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Anémone, de Jérôme Tousignant

Portrait de l'auteur Jérôme Tousignant
Jérôme Tousignant Photo: Espace urbain studio photo

Jérôme Tousignant a 27 ans, est originaire de Trois-Rivières et vit à Montréal, où il exerce le métier de pharmacien. Il est finaliste du Prix de la nouvelle Radio-Canada 2018. 

Sa nouvelle inédite Anémone raconte l’histoire d’un poisson-clown qui se coince entre les pales d’un moteur d’aquarium et qui cause involontairement la mort du milieu marin. De l’autre côté de la vitre, un homme en fauteuil roulant est incapable d’atteindre le moteur pour sauver l’aquarium; il observe, simplement, en attendant le retour de son frère. De chaque côté de la vitre, l’équilibre est rompu, et les relations de survie sont mises à l’épreuve.

Je voulais explorer la relation de symbiose qui peut s’installer entre deux êtres humains. L’interdépendance des anémones et des poissons-clowns est fascinante, et j’ai cherché à transposer cette relation de survie chez deux personnages qui se complètent à la fois physiquement et psychologiquement, deux frères qui survivent dans un univers où chaque élément est calculé.

Jérôme Tousignant

Anémone

L’eau se trouble.

Les nageoires ralentissent, les muscles se détendent; les poissons dérivent dans un environnement brunâtre. Autour d’eux s’accumulent des particules en suspension : la nourriture qu’ils n’ont plus la force de monter chercher, excréments, algues, fragments de coraux. Contre la vitre de l’aquarium s’affaissent les tentacules inertes de notre anémone. Majestueuse il y a quelques jours, elle offrait un abri à nos poissons tropicaux, ondulait ses longs bras avec grâce dans le courant. Quand le moteur de l’aquarium s’est arrêté, ses tentacules se sont recroquevillés, se sont écrasés les uns après les autres sur le récif.

Le responsable de cette tragédie se débat dans le filtre : un poisson-clown coincé entre deux pales du moteur. Sa tête s’est engouffrée dans la fente étroite, a tenté de se sortir de ce piège insoupçonné. Sa queue blanche et orangée a remué frénétiquement pendant les premiers jours. Ne bouge presque plus.

J’observe l’eau s’opacifier, impuissant devant ce triste spectacle. La force me manque pour atteindre le haut de l’aquarium, sortir le poisson du moteur, sauver les espèces marines qui agonisent sous mes yeux.

La paralysie m’oblige à attendre ton retour.

Depuis que nos parents nous l’ont offert, l’aquarium est à la fois notre lieu de rencontre et notre intérêt commun. Tu as gardé cette même fascination pour ses illusions d’optique, la réfraction des rochers à la surface, les couleurs vives des poissons tropicaux. Tu ris encore de mes grimaces de l’autre côté de la vitre, des déformations de mon visage. Même si ton reflet te renvoie vingt ans de plus, ton regard devant l’aquarium s’émerveille autant que quand tu avais dix ans.

De mon côté, j’ai toujours préféré analyser l’équilibre fragile de l’écosystème. La relation qu’entretiennent l’anémone et le poisson-clown me bouleverse. Les heures passées à les regarder m’ont permis de comprendre leurs interactions : l’anémone fournit au poisson-clown un abri entre ses longs tentacules; en contrepartie, le poisson rapporte de la nourriture à son anémone prisonnière du rocher, la défend contre les autres espèces.

Pourtant si différents, les deux dépendent entièrement de l’autre pour survivre. J’ai cherché à t’expliquer ce qui me fascine chez eux, rêvé que tu comprennes.

Mes explications se sont cognées à la vitre de ton âge mental, stagnant depuis vingt ans.

Ma moelle épinière et notre famille ont été sectionnées par un même impact. La collision m’a éjecté du véhicule, m’a projeté dans une vie dure comme l’asphalte de l’autoroute. Je n’avais plus de parents. J’obtenais la garde d’un grand frère qui allait, tôt ou tard, devenir mon petit frère. J’effleurais mes cuisses, enfonçais mes ongles dans ma peau, grattais jusqu’au sang; je ne sentais plus rien.

Je ne savais pas pourquoi mes jambes n’obéissaient plus.

Je ne savais pas comment prendre soin d’un autre être humain.

Avec les années, mes membres s’atrophient sur mon fauteuil roulant. Je gère l’héritage, les subventions, les comptes; tu t’occupes de ce qui est physique, manuel. Des psychologues, des travailleurs sociaux; je ne compte plus le nombre de personnes qui m’ont recommandé de t’emmener dans un centre spécialisé pour me donner un répit, qui ont répété que ce n’est pas une vie d’être ainsi reclus. L’aquarium me sert d’argument; je leur montre ce que nous pouvons réaliser tous les deux. Son entretien complexe est à l’image de la façon dont s’organisent nos vies : mes connaissances et ma minutie permettent la survie du milieu marin; tes idées et ton imagination lui donnent sa beauté.

Mais l’équilibre est rompu, l’héritage de nos parents et les subventions ne suffisent plus. Je t’ai juré que rien ne changerait jamais, que j’aurais toujours cette force de prendre soin de toi. Les doutes me gagnent peu à peu. Quand tu regardes le crabe s’engouffrer dans le château de corail et que tu ris de sa démarche maladroite, j’envie cette innocence qu’on ne t’enlèvera jamais. Je me demande si notre survie est réellement la meilleure façon de vivre, si nous ne faisons pas fausse route, si la solution la plus rationnelle n’est pas de vendre la maison et de vivre chacun de notre côté dans des résidences spécialisées.

J’ai eu besoin d’être seul pour y réfléchir. Pour la première fois, je t’ai envoyé dans ce centre où j’avais toujours refusé de te conduire. Et pendant ton absence, l’aquarium s’est arrêté. Tu n’es pas là pour le remettre en marche , pour occuper mes journées, mes pensées. Tu n’es pas là et je ressasse sans arrêt nos problèmes. Je t’imagine heureux. Rire avec les autres participants, jouer au ballon-prisonnier, courir avec les intervenants du centre. Je t’imagine heureux et je me demande si ce n’est pas moi, au fond, qui ai toujours eu le plus besoin de toi. Si ce n’est pas par peur de me retrouver seul que je n’ai jamais voulu que tu t’éloignes.

Mon angoisse devient une évidence : tu ne reviendras jamais.

Demain, ils m’annonceront que tu veux rester au centre. Ils viendront chercher tes vêtements, tes jeux, me demanderont d’emporter notre aquarium pour le déménager dans ta nouvelle chambre. Ils insisteront, répéteront que tout ce qu’il te manque pour être parfaitement heureux se limite à trois cent cinquante litres d’eau salée et une quarantaine d’espèces marines.

Avec mes dernières forces, je leur crierai que nos poissons sont morts dans leur propre merde. Je les regarderai partir avec ce bocal funéraire avec la même passivité que dans les derniers jours. Je resterai muet quand ils me demanderont pourquoi je n’ai pas appelé un voisin pour débloquer le filtre, pourquoi j’ai regardé mourir ce qui nous unissait.

Je ne dirai plus rien.

La sonnerie du téléphone me ramène à la réalité. Je reconnais la voix du responsable du centre. Même si mes membres inférieurs n’éprouvent plus aucune sensation, un frisson me parcourt de la tête aux pieds.

« Nous avons eu un problème. »

Mes craintes que tu ne veuilles plus revenir font place à des scénarios plus angoissants. L’air passe difficilement dans ma trachée. Ma gorge se referme comme les tuyaux bouchés d’algues mortes.

« Votre frère ne voulait participer à aucune activité dans les derniers jours. Il n’a fait que répéter qu’il voulait rentrer à la maison, revoir son petit frère. Cette nuit, il a échappé à notre surveillance. Nous l’avons retrouvé coincé entre les portes coulissantes de la sortie du centre.

Nous essayons de le calmer depuis, mais rien ne fonctionne. Si vous n’y voyez pas d’objection, je propose une acclimatation plus progressive à son nouveau milieu. Je pense que, pour aujourd’hui, la meilleure solution serait de ramener votre frère chez lui. »

Tu es malheureux.

Cette annonce trouve un écho dans mon ventre, m’emplit d’une étrange sensation de bien-être.

Avant de raccrocher, le responsable du centre me confirme qu’ils te ramènent en transport adapté.

Je lève les yeux, incapable de chasser le sourire de mon visage. Je recule mon fauteuil roulant de plusieurs mètres et fonce sur la base de l’aquarium.

Après sept impacts, le poisson-clown réussit à se sortir des pales dans lesquelles il s’était coincé.

Le moteur redémarre, le poisson nage parmi les excréments comme s’il ne remarquait rien de la réalité qui l’entoure. Il se dirige vers son anémone affaissée sur son rocher, s’étend avec elle.

Je la croyais morte. Elle remue pourtant un tentacule et, pendant que je surveille l’arrivée de ton autobus, elle se redresse de toute sa hauteur.

Heteractis magnifica; l’anémone magnifique.

J’attends tes pas précipités dans l’escalier.

Tes sanglots quand tu répéteras que tu ne veux jamais retourner là-bas.

Tes mains tremblantes, tes yeux rougis, tes joues humides.

Lentement, l’eau s’éclaircit.

À lire aussi : les autres textes finalistes du Prix de la nouvelle Radio-Canada 2018


Véritable tremplin pour les écrivains canadiens, le Prix de la nouvelle Radio-Canada est ouvert à tous, amateurs ou professionnels. Il récompense chaque année les meilleures nouvelles originales et inédites soumises au concours. Le gagnant reçoit 6000 $, offerts par le Conseil des arts du Canada, participe à une résidence d'écriture au Banff Centre des arts et de la créativité, en Alberta, et son texte est publié dans le magazine Air Canada enRoute et sur Radio-Canada.ca. Les finalistes reçoivent chacun 1000 $, offerts par le Conseil des arts du Canada, et leur texte est publié sur Radio-Canada.ca.

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