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Max, la tempête et moi, de Pascal Blanchet

Portrait de l'auteur Pascal Blanchet
Pascal Blanchet Photo: Alain Gauthier

Pascal Blanchet vit à Montréal, mais est né et a grandi à Montmagny. Il est finaliste du Prix de la nouvelle Radio-Canada 2018. 

Sa nouvelle inédite Max, la tempête et moi raconte l'histoire de deux hommes, isolés du monde au cœur d’une tempête qui sévit à l’extrême, dans la voiture où ils se trouvent prisonniers de la neige et du vent. Louis tente de sauver d’une mort imminente Max, celui qu’il aime en secret.

Les défis ont été nombreux [pour écrire cette histoire]. Trouver, prendre ou plutôt voler le temps pour écrire. Ensuite le courage de la retravailler encore et encore. Le culot de la montrer à des amis. L’énergie de finir le travail, d’y croire jusqu’au bout, jusqu’au moment d’appuyer sur le bouton "envoyer"...

Pascal Blanchet

Max, la tempête et moi

Comment fait-on pour savoir si une personne est morte? Il faut la toucher, sans doute. Mais ça demande du courage. Et du courage, Louis n’en a plus. S’il le pouvait, il ouvrirait la porte du pick-up et se sauverait en courant. Mais il ne peut pas s’enfuir parce que dehors c’est la tempête du siècle et parce que le mort c’est son ami Max, qu’il aime. En ce moment même, Louis ose se le dire à voix haute, dans sa tête, qu’il aime Max, qu’il l’a toujours aimé. Impossible d’abandonner Max, qu’il aime, tout seul dans son pick-up en pleine tempête du siècle.

Le patron a fait venir tous les employés dans la salle de conférence : « La tempête s’annonce terrible, rentrez chez vous. » J’habite assez loin du bureau, dans un rang, je me voyais pas rouler dans la tempête avec ma petite sous-compacte usagée. Généreux, le patron m’a offert de dormir sur le sofa dans son bureau. C’est là que Max est intervenu.

Louis est tout seul dans la voiture avec son ami Max qu’il aime, mort. Seul, parce qu’un cadavre, ça ne compte pas. Il peut se dire qu’il aime Max, parce que maintenant Max est mort. Par ma faute, se dit Louis. Mais peu importe, puisqu’il va mourir bientôt lui aussi. Par la faute de Max. Ils se font mourir l’un l’autre. Dehors, le vent fait tant de bruit que Louis ne l’entend plus. Il perçoit seulement, tout près, le bruit du moteur qui brûle lentement ce qu’il reste d’essence, pour les réchauffer tous les deux, Max mort et lui encore vivant.

Max, le plus beau gars du bureau, le plus beau gars du village. Max que je regarde depuis notre deuxième secondaire, sans dire un mot. À la campagne, on ne dit jamais rien, surtout pas des affaires comme ça. Lui me laisse le regarder, sans rien dire non plus. Max n’a pas eu de mauvaise passe à l’adolescence, lui, pas d’acné, pas de gros nez, il a été beau tout de suite. Il l’est même de plus en plus, il s’entraîne tous les jours, sirote à heures fixes des shakes aux protéines à saveur de vanille. Moi, ça m’impressionne autant que ça m’écœure. C’est blanc sale, ça colle aux bords de sa grosse bouteille. En riant, il propose à tout le monde d’y goûter, mais personne n’en veut.

Louis a fini par goûter au contenu de la bouteille que lui tendait Max. L’heure du souper passée depuis longtemps, ils commençaient à ressentir une faim nerveuse. Louis a posé ses lèvres juste là où Max venait de poser les siennes. Il a fait mine de tourner la bouteille pour avoir l’air de prendre la partie du rebord encore sèche, mais il a triché, et il a bien senti sur le verre humide la salive de Max qui se mélangeait à la sienne.

Max a dit au patron que lui, il serait capable de passer, avec son gros pick-up. Il vit aussi dans un rang, un peu plus loin que chez moi, il a offert de me déposer. J’ai hésité : j’avais envie d’être avec Max, mais j’avais peur de partir dans la tempête. Le patron a insisté, mais Max voulait rien entendre : il avait prévu fêter avec sa blonde, six mois qu’ils sont ensemble. Il n’avait pas peur de la tempête, il souriait. Je voyais dans son sourire qu’il imaginait déjà sa belle Jenny, reconnaissante qu’il ait bravé le blizzard pour aller la retrouver.

Max est mort, mais son téléphone vit encore. Sur le siège, entre ses genoux, un texto vient de traverser la tempête. Louis sait que le message vient de Jenny, qu’elle continue d’espérer une réponse. Ça fait un moment que Max n’a pas touché à son écran. Faudrait-il prendre le téléphone, texter à la place de Max, se faire passer pour lui, se montrer rassurant, ou au contraire, dire toute la vérité, enfin : « Moi, je l’ai aimé avant toi, il a choisi de mourir avec moi… » Ou bien fouiller le téléphone, regarder toutes les photos de Max, depuis le temps qu’il en rêve.

L’autoroute venait de fermer, alors on a pris les petits chemins. La tempête, c’est du blanc qui bouge. C’est comme regarder dans le bol vitré du mélangeur quand Max fait son shake, du blanc qui tourne à toute vitesse. Sauf que là, c’est moi qui suis dans un contenant vitré, un gros pick-up noir, et c’est dehors que le shake se fait, autour de nous, le tourbillon à la vitesse maximale. Au lieu du vrombissement du mélangeur, j’entends des cris de fantômes, comme si la poudrerie matérialisait les contours de tous les morts de tous les cimetières de campagne, que le vent aurait relevés et qui gémissent autour de nous. C’est à peine si je distingue de temps en temps, le long de la route, la silhouette des grosses épinettes dressées devant les maisons, avec leurs petites têtes agitées, elles ont l’air de dire non non non, vous passerez pas. Le seul conifère que je vois clairement, c’est le sapin, accroché au rétroviseur, un petit arbre ironique, secoué par la chaufferette, comme l’haleine d’un ivrogne qui nous parle d’un peu trop proche et qui nous fait reculer.

Le petit sapin bouge encore, plus faiblement, la chaufferette tourne au ralenti, les fenêtres sont embuées, Louis ne sait plus s’il dort ou s’il est éveillé. Il a dû s’assoupir, sa tête a roulé du côté de Max, a presque touché son épaule. C’est peut-être le moment de réaliser un rêve, toucher Max, autrement que par la simple poignée de main ou la tape dans le dos. Caresser ses cheveux, déposer sa tête sur ses genoux. Il est à peine mort, la vie ne s’est pas encore échappée du beau grand corps assis tout près. Maintenant que Louis va mourir lui aussi, pourquoi se gêner?

On a tourné à droite pour prendre le rang de travers. Quand on a été rendus au viaduc qui passe par-dessus l’autoroute, la visibilité a empiré. On est restés pris dans une grosse lame de neige. Max crânait, il était sûr que son gros pick-up pouvait la traverser. Il a reculé un peu pour mieux foncer, la pédale au fond, mais il a juste réussi à s’enfoncer plus creux. On est restés pris au point de ne plus bouger du tout. Max ne s’est pas énervé, il appelé la remorqueuse, le garage était pas trop loin, juste un peu plus haut, aux Quatre-Chemins. Mais le gars du garage refusait de sortir par un temps comme ça. « Allez cogner aux maisons », qu’il a dit. C’est vrai, il y a trois, quatre maisons près d’où on est restés pris. Je suis souvent passé devant, mais je les ai jamais comptées.

Lentement, Louis met sa main sur la main de Max, sur le gant de cuir noir qui la recouvre. Une tiédeur s’en dégage encore. Sur la partie visible du poignet, entre la manche et le gant, des poils dorés brillent dans la lumière du tableau de bord. Le gant s’ouvre, un petit objet métallique s’en échappe, sa pompe d’asthmatique.

Je savais pas qu’il faisait de l’asthme, il n’en avait jamais parlé. Comme il ne pouvait pas sortir dans le vent et la poudrerie, il m’a demandé d’aller frapper aux maisons. Max me demande quelque chose, à moi, il me demande de le sauver. J’y vais.

Louis n’entend plus téléphone, la pile doit être morte. La chaufferette chuinte, pas tuable, elle. Elle fait un drôle de bruit, un bourdonnement. Louis a un petit coup au cœur, qui le sort de sa torpeur. Ce n’est pas la chaufferette qui râle, c’est Max.

Dehors, je suis attaqué par une armée, vent, flocons, poudrerie, un essaim de guêpes blanches déchaînées. Il fait froid dans mon petit manteau d’automobiliste insouciant. À la première maison, je me sens comme un colporteur qui n’a rien à vendre, pourtant il faut bien que je sonne. Un rideau transparent devant la petite fenêtre carrée, juste à ma hauteur, une ombre au bout du corridor. Est-ce qu’il me regarde, l’habitant de la maison, en se demandant si je suis un voleur? Je devrais insister, sonner encore, cogner, crier, aidez-nous, Max arrive au bout de sa pompe, à deux pas, dans son pick-up. Mais les mots ne sortent pas, je suis incapable de parler. Je suis pas quelqu’un qui parle, jamais. Je suis resté là à me taire, et je me suis tu aussi devant les deux autres portes des deux autres maisons. J’ai sonné, cogné un peu, touché la porte, qui n’était peut-être même pas verrouillée. Mais je n’ai pas osé, plutôt mourir que de parler.

Max qu’il aime n’est pas mort. De l’air, lui donner de l’air. Il appuie sur le bouton et baisse la vitre du côté de Max, mais pas un souffle n’entre dans l’habitacle : derrière la glace baissée, un mur blanc, compact.

J’ai dit à Max que ça ne répondait nulle part. Il s’y attendait. Lui-même, est-ce qu’il aurait ouvert la porte à un étranger qui aurait cogné pendant une tempête? On va s’arranger tout seuls, qu’il a dit. Ça m’a rassuré, on était une équipe, on allait traverser la tempête ensemble. Il a texté encore un peu à sa blonde. Moi, j’ai fermé les yeux.

Louis frotte le pare-brise avec son foulard : du blanc là aussi, immobile. La neige les a ensevelis jusqu’au toit. Ils allaient s’asphyxier doucement. Mais Max est en vie et Louis va le sauver. Il s’empare de la pelle sur le siège arrière, pousse la portière… Elle s’entrouvre, à peine un centimètre. Il pousse de toutes ses forces, mais la muraille est trop épaisse. Il a chaud, la tête lui tourne, il veut sortir à nouveau, retourner aux maisons, défoncer les portes avec la pelle, crier enfin, hurler aussi fort que le vent, à l’aide, il ne faut pas que Max meure, si Louis le sauve peut-être que Max va se laisser aimer, pousse, pousse, Louis entend dans sa tête une vieille blague de son père, « Vas-y! Force, force autant que t’es laid! », il rit tout seul, ou bien il râle à son tour, la porte bronche à peine.

Ils me retrouveront mort, la face dans le banc de neige, la pelle au poing, mais ils comprendront que je me suis battu jusqu’à la fin. Personne ne saura jamais que j’ai aimé Max, mon amour emprisonné dans la neige fondra au printemps. Le dernier souffle de Max me poussera jusqu’au fossé, tous les deux on rejoindra les racines des épinettes sur le bord de la route, absorbés par la sève, on grimpera dans le tronc et on ira agiter leurs petites têtes qui continueront de faire non, non, non.

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Véritable tremplin pour les écrivains canadiens, le Prix de la nouvelle Radio-Canada est ouvert à tous, amateurs ou professionnels. Il récompense chaque année les meilleures nouvelles originales et inédites soumises au concours. Le gagnant reçoit 6000 $, offerts par le Conseil des arts du Canada, participe à une résidence d'écriture au Banff Centre des arts et de la créativité, en Alberta, et son texte est publié dans le magazine Air Canada enRoute et sur Radio-Canada.ca. Les finalistes reçoivent chacun 1000 $, offerts par le Conseil des arts du Canada, et leur texte est publié sur Radio-Canada.ca.

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