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L'envers de l'info : ces couvertures qui laissent des séquelles

Une personne envoie une demande d'aide par message texte.

Quelqu'un envoie un texto.

Photo : Radio-Canada / Katherine Brulotte

Radio-Canada
Prenez note que cet article publié en 2018 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

Il n'y a pas de doute que le journalisme en zone de guerre ou sur les lieux d'une catastrophe naturelle majeure peut causer un traumatisme chez le reporter qui couvre l'histoire. Cependant, la couverture de nouvelles au quotidien, près de chez soi, peut aussi laisser des séquelles.

Une chronique d’Eve Caron

Le mois dernier, mon coeur de maman a eu mal au travail. Kaden Young, un petit garçon de trois ans, se trouvait à bord d’un véhicule avec sa mère lorsqu’ils ont été emportés par les eaux d’une rivière agitée près d’Orangeville, au nord-ouest de Toronto. Sa mère s’en est sortie. Elle a tenté de secourir son petit, mais il lui a glissé des bras et un mois plus tard, il manque toujours à l’appel.

J’ai dû en parler dans mes bulletins de nouvelles à la radio à répétition le jour même et le lendemain. J’ai fait des démarches pour obtenir plus de détails sur l’histoire. Des mises à jour sur les recherches font régulièrement surface dans mon fil Twitter et à la télévision allumée sur mon bureau.

Photo d'un garçon qui sourit portant une casquette bleue.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Kaden Young, 3 ans.

Photo : Photo de la famille Young

Cette semaine, l’histoire de Kaden et de sa mère est revenue me hanter dans un rêve. Je vivais la même situation mais avec des personnages différents. Cette nuit-là, je n’ai pas été capable de me rendormir.

Je ne devrais peut-être pas parler de mon petit épisode d’insomnie alors qu’une mère a vu son petit se faire emporter par la rivière sans être capable de le sauver. Je ne peux pas commencer à imaginer la douleur qu’elle doit ressentir.

C’est ainsi que plusieurs journalistes qui couvrent des événements difficiles au quotidien se sentent. Ce n’est pas moi la victime ici. Je ne fais que rapporter les faits. J’ai d’ailleurs tenté d’en parler avec deux journalistes qui ont couvert de près des histoires horrifiques mais ils ont décliné mon invitation à commenter parce qu’ils étaient mal à l’aise par rapport aux « vraies » victimes.

Soyons clairs : les victimes ne sont pas les journalistes mais bien ceux et celles qui vivent les conséquences de la nouvelle rapportée. Mais le métier de « simplement rapporter les faits » n’est pas sans conséquences.

Dans la salle d'audience

Parlez-en à ma collègue Katherine Brulotte qui a couvert le procès de Michael Rafferty, reconnu coupable d’avoir enlevé, agressé sexuellement puis tué à coups de marteau la petite Victoria Stafford de Woodstock, près de London, en 2009.

Peut-être sur 15 à 20 pages de notes (...) j’avais peut-être une page de matériel que je pouvais vraiment livrer en ondes et encore une fois avec un vocabulaire traduit, épuré et disons, clarifié.

Katherine Brulotte, journaliste, Ici Radio-Canada Ontario

Ça laissait donc de 14 à 19 pages de notes sur des éléments traumatisants dans une histoire déjà troublante en soi. Des éléments relatés, par moment, de « vive voix » par nul autre que la complice dans cette affaire, Terri-Lynne McClintic. Ajoutez à ça la réaction des proches de la petite Victoria qui étaient présents en cour, notamment quand des photos des restes de la fillette ont été projetées sur un écran.

Victoria Stafford is shown in this photo copied from a poster in Woodstock, Ont. on April 10, 2009. Ontario's top court has released its reasons for dismissing an appeal from the man who killed eight-year-old Victoria Stafford, ruling that the trial judge's handling of the case was "exemplary." THE CANADIAN PRESS/Dave ChidleyAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Victoria Stafford

Photo : The Canadian Press / DAVE CHIDLEY

« La grand-mère derrière moi était [en] sanglots absolument incontrôlables et elle avait de la difficulté à respirer », raconte Katherine Brulotte.

Dans son cas, une pause et des sessions informelles de débreffage au quotidien avec les collègues autour de repas ont suffi pour qu’elle puisse passer au travers de ce procès.

Le risque collatéral

Les données sur la santé mentale des journalistes sont plutôt générales. Selon le DART Institute, un centre de recherche universitaire américain qui se spécialise sur le sujet, au moins 80 % des journalistes sont exposés à un événement traumatisant au cours de leur carrière, que ce soit sur la scène d’un simple accident de voiture ou en zone de guerre.

Bien que, contrairement aux premiers répondants, les journalistes ne sont pas toujours aux premières lignes, ces derniers sont tout de même susceptibles de montrer des symptômes de stress post-traumatique, d’anxiété et de dépression.

Par ailleurs, avec les médias sociaux, un nouveau défi s’ajoute : les images et les informations qui se multiplient de tweet en tweet.

Si avant [les journalistes] avaient une source d’information ou deux, maintenant ils en ont possiblement des milliers. Donc c’est sûr que c’est beaucoup plus de contenu graphique qui, finalement, les affecte.

Isabelle Marin, formatrice et coach en intelligence émotionnelle affiliée au Programme d’aide aux employés de Radio-Canada

Comment se préparer à de telles couvertures?

Selon Isabelle Marin, formatrice et coach en intelligence émotionnelle affiliée au Programme d’aide aux employés de Radio-Canada, chaque individu est unique et il n’y a pas de formule clé en main pour se préparer à ce genre de couverture. Les pauses, le débreffage en fin de journée font partie des solutions.

La première étape, selon Mme Marin, c’est d’accepter le fait que d’être plongé dans une histoire macabre ou difficile, c’est troublant.

Quand on est exposé à ce genre d'images choquantes, de contenu choquant, c'est normal d'avoir une réaction. C'est ça qui est important de savoir. De normaliser cette situation : c'est correct de ne pas se sentir bien, d'avoir besoin d'aide.

Isabelle Marin, formatrice et coach en intelligence émotionnelle affiliée au Programme d’aide aux employés de Radio-Canada

Katherine Brulotte, quant à elle, suggère de mettre l’emphase sur la raison d’être de la couverture d’une nouvelle.

« (Notre travail) c’est d’amener les côtés de l’histoire qui permettent de faire avancer des causes ou d’éviter d’autres drames devant le public et non pas les détails qui sont justement ceux qui sont traumatisants. Ça sert à rien. »

Vos commentaires

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Ontario