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La Bête, de Claudine Bertrand-Paradis

Portrait de l'auteure Claudine Bertrand-Paradis
Claudine Bertrand-Paradis Photo: Daniel Paradis
Radio-Canada

Claudine Bertrand-Paradis est originaire de Graide, dans les Ardennes belges, et vit à Gatineau. Elle est finaliste du Prix de la nouvelle Radio-Canada 2018. 

Sa nouvelle inédite La Bête s'attaque au tabou qu’est la démence et raconte un moment de grâce, une goutte d’eau dans une vie, quand une jeune femme surmonte son hostilité pour aller à la rencontre de sa grand-mère atteinte de cette maladie.

Je suis fascinée par cette petite ligne sismographique oscillant entre ce que l’on prétend être la normalité et ce qui ne l’est plus. [...] Le premier paragraphe de la nouvelle sommeillait dans mon ordi. Je l’ai relu. Le personnage est revenu à l’avant-plan, m’a prise par la main et j’ai suivi.

Claudine Bertrand-Paradis

La Bête

Sa tête pend de côté, étrangère aux amarres du corps et à tout ce qui garde sur terre, sa tête pend vers le passé. Une tête que personne ne peut redresser ni même regarder. Une tête plantée dans la folie, trophée abandonné après les affres de cérémonies sauvages intérieures. La vieille couine comme une bête quand le moindre souvenir l'attaque sournoisement, quand les monstres qui lui tordent l'âme déferlent par hordes entières. Nous, famille pesante de traditions et lente à fuir, sommes ses damnés, cordés par le refus. Refus de regarder, de reconnaître l’un ou l’autre de ses spectres, d'en finir ou de s'en occuper. Un refus passé de main en main, le geste toujours plus large, l'échappée de plus en plus improbable en une tournée aussi insupportable que l'éternité de la Bête.

Tante Lise, l’aînée, n’a pu se dérober : la dernière tournée lui est échue; c’est ainsi qu’elle est devenue la geôlière de la Bête.

Faut voir celle-ci lécher et relécher des plaies imaginaires, feuler et souffrir devant les mots comme s'ils n'étaient que couteaux et projectiles assassins. Les larmes, les plaintes, tout saigne à flots. Ses onomatopées crépitent comme des feux de cheminée. Aujourd’hui, elle est le clou de la soirée-spectacle anniversaire. Pour une fois, j’ai été invitée parce que j'ai le cœur étroit et sans passion, parce que j'appelle un chat un chat.

Dire qu'il s'en trouve encore parmi eux pour vouloir l'épargner et appeler « Grand-Mère » celle dont le visage a perdu toute justesse d'expression, sa beauté avalée de l'intérieur; elle se défait, sans majesté, sous nos yeux, violente, barbare et répugnante. Plus personne ne se risque à toucher des souillures qui lèvent sous des odeurs acides et rances, font grimacer les enfants, les affolent autant qu'une tête de saint Jean-Baptiste. « Va-t-elle nous tuer? » hurlent-ils de tous leurs yeux, poliment sans prononcer les mots qui n’ont pas cours dans notre famille. Ils ne veulent pas vraiment savoir, juste qu'on les délivre, qu'elle baigne dans le Valium, le Prozac et tous ces onguents de l’esprit pour retrouver cet air de vieux qui les rend rassurants. Les plus croyants, ceux qui cherchent à se dédouaner de sa charge et de leurs fautes, disent que le diable est venu la reposséder ici-bas, faute de religion, de paiements à Dieu, comme une maison mal entretenue.

La folie a une foulée immense, une poigne qui les essorille tous. Subsiste chez eux cependant ce désir de pitié. Pas chez moi! Les autres, ils tombent un à un dans ses pièges et s'écartent ensuite d'eux-mêmes avec honte, qui d'une gifle, qui d'une goutte en trop, a voulu rappeler à la vieille de mieux se tenir. Ils fautent tous, tôt ou tard, et leurs yeux sont chamarrés de remords imprécis dont personne ne veut devenir gardien, qu’ils voudraient voir essuyer par plus coupables qu’eux.

Elle vient de faire, parmi nous, une entrée remarquable : échevelée, le chignon de guingois, en combinaison, des bras qui balaient l’air comme une hydre aveugle. Tante Lise s’affole, dit qu’elle lui avait fait un délicat chignon comme une pièce montée, qu’elle lui avait enfilé sa plus jolie robe, qu’elle ne peut à la fois la surveiller et accueillir son monde. Pas même une chaise ne pourrait arrêter la chute vertigineuse de Tante Lise dans la honte et les regrets. Apeurés, les enfants refluent au creux des mères, les ados se dandinent, oscillant entre voyeurisme et apitoiement, les hommes se déploient comme des piquets de clôture.

─ Veux y aller, veux y aller, j’veux, j’veux…

Ses doigts laissent l’empreinte de leurs morsures sur vos bras, les petits mots voraces, véritables harpies, entament vos pensées, cliquettent à vos tempes, sans merci. Elle jette à la volée des phrases sans but, des plaintes sans raison qui s’amoncellent à vos pieds, capharnaüm de mots épars et vous qui aimez l’ordre. L’ordre et, plus encore, le calme. La tentation de laisser tomber dans le verre une goutte de plus pour toutes ces petites chevrotines de trop qu’elle dégaine. Puis, quand vous saisissez ces petits mots, quand, sans être vue, vous les faites rouler dans la paume de votre main, les examinez un à un, quand ils tendent vers vous un petit cou triste et leurs ailes brisées, vous savez que vous n’avez pas la force de les achever.

Bien droite devant les invités, j'ai asséné deux gifles de juste calibre; une pour l’asseoir, l’autre pour qu’elle le reste; elle n'a rien vu venir et eux n'ont pas eu le temps de se détourner. J'ai pu lui enfiler son manteau, pour l'habitude et non par égard, pour déclencher en elle le réflexe de trotter. J'ai asphyxié du regard celui qui s’indignait : « Il faut lui passer sa robe, il fait plus froid que cela… » Qu'il vienne et prenne le relais! Ils déclinent tous en chœur et me laissent le passage, trop heureux de me voir faire l'ouvrage. Dieux, dieux, dieux , que je les soulage de la Bête pour quelques heures!
La voilà qui galope vers l’église, sans doute pour y mendier l’obole d’une paix, d’une odeur, d’un souvenir qui aseptise. Calée dans un banc, face à un mur de statues, sourire niais lancé à la cantonade , elle tient ouverte sa sacoche, y engrange les rayons de lumière que courtisent les poussières d’encens, comme s’il s’agissait de devises sûres. Elle met en banque goulûment. Son immobilisme me garde captive. Elle a perdu ses airs de passionaria outrancière, a renoncé momentanément au joug des tourments. Catatonie, délivrance passagère… La distance abolie, une envie enfantine de me glisser dans sa mémoire… Je laisse couler ma tête sur l’épaule de Grand-Mère qui m’y reçoit avec l’onction d’un baiser sur la tempe. Réflexe d’antan. Houle de tendresse. Temps suspendu et miséricordieux dans lequel nous nous égarons. J’ai dû m’endormir, emmitouflée dans la grâce de ce moment. Elle n’a pas bronché.

Alors, je lui souffle doucement à l’oreille :

─ Veux y aller…

Elle me tend son plus beau sourire, referme sa sacoche et s’arrime à mon bras pour s’extirper de notre torpeur. Maintenant, c’est moi qui galope, la remorquant sans ménagement à travers la ville : le magasin va fermer ses portes. J’achète pendant qu’elle feuillette d’un regard avide les rayons de papier cadeau, de ballons colorés. Oui c’est un cadeau, merci, pas besoin d’emballer! C’est nous que j’emballe dans la rue. Son manteau s’ouvre et laisse entrevoir sa camisole. Son regard qui s’en fiche et le mien qui rend la politesse. Main dans la main, nous courons, portées par ses gloussements de plaisir, une partie d’enfance à l’emporte-pièce. Me voilà, avalant les marches d’escalier, Grand-Mère à mes trousses, Tante Lise sur nos talons, laissant médusés les spectateurs avinés mugissant dans le salon. Sortis du jeu et dont on se fiche. C’est moi maintenant la fiévreuse. Que je te monte sur le petit bureau, que je te colle les appliques au plafond. Elle bat des mains, n’a plus rien d’une bête. À ses côtés, sur le lit, Tante Lise apaisée. Nous trinquons toutes trois à grands coups de chopes de rire et d’enfantillages. Comblée, elle se laisse nourrir, enfouir sous les couvertures sans quitter des yeux le plafond maintenant étoilé, encadré de deux rayons de lune qui mènent à la vraie. Comme si, sa sacoche ouverte, les fruits de sa cueillette à l’église s’étaient libérés.

*****

─ Elle a emmené sa sacoche…

Des mots dérisoires, tout secs qui tombent en débris entre les larmes et les hoquets de Tante Lise.

─ Tu ne vas pas te mettre à couiner, toi aussi?

Je reconnais chez ma tante cette petite goutte creuse affolée au front, la cachette de l’âme et du cœur, la marque de la Bête que je dissimule sous une de mes mèches bleutées.

─ À dix mètres de la maison… Ça ne se peut pas… C’est ta faute aussi, avec tes décorations stupides… Elle les contemplait comme si ça avait été l’Esprit saint dans toute sa troisième personne… Tu lui aurais tracé une map que tu n’aurais pas mieux réussi…

Son regard leste le mien de blocs de ciment. Elle résiste encore au souvenir de la carcasse écrasée en bas.

─ Elle a dû prendre un chemin de traverse… La vieille Bête est allée à l’abattoir par la voie des simples, des fous et des anges. Ose dire qu’elle a eu tort, ma tante?

Son sourire s’accroupit comme celui des petites filles qui ont touché aux secrets des mères.

À lire aussi : les autres textes finalistes du Prix de la nouvelle Radio-Canada 2018


Véritable tremplin pour les écrivains canadiens, le Prix de la nouvelle Radio-Canada est ouvert à tous, amateurs ou professionnels. Il récompense chaque année les meilleures nouvelles originales et inédites soumises au concours. Le gagnant reçoit 6000 $, offerts par le Conseil des arts du Canada, participe à une résidence d'écriture au Banff Centre des arts et de la créativité, en Alberta, et son texte est publié dans le magazine Air Canada enRoute et sur Radio-Canada.ca. Les finalistes reçoivent chacun 1000 $, offerts par le Conseil des arts du Canada, et leur texte est publié sur Radio-Canada.ca.

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