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Le cri des mouches à feu

Égoportrait de Manal Drissi et de son invitée Juliette à la Place des Arts.
Manal Drissi et son invitée Juliette sont allées voir de la danse contemporaine, mais elles sont loin d'avoir le même opinion. Photo: Radio-Canada / Manal Drissi
Radio-Canada

CHRONIQUE – Immigrante ayant grandi à Côte-des-Neiges dans la classe à peine moyenne, j'ai évolué en marge du foisonnement artistique et culturel de l'élite montréalaise. Pour démystifier cet univers, je me proclame exploratrice culturelle et plonge dans les Arts avec un grand A : art contemporain, art underground, arts visuels, arts populaires, alouette! Qu'est-ce qui les compose? Sont-ils accessibles au commun des mortels? Par où commencer?

Un texte de Manal Drissi

En bonne millénariale, j’ai besoin qu’on me prenne par la main ET d’avoir de l’attention.

  • Étape 1 : On m’affecte à un événement.
  • Étape 2 : J’y assiste, accompagnée d’un.e passionné.e du genre.
  • Étape 3 : Je vous y emmène, pour le meilleur et pour le pire…

Ave, ces Arts!


Alan Lake Factori(e) – Le cri des méduses
Cinquième Salle de la Place des Arts

Juliette, 24 ans, travaille dans un centre sportif et a étudié en danse contemporaine.Agrandir l’imagePetite biographie de l'invitée de Manal Photo : Radio-Canada

Le bar de la Cinquième Salle était fermé, et pourtant, tout le monde avait une posture de verre de champagne à la main. Juliette était visiblement fébrile : la danse contemporaine, c’est sa passion.

Pour seul décor sur scène, un mur en bois sur des roues. Les danseurs l’ont escaladé les uns après les autres avant de faire face à une salle comble. Tantôt ils dansaient avec intensité, tantôt ils étaient empilés nus sur un chariot tiré autour de la scène par une femme.

L’éclairage alternait entre quasi-noirceur et excès de lumière, et les danseurs entre habillement et nudité. Ils s’enduisaient ici et là de matière épaisse et dégoulinante, de terre fibreuse, de peinture, au son angoissant d’une musique digne d’un bon film d’horreur.

Les transitions entre les « scènes » étaient volontairement rudes, comme si l'on assistait à des extraits décousus d’une balle au bond. Malgré toute ma bonne volonté, je ne saisissais aucunement le fil narratif ni les intentions.

J’avoue m’être brièvement assoupie (à ma décharge, je suis une mère monoparentale avec une carrière prenante, je power-nap où je peux).

Manal Drissi

Quand de braves gens ont osé lancer les applaudissements et les « bravos! » au bout d’une heure et demie, je me suis demandé comment ils avaient su que c’était fini. Dans cette salle comble, un mardi soir à presque 22 h, il était clair que j’étais l’exception plutôt que la règle. Juliette n’a pas quitté la scène des yeux de toute la performance.

« J’ai vraiment aimé ça, laissa-t-elle échapper, les yeux étoilés. Le mélange entre la danse, l’art visuel et le cinéma était vraiment réussi. C’était un beau clin d’œil au Radeau de la Méduse de Géricault. Et j’ai aimé que le corps ne serve pas juste à danser, mais à créer des structures dans l’espace, à transformer la scénographie. »

Elle a reproché à l’œuvre sa surcharge de propositions, confortant ainsi mon incompréhension. En enlevant plusieurs explorations, à son avis non essentielles, la pièce aurait été moins longue, mais tout aussi réussie.

Personnellement, j’avais l’impression d’avoir regardé un film de répertoire étranger sans les sous-titres. Alors qu’on frayait notre chemin vers la sortie, les commentaires étaient largement positifs et truffés d’expressions nichées. L’enthousiasme du public me donne cependant envie de m’immerger dans cet art incompris (et dans un bain de café) pour mieux le déchiffrer…


La déesse des mouches à feu
Théâtre de Quat’Sous

Roxanne, 31 ans, est travailleuse autonome en communication et se passionne pour le théâtre et la littérature. Agrandir l’imagePetite biographie de l'invitée de Manal Photo : Radio-Canada

La pièce est une adaptation du roman de Geneviève Pettersen, que nous avons toutes deux lu et aimé.

Ma curiosité se mêlait à de la réticence : si l’adaptation d’un livre est un pari risqué en soi, le choix de mettre sur scène des adolescentes sans expérience m’apparaissait mal avisé. « Il paraît qu’elles chantent… », chuchotai-je à l’intention de Roxanne. « Ah non! » se désola-t-elle solidairement.

La pièce jouait pourtant à guichet fermé et attirait une foule largement jeune, mais aussi moins jeune.

Manal Drissi et son invitée Roxanne font un égoportrait.Des adolescents qui montent sur scène? Manal Drissi et son invitée Roxanne sont intriguées. Photo : Radio-Canada / Manal Drissi

Silence, noirceur, action. Onze adolescentes bruyantes et colorées prennent d’assaut la salle par l’une des portes du fond avant de grimper sur la scène. Elles sont toutes Catherine, le personnage principal, à tour de rôle.

Elles existent à la fois au Saguenay en 1990 et à Montréal en 2018. Elles sacrent, prennent de la drogue – vraiment beaucoup (trop, dixit Roxanne) de drogue –, parlent de masturbation, de sexe, de leurs parents. Leurs expressions saguenéennes, leur style vestimentaire et l’habillement musical sont un constant rappel qu’on est ailleurs il fut un temps.

Mais on assiste à la mise à nu savamment dosée d’une adolescence universelle, intemporelle. « Ça me rappelle tellement les conflits hardcore avec ma mère et mon intensité à cet âge », de me confier Roxanne à la sortie.

Tantôt nostalgiques, tantôt reconnaissantes de ne plus jamais avoir à revivre cet âge du démon, on a ri fort, pleuré ouvertement et même apprécié le chant.

Manal Drissi

Juste devant nous, Anne-Marie Cadieux applaudissait vigoureusement. Près du bar, une agglomération de personnes n’ayant pas l’âge de boire attendait un lift de ses parents en échangeant sur ses scènes préférées.

Nos parents à nous ne viennent plus nous chercher depuis belle lurette, mais on est tout de même sorties de là, Roxanne et moi, avec l’impression brûlante d’avoir 15 ans.

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