•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Le boom de la population noire à Ottawa et Gatineau ne se reflète pas dans nos institutions, dénoncent des intervenants

Une population noire sous-représentée dans les institutions publiques?
Radio-Canada

La population noire est en plein essor à Ottawa et Gatineau, selon des données fournies à Radio-Canada par Statistique Canada. Or, cette croissance ne se reflète pas nécessairement dans les institutions, où les Noirs peinent à obtenir des postes à responsabilités, déplorent des intervenants.

Un texte de Florence Ngué-No et David McKie

Les plus récentes données de Statistique Canada montrent que la population noire a augmenté de 73,6% entre 2006 et 2016 dans la région d'Ottawa-Gatineau.

Ainsi, la population noire a presque doublé en dix ans, passant de 45 000 personnes en 2006 à 78 000 en 2016.

Cette tendance s'explique principalement par une immigration accrue en provenance des Antilles et de l'Afrique.

De plus, pour la première fois, au niveau national, l'Afrique a supplanté l'Europe comme continent d'immigration, juste derrière l'Asie.

Dans la grande région métropolitaine de recensement d'Ottawa-Gatineau, 78 % des Noirs vivent du côté de l'Ontario (Ottawa) alors que 22 % vivent du côté Québec (Gatineau).

« Quand on regarde les deux principaux lieux de naissance de la population noire à Ottawa-Gatineau, c'est Haïti et la République démocratique du Congo qui arrivent en tête. À Toronto, on parle de la Jamaïque et du Nigéria. À Montréal, ce sera Haïti et le Cameroun. » explique l'analyste de Statistique Canada, Hélène Maheux. « À Ottawa-Gatineau, 66 % des gens ont déclaré des origines africaines et 32% des origines des Caraïbes. »

La plus grande population noire au pays est à Toronto, suivie par Montréal puis Ottawa-Gatineau. Une tendance observée en 2011 et 2016.

Une communauté sous-représentée dans des postes influents?

Ce boom démographique ne se reflète pourtant pas dans les institutions publiques et dans le monde des affaires à Ottawa-Gatineau, selon le député libéral de Hull-Aylmer, Greg Fergus.

« Quand on regarde le profil des nouveaux arrivants ou de la population noire dans la région, on voit qu'ils sont très bien scolarisés, mais on ne les trouve pas dans des postes à responsabilités de la fonction publique », fait valoir Greg Fergus.

« Il faut poser la question, pourquoi c'est comme ça, comment on peut redresser la situation. Je suis ouvert à ce que dans la haute fonction publique, on représente davantage la diversité de la population canadienne », ajoute-t-il.

Celui qui préside le caucus des députés noirs à Ottawa souligne aussi le petit nombre de députés d’origine africaine ou antillaise à la Chambre des Communes : 7 sur 338. Les députés noirs n’ont jamais été aussi nombreux, mais ils sont encore trop peu présents en politique fédérale selon lui. À titre de comparaison, les sikhs ont plus d’une quinzaine de députés qui les représentent à la Chambre des Communes.

Je pense qu'il y a des barrières systémiques qu'il faut franchir

Greg Fergus, député PLC, Hull-Aylmer
Le député fédéral de Hull-Aylmer, Greg Fergus, sur la colline du Parlement, à Ottawa. (Archives)Le député de Hull-Aylmer, Greg Fergus. (Archives) Photo : La Presse canadienne / Sean Kilpatrick

Les minorités visibles représentaient 16,2 % des effectifs de la fonction publique fédérale en 2016, ce qui correspond à une légère augmentation par rapport à l’année précédente (15,4 %).
Le responsable des relations avec les médias du Secrétariat du Conseil du Trésor, Martin Potvin, précise que les données sur les minorités visibles « ne sont pas divisées en sous-catégories », ce qui permettrait d’étudier la présence des Noirs dans la fonction publique.

Pour sa part, Larry Rousseau a rejoint la fonction publique fédérale dans les années 1980. Il a travaillé pour Statistique Canada et a été vice-président régional de l'Alliance de la Fonction publique du Canada. Il estime qu’il y a encore beaucoup de travail à faire pour mieux inclure les Noirs dans la fonction publique fédérale. Il parle d'« obstacles systémiques » qui empêchent les Noirs de gravir les échelons.

Il y a des efforts pour embaucher les gens. Mais une fois les gens recrutés, on a vu que les minorités visibles et surtout les Noirs, restaient pris au niveau où ils avaient été embauchés.

Larry Rousseau, vice-président du Congrès du travail du Canada

Larry Rousseau explique, par exemple, qu’on peut entrer comme commis dans la fonction publique, avec des compétences incroyables si on est allé à l'université à l'étranger. Lorsque ces compétences ne sont pas reconnues ni exploitées, l'impact psychologique peut être dévastateur.

Larry Rousseau photographié dans un café. (Archives)Larry Rousseau, vice-président du Congrès du travail du Canada. (Archives) Photo : Radio-Canada / Yasmine Mehdi

« Un facteur évident, c'est qu'il y a un racisme, une intolérance, une peur qui peut exister. On a vu qu'il y avait des embûches systémiques qui résultaient du racisme et de l'intolérance. Ce qui fait qu'on ne reconnaissait pas les compétences des gens et c’est malheureux », conclut-il.

M. Rousseau pense tout de même que les choses évoluent. Par exemple, dans le dernier budget, Ottawa a annoncé une enveloppe de 23 millions de dollars sur deux ans pour lutter contre le racisme et favoriser le multiculturalisme.

Le gouvernement de Justin Trudeau a aussi dit reconnaître les défis importants et uniques auxquels font face les Canadiens noirs. Il a proposé un financement ciblé de 19 millions de dollars sur cinq ans qui vise à soutenir les jeunes Noirs à risque. Cet argent financera également des programmes d'aide pour personnes noires atteintes de problèmes de santé mentale.

Par ailleurs, le dernier rapport de la Commission de la fonction publique reconnaît « qu’il est essentiel de multiplier et d’améliorer les activités de communication afin d’attirer des candidats provenant de diverses origines. »

Des immigrants plus jeunes et plus éduqués

Paradoxalement, les immigrants noirs sont de plus en plus éduqués et mieux outillés pour s'intégrer au marché du travail, selon des organismes d'accueil des nouveaux arrivants des deux côtés de la rivière, comme le Service Intégration Travail Outaouais (SITO) ou le Conseil économique et social d’Ottawa Carleton (CESOC).

« Nous observons que les immigrants qui viennent nous voir sont très éduqués par rapport aux années précédentes. Nous en avons beaucoup qui ont un diplôme universitaire et d'autres qui ont un diplôme secondaire », explique Françoise Magunira, gestionnaire du programme d'établissement du CESOC.

Le directeur général du SITO, Robert Mayrand, dresse un constat sans équivoque.

L'intégration au marché de l'emploi des Noirs va relativement bien. Quand il s'agit d'occuper certains types de postes ou de monter dans la hiérarchie, là on fait face à d'autres constats.

Robert Mayrand, directeur général, SITO

M. Mayrand insiste sur la notion d’employabilité et de communication interculturelle, qu’il définit comme la capacité d'interagir professionnellement avec une autre personne et de comprendre, de maîtriser les codes de communication de son pays d’accueil. Une habileté qui ne s’apprend pas dans les universités, selon M. Mayrand, mais qui est au coeur de la formation offerte par le SITO aux chercheurs d’emploi immigrants.

Une prise de conscience dans le milieu des affaires à Ottawa et Gatineau

Au Regroupement des Gens d'Affaires (RGA) de la capitale nationale, il n'y a pas de statistiques sur les entrepreneurs noirs. Il n'y a pas non plus une grande mixité parmi les entrepreneurs selon la directrice de l'organisme Nada Bensouda.

La raison, peut-être pour laquelle notre membership n'est pas composée d'autant de multiculturalisme, c'est qu'on devrait travailler sur notre message et la façon de les attirer vers notre regroupement.

Nada Bensouda, directrice générale, RGA.

Le vice-président de la Chambre de commerce de Gatineau, George Philippe Jean, explique qu'une cellule sur la diversité culturelle a été mise en place l'an dernier pour outiller les entrepreneurs issus de la diversité, accroître leur visibilité et faire valoir leurs bons coups.

« L'intégration des Noirs, c'est l'affaire de tous », dit-il.

« Cette cause appartient à tous. Ce n'est pas le problème des Noirs », affirme M. Jean. « Si on arrive à augmenter le bassin d'entrepreneurs noirs à Gatineau et si on arrive à bien exploiter leurs compétences entrepreneuriales, leur expertise, leur créativité, tout le monde va en bénéficier. »

Ottawa-Gatineau

Société