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Méconnaissable, de Valérie Jessica Laporte

Portrait de l'auteure Valérie Jessica Laporte
Valérie Jessica Laporte Photo: Hélène Claveau
Radio-Canada

Valérie Jessica Laporte vit au Saguenay depuis bientôt 12 ans. Elle est finaliste du Prix de la nouvelle Radio-Canada 2018. 

Sa nouvelle inédite Méconnaissable nous plonge dans l'univers d’une enfant autiste prisonnière d'une identité qui cherche la clé pour éclore. C’est une fenêtre sur ses pensées, ses perceptions et ses émotions d’enfant différente.

Lorsque je prends ma douche, sur mon corps s’effacent les traces des stimuli tactiles qui m’envahissent en permanence. [...] Je ferme les yeux et mon lobe occipital prend une pause visuelle pour revenir plus en forme que jamais. [...] Je redémarre la machine. [...] Cette fois, le phénomène a créé cette histoire.

Valérie Jessica Laporte

Méconnaissable

Tout a commencé lorsque maman a rasé le chien. Elle a dit qu’il était méconnaissable et qu’il était comme un nouveau chien tout neuf. Je n’ai pas pu m’en empêcher, le ressort de ma tête a répondu : pléonasme! Elle a descendu son sourire dans l’autre sens, a installé les deux lignes entre ses sourcils et a cessé d’aimer le chien avec ses mouvements. Elle m’a dit que si je n’arrêtais pas de faire des reproches aux gens, plus personne n’allait m’aimer. Je pense que c’est encore une faute de mots, parce que c’est déjà comme ça.

J’ai tourné mes pieds vers la porte en faisant bien attention de toucher de manière symétrique aux tuiles. C’était comme si je gaspillais un peu de temps pour me sentir mal moins longtemps. J'appellerais ça un investissement. J’ai avancé ma manche de chandail par-dessus ma main pour tourner la poignée sans y toucher et j’ai appliqué une pression semblable sur l'autre paume à travers le tissu avec mes doigts pour faire égal.

Je me suis insérée entre mon lit et le mur, mais je suis trop agrandie maintenant, alors le lit s’est déplacé. Mon corps est devenu impatient et très fâché contre moi. Lorsqu'il veut être compressé, il le veut tout de suite. Si je fais une erreur et que je ne l'apaise pas, il tire partout en même temps. Ça fait mal le long des os, comme si des fils de pantin rétrécissaient à toute vitesse pour que je forme une boule de la plus petite taille possible. Je ne veux pas être un pantin, mais je suis obligée, sinon les fils se cassent et je ne sais plus où sont mes morceaux de corps. Alors, mes mains battent dans tous les sens et ma voix se lance, me vidant de tout mon air. Pour bien rappeler à mes bras et à mes jambes de demeurer attachés, il m’arrive de faire entrer mes ongles dans ma peau. Ça crée des repères pour indiquer à mes morceaux leurs emplacements. C’est peut-être pour ça, à cause de la douleur, que j’ai commencé à gémir comme le chien lorsqu’il pleure. J’avais beaucoup fait entrer mes ongles.

En entendant l’extérieur de mon corps pleurer, je me suis demandé pourquoi mes sons ressemblaient à ceux du chien. On a des points en commun. C’est peut-être parce qu’on nous dresse à ne pas avoir de comportements? Le chien n’a pas le droit de sauter sur les gens lorsqu’il est content et moi je n’ai pas le droit de sauter fort ou longtemps. On est obligé de se faire couper les ongles ou les griffes même si on a super peur et que quelquefois, ça saigne. Si je demeure silencieuse lorsqu’il y a des invités, j’ai droit à une gomme à mâcher et si le chien ne jappe pas lorsque les visiteurs arrivent, il a droit à un bonbon de chien. Je pense que mes parents s’imaginent que je suis un petit chien savant.

Dans les livres sur le dressage, on peut apprendre que le chien aime imiter les autres chiens. Moi non. À l’école, j’utilise tout le meilleur de moi pour imiter les humains et je n’ai plus de place dans mon cerveau pour avoir de bonnes notes. Je suis mieux quand je suis toute seule et que je prends une pause du mode miroir. En mode miroir, je dois calquer un petit peu de chaque personne. Avant, j’utilisais le mode miroir avec un seul modèle à la fois, mais ça faisait qu’on avait peur de moi et si les gens ont peur je ne pourrai plus étudier au régulier avec les normaux. Alors j’imite les mouvements de jambes d’un camarade, la respiration d’un autre, la voix d’encore une nouvelle personne et les sujets de conversation de quelqu’un de plus. C’est comme ça. Je deviens très fatiguée.

J’ai encore pensé au chien. J’ai cessé de pleurer et j'ai dormi entre le lit et le mur. J’ai rêvé que j’étais le chien. On me caressait, on me touchait et ça ne me dérangeait plus, j’étais joyeuse. Les gens m’aimaient. Le rêve est resté collé derrière mes yeux toute la journée. J’ai décidé de le relire, mais pour ça, je suis allée sur mon lit, bien au centre. J’ai créé une ligne barrière de toutous à gauche et à droite de moi. C’était un chemin qui me calmait. Ça m’a aidé à me concentrer sur un point du mur pour le laisser s’agrandir avec des souvenirs du rêve dedans, comme un tuyau-écran... C’est là que j’ai eu mon idée.

J'ai fouillé l'armoire de mon frère. J'ai touché à un pantalon de toile et c'était froid et chimique sur ma main. Je l'ai vite retirée de là pour ne pas que la sensation reste collée, ce qui m'a fait effleurer un jogging de coton assez doux pour moi. Puis j'ai vu une couleur bien vraie : c'était un chandail de superhéros. J'avais besoin de me sentir forte. Ces vêtements allaient me servir de bouclier.

J’ai pris le rasoir du chien et je suis descendue à la buanderie de notre unité locative. J’ai tondu mes cheveux au-dessus du gros évier. Ça m’a fait vraiment du bien parce que j’ai toujours détesté cette masse de longueurs entremêlées. Ça me donne plein de tâches d’avoir l'air d'une fille. De toute manière, personne, ni fille ni garçon, n'est comme moi. Je ne peux pas me comparer, peut-être que je ne suis rien. On dirait que je n’ai pas d’âge, pas de goûts et pas de genre. Je suis le résultat raté du mélange des personnes choisies pour le mode miroir et ça change tous les jours.

J'étais méconnaissable. J'ai marché jusqu'au camping en bas de la côte et j'ai trouvé une roulotte immatriculée en Ontario. Elle n'avait pas de sept sur sa plaque. Des élèves de ma classe croient que le sept est un chiffre chanceux et ça, c'est seulement parce que c'est le résultat qui sort le plus souvent aux dés. L'an passé, j'ai voulu expliquer ce fait aux autres enfants, mais je me suis mise à parler très vite d'une voix aiguë et j'ai un peu paniqué. Le professeur m'a encore dit de cesser de faire le professeur, ce que je trouve incompréhensible puisque c'est comme s'il me disait de ne pas être comme lui. Depuis, j'évite le sujet et j'évite aussi les sept.

Il n'y avait rien autour du véhicule, il n'y avait même pas de nappe sur la table de pique-nique. Ça voulait dire que les propriétaires allaient partir tôt le lendemain. J'ai attendu dans le boisé qu'il fasse jour et j'ai observé un homme et une femme combler leur vide de ventre, ça m'a donné faim, mais je sais me retenir. Je suis habituée à ne pas écouter les messages du corps, parce que si je les écoutais, je me ferais beaucoup disputer et ça m'arracherait des morceaux de calme. Au moment de partir, ils sont passés derrière la roulotte pour vidanger les eaux usées. J'ai grimpé à l'intérieur et je me suis cachée. Mes muscles se sont secoués un peu en petits sursauts, semblables à lorsque j'ai froid.

Le véhicule s'est mis en marche et comme ça vibrait, je me suis couchée sur le dos pour chatouiller mon verso. Ensuite, j'ai retourné mon visage face au sol, alors mon recto est devenu tout ramolli. Ça m'a permis de remettre mes idées sur des lignes droites. J'ai mangé et je me suis mieux cachée, dans un coffre difficile d'accès et pas utilisé. C'est comme une mise en abyme. Une difficile d'accès qu'on n'utilise pas à son plein potentiel dans une cachette difficile d'accès et qui n'est pas utilisée... Si j'avais dit ça en classe, on aurait encore dit que la folle s'est réveillée pour inventer une phrase étrange.

Un crissement métallique a bombardé ma tête pour me réveiller, la roulotte, comme un dragon, m'a brûlé les veines de la tête de son attaque sonore. La bête-sur-roues s'est immobilisée. Et elle s'est tue. Le couple a vidé le réfrigérateur et puis c'est tout. Silence... Repos.

Je suis sortie et j'ai marché jusqu'à ce que je trouve une rue dense, je cherchais une zone bien sale pour mon idée. Pour disparaître. J'allais renaître sans mes mots. Je n'aimais plus mes mots. À cause d'eux, on a cru qu'on pouvait me transformer en normale. Les autres autistes, les sans-mots, on les laisse bouger les bras très vite. Ils peuvent se reposer dans des pièces aux lumières bleues. Je suis prisonnière à cause de mes mots. On me touche alors que ça me gruge comme des dents empoisonnées. On m'oblige à éteindre chaque réflexe, chaque envie et chaque besoin pour imiter maladroitement un groupe de gens qui me détestent. Je serai maintenant un garçon sans mots, avec ses stéréotypies comme ils disent.

Lorsqu'on m'a trouvée, on a bien pris soin de moi. J'ai hurlé dès qu'on initiait un contact physique et je n'ai plus contraint mes morceaux de corps à faire des gestes qui me font mal. Le temps des recherches, on m'a hébergée chez une ressource pour enfants particuliers. Au Québec, on recherchait une petite fille et en Ontario, on se demandait qui avait perdu un garçon autiste. Comme j'ai toujours refusé qu'on me prenne en photo, j'ai gagné un délai-pause . Un sursis, un investissement...

Quand ma vie précédente m'a rattrapée, j'ai eu l'impression de manger de la litière tant la gorge me brûlait et voulait vomir. Maman a crié en entrant accompagnée d’un intervenant et d’un policier, mais cette fois, j'ai crié encore plus fort, et plus longtemps. J'ai lancé tout l'air de mes poumons et j'ai vidé mon corps. Moi aussi je peux faire le dragon comme la roulotte qui gronde en reculant. Nous sommes sortis et au moment d'entrer dans le véhicule, elle m'a pris le bras pour me diriger. J'ai paniqué et j'ai reculé au moment où une voiture passait. Lorsque je me suis envolée j'étais molle, mais ensuite, j'ai senti tous les fils du pantin-moi se casser.

À l'hôpital, la travailleuse sociale m'a demandé d'écrire cette histoire. Ça fait quelques semaines que j'y travaille et je sortirai bientôt d'ici. J'ai peur. Les intervenants disent que c'est un acte manqué et que si j'ai reculé dans la rue c'est que je voulais mourir. Je crois qu'ils ont un peu raison. C'est pour ça que quand j'aurai terminé, j'aurai le droit d'écrire une autre histoire. Elle devra expliquer ce que devrait être ma vie, et ensuite, on pourra discuter. Même que ça se peut que j'aie le droit de choisir la troisième moi. J'ai demandé si elle avait la permission d'exister en autiste même avec les mots. On m'a dit que tout est possible. Je serai méconnaissable.

À lire aussi : les autres textes finalistes du Prix de la nouvelle Radio-Canada 2018


Véritable tremplin pour les écrivains canadiens, le Prix de la nouvelle Radio-Canada est ouvert à tous, amateurs ou professionnels. Il récompense chaque année les meilleures nouvelles originales et inédites soumises au concours. Le gagnant reçoit 6000 $, offerts par le Conseil des arts du Canada, participe à une résidence d'écriture au Banff Centre des arts et de la créativité, en Alberta, et son texte est publié dans le magazine Air Canada enRoute et sur Radio-Canada.ca. Les finalistes reçoivent chacun 1000 $, offerts par le Conseil des arts du Canada, et leur texte est publié sur Radio-Canada.ca.

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