépasser, à aller plus loin que la matière enseignée. Un enseignant qui vous ouvre les yeux sur une vie que vous ne devinez même pas, à un âge où tout vous paraît normal, qui vous fait découvrir ce que l’on peut dire ou pas, qui vous fait saisir la beauté des mots et détecter la puissance des livres, qui vous rappelle qui vous êtes, d’où vous venez et où vous pouvez aller.

Mes parents étaient immigrants, je ne vous apprends rien. Ces ouvriers, conscients que la liberté ne s’acquiert que par l’éducation, ont choisi de se priver, de ne même pas s’acheter une petite maison où vivre en paix, de tout sacrifier pour nous envoyer, ma sœur et moi, aux études. Ils l’ont fait pour que notre vie ne ressemble à la leur, pour que l’exil ne soit pas notre destin, pour que le travail ne soit guère pour nous synonyme d’esclavage.

Évidemment, adolescent et jeune adulte, je ne réalisais pas. Je ne réalisais surtout pas le fossé qu’il y avait entre mes camarades et moi, fossé culturel d’abord, fossé financier ensuite. Il aura fallu un professeur, un professeur de français, monsieur Boudou qu’il s’appelait. Il avait le cœur trop grand pour le corps tout petit qui l’abritait.

Cet homme, allez savoir comment, avait tout compris de ma vie, de l’enfance que j’avais pu avoir, de mes origines et surtout des sacrifices que faisaient mes parents pour m’offrir les plus beaux des cadeaux : l’affranchissement et la liberté de choisir.

Franco Nuovo

Cet homme, haut comme trois pommes, a mis la main à la pâte, ne m’a pas lâché d’une semelle, m’a parlé, sermonné, enseigné, guidé, mais m’a surtout appris qui j’étais et à en être fier, à me tenir debout, à occuper l’espace.

« Pourquoi raconter ça? », direz-vous. La réponse est toute simple. Il y a en ce moment au cinéma un film de Yvan Attal, Le brio, mettant en vedette Daniel Auteuil dans le rôle d’un professeur d’une autre époque, à la fois méprisant et aimant, et Camélia Jordana (Neïla), qui a remporté le César du meilleur espoir féminin pour son rôle d’étudiante entêtée et tenace, destinée à défendre les couleurs de son établissement au concours d’éloquence.

Ce film, où l’élève a la chance de rencontrer le maître, a ramené en surface des souvenirs. Ce maître seul et mal aimé qui n’hésite pas à mettre de côté les manières, bonnes et moins bonnes; ce maître qui ose lever le ton et parfois même le rendre méprisant; ce maître qui transmet l’indépendance en affirmant qu’il faut se foutre de ce que l’on pense de nous; ce maître qui passe par l’humiliation pour ouvrir le chemin de la formation; ce maître pour qui les mots ont une force évocatrice; ce maître qui « a fait souffrir son étudiante comme personne auparavant ne l’avait fait souffrir »; ce maître, si l’on en croit la jeune actrice, est « le meilleur des enseignants, et je souhaite à tous les élèves du monde de croiser un homme comme lui ».

On est loin ici de La société des poètes disparus, mais, dans Le brio, on nous rappelle que la fermeté nécessaire à l’apprentissage, qui est souvent interprétée comme de la violence ou de l’agression dans notre société, fait partie des éléments qui constituent un maître. Qu’il soit professeur en faculté de droit, de philosophie ou de littérature, ou bien dans un conservatoire d’art dramatique, un maître, c’est d’abord et avant tout un artiste de la transmission.

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