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Sans refuge, de Maryse Andraos

Portrait de l'auteure Maryse Andraos

Maryse Andraos

Photo : Charlie Paquette-Dupuis

Radio-Canada

Maryse Andraos a 29 ans. Née d'un père égyptien et d'une mère québécoise, elle a grandi à Saint-Bruno-de-Montarville, sur la Rive-Sud (Montréal). Elle est la lauréate du Prix de la nouvelle Radio-Canada 2018

Sa nouvelle inédite Sans refuge suit Yara, une adolescente qui goûte à une nuit de liberté en fuyant l’appartement qu’elle habite avec sa mère. Avec une amie et quelques garçons, elle explore les territoires limites de la banlieue, le terrain vague, le boisé, jusqu’aux berges du fleuve où, autour d’un feu de grève, ils se livrent à des jeux de séduction. L’inquiétude est permanente, elle hante les corps, les paroles, le sable doux et fluide qui, à son tour, taillade la peau.

Il y a longtemps que le personnage de cette adolescente de banlieue m’habite. J’ai grandi dans une ville de banlieue très calme et propre, où il ne se passe rien, mais où tout m’apparaissait profondément violent, parce que c’était une violence cachée, qui ne se nomme pas, ne se montre pas. La cruauté des jeux d’enfants, les drames domestiques dans les maisons cernées par des haies de cèdres, ce sentiment d’être prise au piège dans un monde parfait et étroit où l’on n’a pas droit à la différence… C’est un univers qui me fascine parce qu’il est factice. Il promet le bonheur, mais au prix d’un immense sacrifice, d’un enchaînement.

Maryse Andraos

Sans refuge

La procédure est simple. Tu attends le fin fond de la nuit ― quand les planchers cessent de craquer, la télévision de vendre des produits congelés et que ta mère, vaincue, sombre dans le sommeil sans rêves de ses anxiolytiques — pour te faufiler dans le corridor qui te sépare de la porte d’entrée. Tu connais les lattes sur lesquelles poser le pied, la pression exacte de ton corps qu’elles peuvent supporter avant de se mettre à grincer. Tu as chargé au préalable ton sac à dos jaune de tout le contenu nécessaire : bouteille de plastique, tricot de laine, papier, briquet, cigarettes, haschich en roches, Clear Eyes, gomme à la menthe, barres nutritives qui se morcellent dans leur enveloppe. La porte tourne sans bruit sur ses gonds. L’escalier : une espèce de cage de résonance où tous les judas semblent t’épier.

Tu dévales la ville morte à grande vitesse sur ton vélo, imaginant ce que sentent les grands oiseaux quand ils fendent l’air et se laissent planer. Tu es vivante, chante le vent frais sur ton visage alors que tu traverses le quartier des noms de fleurs, longes le grand champ abandonné qui te mène à la fenêtre de ton amie, dans le nouveau développement aux maisons toutes pareilles où les lampadaires brillent comme les néons d’une salle de chirurgie.

*

Vous êtes cinq dans le boisé tout au bout du terrain vague : le petit drôle avec sa casquette relevée sur le front, l’artiste qui travaille au café (beau, fendant, majeur), ton bully du primaire (il parle peu et avec détachement, comme s’il n’était pas concerné par ses propres mots); c’est elle qui les a invités, elle sur qui tous les regards se concentrent, cheveux longs et plats, corps flottant dans un coton ouaté déchiré à l’encolure. Chacun prend une bouffée et la retient dans sa poitrine jusqu’à ce que le joint ait fait un tour complet; alors seulement, vous pouvez relâcher la fumée.

Après avoir écrasé le tison contre la terre humide, vous restez un temps en cercle, entourés des bandes noires et maigres des bouleaux. Tu essaies de suivre la conversation, mais tu n’arrives pas à comprendre le lien entre les répliques. Elles surgissent, gratuites, comme isolées les unes des autres. Tu regardes ton amie. Dans la pâle lumière de la lune, son visage semble fait en cire. Vous marchez jusqu’au fleuve, discutant deux par deux, toi derrière. Tu te concentres sur le sol. Tu surveilles toujours le sol dans les environnements hostiles.

*

Ils ont enflammé un amas de branches et de billots sur une étendue de sable fin que tes mains caressent, retiennent, laissent glisser entre leurs doigts en de doux filets envoûtants. Le feu chauffe tes tibias à travers tes pantalons, se diffuse dans ton corps, ondée bienfaisante, au même rythme que la pilule blanche. Entends leurs rires rythmés par les crépitements, vois leurs yeux scintiller de clarté.

L’artiste n’aime pas être en compétition; c’est pourquoi, après s’être démené un temps pour briller devant elle, il a engagé la conversation avec toi. La pulsation de ton cœur s’accélère tandis qu’il te parle d’un réalisateur que tu ne connais pas, usant de termes que tu n’as jamais entendus. Tu jettes des coups d’œil nerveux à ses grandes mains fines, à son veston côtelé dont se détachent quelques fils désinvoltes. « Oui, c’est vrai. » « Hum. Intéressant », bafouilles-tu, de plus en plus stupide.

« Parlons de toi, finit-il par te lancer. Tu es au secondaire? Regarde-moi dans les yeux. Tes iris, quelle beauté, il y a des soleils autour de tes pupilles », s’extasie-t-il, avant de te comparer à une actrice espagnole avec qui tu n’as aucune ressemblance.

Tu jettes un regard à ton amie. D’un côté, Bully lui allume une clope; de l’autre, Casquette débouche sa bière, l’œil mauvais.

Ton compagnon t’attire à lui sur le sable où il s’est couché pour te montrer la Grande Ourse et l’étoile Polaire. Appuyant innocemment sa jambe sur la tienne, il philosophe sur notre petitesse dans le monde et notre corps fait de poussière d’étoiles. Son visage à moitié avalé par l’ombre se substitue au ciel. Tu réponds à ses lèvres, à ses mains brusques et maladroites comme à un ordre. Derrière lui, tu entends distinctement le fleuve couler dans un grondement de bête farouche.

*

Le sable où tu enfonces tes ongles, ces grains minuscules qui s’infiltrent dans les replis de tes vêtements, collent à ta peau, se greffent à tes cheveux jusqu’à la racine, se déversent sur ton front et tes joues et crissent entre tes dents alors que s’y enfonce ta tête sous les mouvements de la sienne, comment ce sable qui te plaisait tant est-il devenu aussi gênant; tu te souviens maintenant que c’est un ingrédient essentiel dans la fabrication du ciment, ce matériau inventé par les hommes pour contrôler la nature; il n’y a donc rien qui ne puisse être sali, perverti dans les pires fins, te rappelles-tu pendant qu’il t’écrase de tout son poids en te tirant les cheveux. Tu es dans sa chambre à présent, le sable a envahi les draps, des kilos et des kilos de sable durci qui t’immobilisent comme si ses mains t’avaient coulée dans le béton. C’est un film que tu as souvent vu; pourtant, maintenant que tu y joues un rôle, tu n’arrives pas à coïncider avec lui; comment le pourrais-tu puisque ce désir ne vient pas de toi, qu’il n’est jamais que reflet, affolement?

*

Le plafonnier incandescent de la salle de bain jette une lumière crue sur tes cuisses tachetées de sang séché. La brûlure de la miction te fait serrer les dents. Tu observes tes cheveux défaits dans le miroir face à la toilette, les plaques d’urticaire qui constellent ta gorge, tes jambes immenses ouvertes sur ton sexe sombre. Tu n’as jamais compris pourquoi les gens cherchent à se voir dans cette position humiliante. Vêtements recueillis au hasard de la noirceur, bras arraché à sa main ensommeillée qui tente mollement de te retenir. Tu entends des voix au-dessus de l’escalier, le ressort d’un grille-pain, un expresso qu’on fait couler. Respire. Les marches mènent directement à la cuisine : il faudra dire bonjour, te présenter.

Nullement étonnés par ta présence, ses parents t’accueillent d’un œil bienveillant. Sa mère mange un muesli dans du kéfir; son père, des lunettes au bout du nez, lit des articles sur son iPad. La clarté du jour baigne les murs blancs d’une aura de pureté.

« Comment tu t’appelles?
– Yara.
– C’est libanais?
– Non, iranien.
– Mange, si tu as faim. »

Tu coupes une tranche de pain aux bananes que tu engloutis sous leurs regards curieux.

– Tes parents savent que tu es ici?

Tu hoches la tête, peu convaincante, penses à ta mère malade d’angoisse dans ce pays hostile, à sa peine sans contours depuis que ton père l’a quittée. Il ne faut pas t’attarder.

La mère de l’artiste te regarde enfiler tes Converse en fixant ton pied nu dont tu n’as jamais pu trouver le bas. En la saluant, tu crois lire de la pitié dans ses yeux.

Dehors, tu retrouves les lignes dures et les formes tranchées de la ville. Le soleil attaque ta tête exposée de ses lames de feu, les rares voitures te jaugent, pauvre loque sur tes pneus dégonflés.

L’escalier, la porte, le jet de la douche où tu frottes chaque parcelle de ta peau comme si cela pouvait tout effacer. Tu pleures doucement dans les draps, incapable de répondre aux messages de ton amie. Ta mère est réveillée, on l’entend traîner les pieds dans le couloir. Dors maintenant. Personne n’en saura jamais rien, personne.


Véritable tremplin pour les écrivains canadiens, le Prix de la nouvelle Radio-Canada (Nouvelle fenêtre) est ouvert à tous, amateurs ou professionnels. Il récompense chaque année les meilleures nouvelles originales et inédites soumises au concours. Le gagnant reçoit 6000 $, offerts par le Conseil des arts du Canada, participe à une résidence d'écriture au Banff Centre des arts et de la créativité, en Alberta, et son texte est publié dans le magazine Air Canada enRoute et sur Radio-Canada.ca. Les finalistes reçoivent chacun 1000 $, offerts par le Conseil des arts du Canada, et leur texte est publié sur Radio-Canada.ca.

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