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  • Exclusif
  • Échange massif de photos pornographiques : des victimes témoignent

    Capture d'écran d'un site d'échange de photos pornographiques

    Des photos intimes de jeunes femmes s'échangent publiquement, sans leur consentement, sur des sites Internet à teneur pornographique.

    Photo : Radio-Canada

    Radio-Canada

    Pornographie vengeresse, hameçonnage ou partage de photos osées... Des internautes s'échangent des milliers d'images à caractère pornographique sur des plateformes en ligne accessibles à tous, sans le consentement des personnes photographiées. Un phénomène qui prend de l'ampleur ces derniers temps en Atlantique.

    Un texte de Margaud Castadère avec les informations de Catherine Dumas

    Depuis plusieurs jours, des photos osées, voire pornographiques, de jeunes femmes de l'Atlantique se trouvent, à leur insu, sur des sites web. Certaines d'entre elles étaient même mineures lorsque les photos ont été prises.

    C’est le cas de Samantha Estey, de Moncton. La jeune femme de 22 ans a appris l’an dernier d’une amie qu’une photo d’elle dénudée se trouvait sur Internet.

    Portrait de Samantha EsteyAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

    Une photo de Samantha Estey, nue, lorsqu'elle avait 17 ans, a été partagée sur un site d'échanges d'images à caractère pornographique.

    Photo : Radio-Canada

    Sous le choc, Samantha consulte le site en question. Elle y trouve des photos d’elle nue, face à son miroir de salle de bain. Elle avait 17 ans. Cette photo, elle l’avait envoyée à l’époque en message privé à un ancien copain.

    Je suis flambant nue, dans la salle de bain, devant le miroir, mais l’affaire, c’est que c’est avec mon visage, donc c’est vraiment invasif.

    Samantha Estey

    La photo de Samantha figure parmi des milliers d’autres visages et de silhouettes féminines, sur un site qui réunit des images de femmes aux quatre coins de la planète. Le forum classe par régions les photographies, majoritairement de jeunes femmes, la plupart à caractère pornographique. Aux images sont associés le nom et la ville de résidence des personnes montrées, et parfois même leur lieu de travail.

    « Les personnes peuvent rechercher plus et regarder sur Facebook par ton nom, par ta ville, où tu travailles... C’est beaucoup d’informations! Ce n’est pas moi qui ai mis ça. Je n’ai pas demandé pour ça », s’insurge la jeune femme de Moncton.

    Une capture d'écran d'un des forumsAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

    Des sous-forums identifiés par régions, comme ici pour Moncton, servent au partage de photos.

    Photo : Radio-Canada

    Le forum a ses règles. Si un utilisateur souhaite voir la photo d’une personne en particulier, il doit en ajouter une autre. « Comment ça fonctionne, c’est qu’il [un utilisateur ] "request" le nom d’une personne, et toutes les personnes sur le site qui ont des photos de cette personne les envoient pour que les gens puissent les avoir », explique Samantha.

    Des sites dont la popularité augmente d’heure en heure

    La popularité des sites a augmenté à une vitesse fulgurante depuis trois jours dans la région de Moncton, à la suite d’une publication partagée sur Facebook. Les demandes d’échange de photos ont alors grimpé en flèche.

    « Depuis les dernières 32 heures, je reçois message après message de gens qui me disent qu’ils m’ont aperçue sur un site web. Il y a même des gens qui envoient des photos de moi », raconte Samantha.

    Sasha Tardif a vécu la même histoire dans les derniers jours. La jeune femme de 24 ans originaire de Grand-Sault, au Nouveau-Brunswick, a appris, par l'entremise d'une amie, qu’une photo d’elle avait été publiée sur le forum.

    Portrait de Sasha TardifAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

    Un internaute a pris une photo du compte Instagram de Sasha Tardif pour l'échanger sur un de ces sites.

    Photo : Radio-Canada

    Sa photo provient de son compte Instagram, qui est public. En échange de sa publication, un internaute a demandé une photo d’elle nue.

    Sur le forum, elle dit avoir reconnu une dizaine de jeunes femmes, qu’elle a tout de suite tenté de joindre pour les avertir. « C’est un petit monde, Moncton », lance-t-elle.

    J’en ai reconnu quelques-unes et je me suis dit : “Ah non! Je dois leur dire, ce n’est pas OK!” Il y en a d’autres que j’ai pu reconnaître grâce aux indices qu’ils donnent sur le site. Quelques filles étaient au courant, mais d’autres n’avaient absolument aucune idée [de l’existence du site].

    Sasha Tardif

    Pas de plaintes déposées jusqu'ici

    Selon les porte-parole de la GRC des quatre provinces de l’Atlantique, aucune plainte n’a encore été déposée concernant ces échanges de photos.

    La porte-parole de la force policière au Nouveau-Brunswick, Jullie Rogers-Marsh, affirme que dès que la GRC recevra une plainte, elle mettra sur pied une équipe d’enquêteurs.

    La GRC rappelle que le simple fait de partager une photo explicite d’une personne sans son consentement n’est pas nécessairement un crime. Si la photo se trouvait à l'origine sur un site public, tel que Facebook ou Instagram, le partage de cette image n’est pas illégal. Par contre, si la photo avait d'abord été envoyée par message privé, ou que son partage implique des mineurs, celui-ci devient illégal.

    La police encourage les victimes à porter plainte. Elle invite également les gens, s'ils voient des photos d'enfants, à remplir un formulaire présent sur le site de Cyberaide.ca, la centrale canadienne de signalement des cas d’exploitation sexuelle d’enfants sur Internet, avec laquelle elle coopère.

    Entre peur et intimité bafouée

    Même si Samantha et Sasha ont accepté de témoigner à visage découvert, elles avouent avoir peur.

    Les gens savent où je travaille, où j’habite, la ville d’où ça vient, mon nom au complet et mon visage sont dans les photos. Vraiment, je ne me sens pas en sécurité!

    Samantha Estey

    Elles ont le sentiment que leur intimité a été bafouée.

    Capture d'écran d'un des sitesAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

    Les internautes demandent directement des photos de personnes qu'ils identifient.

    Photo : Radio-Canada

    « Je trouve que c’est très intrusif, c’est ta vie privée et ton identité. Si quelqu’un veut publier une photo d’elle-même, c’est OK, mais demander des photos de quelqu’un et le demander à des personnes de la région, c’est épeurant », affirme Sasha.

    Quelqu’un peut facilement retracer les filles sur le site et aller les espionner. C’est terrifiant [...] et c’est du harcèlement!

    Sasha Tardif

    Une sensibilisation nécessaire

    Un sentiment d’impuissance les envahit face à cette situation. Leurs photos ont abouti sur ces sites d’échange à leur insu, et elles ne peuvent en arrêter la propagation.

    « Quand tu dis qu’il y a des photos de toi sur Internet, l’attitude des gens, c’est comme too bad, il n’y a rien que tu peux faire. C’est vraiment frustrant parce qu’il n’y a pas beaucoup de support », souligne Samantha.

    Selon Sasha, les jeunes ont grand besoin de sensibilisation concernant la publication de photos personnelles sur les réseaux sociaux.

    On leur fait peur en leur disant de ne rien publier de tel, mais on ne leur dit pas vraiment pourquoi.

    Sasha Tardif

    « [N'envoyez pas] de photos de vous, même si c’est à une personne que vous aimez, car ces photos peuvent se retrouver dans n’importe quelles mains », explique Sasha.

    Capture d'écran d'un des sites.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

    Les photos, très explicites voire à caractère pornographiques, montrent en grande majorité de jeunes femmes et sont classées par régions grâce à des mots-clics.

    Photo : Radio-Canada

    Comment fonctionnent les sites?

    Il y a deux sites. Le premier ressemble à un forum, où sont classées les photos par régions du monde. On y trouve divers pays, dont le Canada. Il n’a pas de nom précis, et l’URL est une succession de lettres. Dans chaque sous-dossier, qui correspond à des régions d'un pays ou à des villes, les photos défilent, associées au nom et à la ville de la personne montrée.

    Le forum fonctionne par échanges. Un internaute souhaite voir la photo d’une personne en particulier. Il fournit son prénom, la première lettre de son nom de famille ainsi qu’un indice pour l’identifier. Il envoie alors une image d’elle qu’on peut déjà trouver sur les réseaux sociaux, comme Instagram ou Facebook, puis il demande une photo où la personne en question apparaît nue.

    Pour avoir accès à plus de photos, les internautes s’échangent des « codes » qui renvoient vers un autre site, Discord. Ce site utilise aussi un classement par localités. En cliquant sur celles-ci, de nouvelles photos apparaissent.

    Exemples fictifs :

    « Avez-vous une photo nue de Nadine T.? Elle vient de Dieppe. »

    « Avez-vous des photos osées de la jeune femme aux cheveux blonds qui travaille à la pharmacie à Fredericton, près de l'école? Son nom rime avec mouchard. »

    « Avez-vous des photos des diplômées de 2012 de l'École Mathieu-Martin? »

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