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Que reste-t-il sur la route des migrants, entre la Grèce et l'Europe?

Des migrantes autour d'un feu de camp.

Des centaines de milliers de migrants ont tenté de se rendre en Europe en passant par les Balkans, comme ces femmes, rencontrées à Idomeni, au nord de la Grèce.

Photo : Georgios Katsegelos

Radio-Canada

Entre 2014 et 2016, près de 800 000 personnes venues principalement de Syrie, d'Irak et d'Afghanistan ont fait une grande migration vers l'Europe. Ce parcours parsemé d'embûches a marqué les imaginaires. Une universitaire québécoise est retournée sur la route des migrants deux ans plus tard. Rencontre.

Un texte de Michel Labrecque, de Désautels le dimanche

Danièle Bélanger est professeure au Département de géographie de l’Université Laval et dirige la Chaire de recherche du Canada sur les dynamiques migratoires mondiales. Elle parle vietnamien, espagnol, anglais et, bien sûr, français. Elle aime aller sur le terrain. Les phénomènes de migration et d’immigration la fascinent.

Elle a été interpellée par ces migrants qui ont tenté d’atteindre l’Europe, en traversant la mer Égée depuis la Turquie vers les îles grecques, pour parcourir ensuite la région des Balkans jusqu’à la Hongrie, avant d’atteindre l’Allemagne ou d’autres pays développés.

C’est avec son conjoint et l’un de ses fils que Danièle Bélanger a pris la route des migrants. Maintenant que les frontières se sont refermées, la petite équipe souhaitait recueillir les témoignages de gens ayant vécu cette marée humaine, afin de comprendre ce qui reste de tout ce passage et d'en tirer du matériel didactique, voire un documentaire.

Danièle Bélanger en compagnie de son conjoint et de leur fils.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Danièle Bélanger en compagnie de son conjoint et de leur fils lors de leur voyage dans les Balkans

Photo : Danièle Bélanger

Danièle Bélanger, rappelez-nous les causes de cette migration massive vers l’Europe.

C’était au moment où les conflits armés en Afghanistan, en Irak et surtout en Syrie se sont intensifiés. De plus en plus de gens voulaient partir. Il y a eu une forte migration vers l’Europe, mais il ne faut pas perdre de vue qu’une grande majorité de ces gens sont toujours au Moyen-Orient. Près d’un million de personnes ont atteint l’Europe, mais 5,5 millions sont restés au Liban, en Turquie ou en Jordanie.

Ce sont les plus jeunes, ceux qui sont en bonne santé ou ceux qui avaient de l’argent qui ont tenté d’aller en Europe, parce qu’il faut de l’argent ou un réseau pour se déplacer dans un milieu hostile.

Cette migration historique a généré beaucoup d’attention. On a parlé de crise migratoire, mais c’était avant tout un drame humanitaire.


Un enfant migrant s'amuse avec de la broche et des bouteilles de plastique.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Les enfants migrants jouent avec ce qu'ils trouvent dans le village d'Idomeni, au nord de la Grèce.

Photo : Georgios Katsegelos

Les médias, y compris Radio-Canada, ont couvert ces énormes mouvements migratoires. Pourquoi avez-vous voulu faire cette route des Balkans?

Je voulais parcourir cette route qu’ont empruntée près de 800 000 personnes pour voir ce qui en restait deux ans plus tard. Nous nous sommes déplacés uniquement en train ou en autobus. Aujourd’hui, cette route est à toute fin pratique fermée aux migrants, parce que la Macédoine, la Serbie et la Hongrie ont fermé progressivement leurs frontières. Tous ces lieux que les médias nous ont montrés en 2015 et 2016 étaient déserts. Mon projet, ce n’était pas de rencontrer des migrants, mais plutôt des citoyens de tous ces pays qui ont été témoins de ce phénomène qui les a parfois transformés.

Il faut également rappeler que des milliers de réfugiés ont été « piégés » par la fermeture des frontières. Il y en a des milliers en Grèce, en Serbie et en Hongrie qui ne peuvent plus en sortir, à moins d’obtenir le droit d’asile dans un autre pays. Ces gens avaient risqué leur vie et dépensé beaucoup d’argent pour franchir la mer Égée à partir de la Turquie. C’est un côté très dramatique de cette histoire.


Une femme migrante et son enfant marchent devant des policiers grecs.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

La police grecque effectue une surveillance serrée des groupes de migrants à la frontière de la Macédoine, comme ici, au village d'Idomeni.

Photo : Georgios Katsegelos

La première étape de votre voyage, c’était la Grèce, plus précisément le village d’Idomeni, à la frontière de la Macédoine. Comment les Grecs, qui sont eux-mêmes aux prises avec une grave crise économique, ont-ils vécu cette migration?

Idomeni était un endroit très important, parce que c’était un lieu d’arrêt et de repos avant de franchir la frontière macédonienne. Beaucoup d’ONG étaient actives. Quand j’y suis allée, la frontière était fermée avec des barbelés et des caméras.

Carte de la route migratoire des Balkans.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Carte de la route migratoire des Balkans

Photo : Université Laval

Beaucoup de Grecs ont été très solidaires avec les réfugiés. Idomeni, c’est un village d’une centaine d’habitants. Plusieurs personnes ont offert de la nourriture et de l’hébergement.

Mon guide, Georgios Katsegelos, professeur d’université et photographe, était très impliqué. Il transportait souvent des migrants en voiture jusqu’à la frontière. Il continue d’aider certains d’entre eux qui sont restés coincés en Grèce. Des avocats au chômage aident aussi gratuitement des réfugiés dans leur demande d’asile en Europe.

J’ai rencontré une policière qui m’a dit : « Ici, c’est la crise, il n’y a pas d’argent, mais au moins il n’y a pas de guerre ». Ça aide les Grecs à relativiser leurs problèmes.


Des migrantes au village d'Idomeni.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

La vie est difficile pour les migrants qui s'entassent dans le camp du village d'Idomeni.

Photo : Georgios Katsegelos

Vous vous êtes rendue ensuite en Macédoine, puis en Serbie, un pays qui a une histoire particulière par rapport aux migrants. Qu’est-ce qui vous a frappée?

Quel que soit le chemin que les gens ont parcouru, ils devaient transiter par la Serbie. Pendant la crise, les migrants étaient très visibles dans la capitale Belgrade, parce qu’on avait installé des camps dans l’espace urbain.

Aujourd’hui, il y a toujours une relative tolérance face à ceux qui sont restés coincés en Serbie. Beaucoup de Serbes critiquent l’attitude du gouvernement de la Hongrie, qui bloque systématiquement le passage des migrants.

Il faut ajouter que la Serbie a connu la guerre de l’ex-Yougoslavie dans les années 90. Beaucoup de gens m’ont raconté qu’ils savent ce que ça veut dire, quand une société est touchée par la guerre. Une femme m’a dit qu’on ne sait jamais quand on peut être obligé de migrer à cause d’une guerre ou d’une catastrophe naturelle. Beaucoup de gens ont tendance à l’oublier.


Une fillette migrante.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Cette petite fille et sa famille campent à Idomeni, au nord de la Grèce, dans l'espoir de migrer plus au nord, vers l'Europe occidentale.

Photo : Georgios Katsegelos

L’autre étape, c’était la Hongrie, un pays très important parce qu’il représente la porte d’entrée dans l’Union européenne. Comment la décririez-vous?

La Hongrie est un pays très dur envers les migrants. Il a été le premier à fermer sa frontière, qui est aujourd’hui très militarisée.

On sait que la question migratoire est très instrumentalisée par l’extrême droite européenne. Mais en Hongrie, le premier ministre conservateur, Viktor Orban, s’est servi de cet enjeu pour asseoir son pouvoir et pour créer un sentiment de peur et d’invasion afin de rallier les populations rurales qui n’étaient même pas en contact avec les migrants. L’ironie, c’est que les migrants ne voulaient pas rester en Hongrie. C’était un lieu de transit vers l’Europe occidentale.

Aujourd’hui, les migrants qui sont piégés en Hongrie sont virtuellement incarcérés. Le gouvernement souhaite aussi interdire les ONG qui veulent aider les migrants. Malgré tout, j’ai rencontré des chercheurs et des gens qui continuent de soutenir les migrants en faisant des actions qu’ils qualifient de « semi-illégales ».


Finalement, vous faites un arrêt en Autriche, puis à Munich, en Allemagne, le lieu où est arrivée la grande majorité des migrants. Sont-ils visibles à Munich, ces nouveaux arrivants?

Tout à fait. Cette diversité est très visible. On voit des enfants dans la rue et des familles dans les parcs. Les migrants s’insèrent lentement sur le marché du travail. Après Munich, beaucoup d’entre eux ont été envoyés partout en Allemagne.

Bien sûr, l’immigration reste un sujet délicat dans ce pays, et on l’a vu lors des dernières élections. La présidente, Angela Merkel, marche sur des œufs. J’ai pu constater que, malgré cela, il y a eu - et il y a toujours - une mobilisation citoyenne extraordinaire auprès de ces migrants.


Aujourd’hui, cette route des Balkans est presque entièrement fermée. Les raisons de migrer n’ont pas disparu pour autant.

Bien sûr que non. La guerre en Syrie continue de faire rage. Les gens veulent toujours partir. Mais souvent, ils doivent rester au Moyen-Orient, où leur situation est précaire.

Dans les Balkans, il y a encore un peu de passages, mais c’est beaucoup plus risqué et c’est aussi plus coûteux. Il y a quelques routes qui sont rouvertes, du côté de la mer Noire. Mais, plus on ferme les frontières, plus on stimule « l’industrie de la migration », comme les passeurs et autres entreprises illégales. Cette réalité est clairement démontrée par des recherches dans toutes les régions du monde.

Tant qu’il y aura des raisons de migrer, la migration sera très difficile à arrêter. J’espère que ce projet servira à humaniser cette histoire auprès du public et de mes étudiants.

Le reportage de Michel Labrecque a été diffusé à Désautels le dimanche.

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