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Contrôle des armes à feu : Ottawa prendrait des libertés statistiques pour vendre son projet de loi

Ralph Goodale, ministre fédéral de la Sécurité publique et de la Protection civile.
Le ministre Ralph Goodale a invoqué la « hausse » des crimes commis avec des armes à feu pour vendre le projet de loi du gouvernement libéral. Photo: La Presse canadienne / Justin Tang
Radio-Canada

L'année 2013 jouit d'un certain regain de popularité, ces derniers temps, dans les informations et les statistiques présentées par le gouvernement fédéral.

Une analyse d'Evan Dyer, de CBC News

Les statistiques alarmantes sur la criminalité présentées plus tôt ce mois-ci par le ministre de la Sécurité publique et de la Protection civile, Ralph Goodale, à un sommet sur les armes à feu et les gangs, à Ottawa, utilisent toutes l'année 2013 comme point de référence.

M. Goodale a ainsi évoqué une forte augmentation des fusillades impliquant des gangs criminels.

Cette année mémorable a effectué un autre retour, mardi, lorsque le gouvernement libéral fédéral a dévoilé sa proposition sur les armes à feu, le projet de loi C-71, pour soulever le fait que le pays avait enregistré une hausse soudaine des crimes liés aux armes à feu depuis... 2013.

« Les homicides commis à l'aide d'armes à feu ont bondi de 66 % » depuis 2013, a mis en garde le ministre, évoquant ce qui s'apparente à une explosion de violence.

« Les moyennes, les liens, les tendances et les graphiques ne sont pas toujours ce qu'ils semblent être », avait lancé Darrell Huff dans son classique de 1954, How to Lie with Statistics.

« Il pourrait y avoir autre chose de caché, ou cela pourrait n'être que du vent. »

En apprenant à quel point les crimes liés aux armes à feu se sont multipliés depuis 2013, les Canadiens pourraient conclure qu'une situation alarmante a cours depuis ce temps.

En fait, ce n'est que de la poudre aux yeux.

2013, l'année de référence la « plus draconienne »

Ce qui semble faire de l'année 2013 un point de comparaison intéressant est le fait que n'importe quelle année du dernier demi-siècle peut devenir inquiétante en comparaison avec 2013.

Cela s'explique par le fait qu'en 2013, le Canada a enregistré son plus bas taux de meurtres en 50 ans, et le plus bas taux de fusillades mortelles de tous les temps, selon Statistique Canada.

Cette année-là, le taux d'homicides au pays a été de 30 % inférieur à la moyenne des 30 années précédentes. Statistique Canada parle clairement d'une année record.

« Pour valoir quelque chose, un rapport s'appuyant sur un échantillon doit utiliser un échantillon représentatif », a écrit M. Huff.

Mais 2013 ne représente aucune norme canadienne. Choisir cette année-là comme point de référence pourrait être perçu comme un exemple de ce que les statisticiens appellent un « biais de sélection ».

« Ils ont évidemment choisi l'année au taux le plus bas afin d'en maximiser l'impact. L'année, en gros, qui permet de donner l'impression que le changement est particulièrement draconien », soutient Pierre-Jérôme Bergeron, qui enseigne les statistiques au département de mathématiques et statistiques de l'Université d'Ottawa.

Ce statisticien formé à l'Université McGill, qui a publié un article intitulé How to Engage in Pseudoscience with Real Data (Comment s'adonner à la pseudoscience avec de vraies données), croit qu'il ne s'agit pas non plus d'une erreur de bonne foi.

« Dans ce cas-ci, je suis passablement certain qu'ils ont constaté que 2013 était l'année la moins importante et ils se sont dit : "Uitlisons-là" », mentionne-t-il.

Cela ressemble aux climatosceptiques qui disent que la planète ne s'est pas réchauffé depuis 1998. Mais ils choisissent 1998 parce qu'il faisait si chaud. C'était l'une des années les plus chaudes. C'était une année à part.

Pierre-Jérôme Bergeron, professeur de statistiques à l'Université d'Ottawa

M. Bergeron note par ailleurs que si les statisticiens analysent habituellement des données récentes en les regroupant par blocs de cinq années, le gouvernement Trudeau a étrangement choisi de s'en tenir à quatre années seulement (2013, 2014, 2015 et 2016). Étendre ce bloc de données à 2012 serait une pratique plus répandue, mais cela ne produirait pas la même impression de forte hausse de la violence liée aux armes à feu.

De son côté, la criminologue de l'Université d'Ottawa Holly Johnson, qui se spécialise dans la méthodologie des mesures du crime, et qui a supervisé des sondages sur la violence et le crime pour Statistique Canada et les Nations unies, ne comprend pas le motif ou le raisonnement derrière ce choix méthodologique.

« Il est toutefois certain que le fait de choisir le plus bas taux en plusieurs décennies porterait à croire qu'il existe une raison derrière ce geste, qu'on essaie de faire passer un message », dit-elle

« Les statistiques peuvent être utilisées de façon erronée, et le fait de prendre une donnée très importante ou très faible pour tenter de valider un argument politique est quelque chose que nous devrions tous surveiller », poursuit Mme Johnson.

Toujours selon elle, « des statistiques sur des taux de populations qui s'appuient sur des événements très rares, comme les meurtres par arme à feu, tendent à fluctuer largement, en fait ».

Au dire de la chercheuse, un statisticien objectif, cherchant un point de comparaison, examinerait typiquement la façon dont une année donnée se compare à la moyenne des 10 années précédentes, histoire d'évaluer de quelle façon une année spécifique peut être évaluée à l'aune de la moyenne.

Quelques années ne font pas une tendance. Je ne parlerais certainement pas d'une vague de criminalité.

Holly Johnson, criminologue à l'Université d'Ottawa

La vague de criminalité qui n'en était pas une

Nous ne connaissons pas encore le nombre de meurtres qui seront commis en 2018, mais il y a de bonnes chances que le résultat sera pire qu'en 2013, puisque chaque année écoulée depuis 1966 a été pire que 2013.

Mais en fonction du plus récent taux d'homicides au pays, soit 1,68 pour 100 000 habitants en 2016, il est probable que le taux de 2018 sera similaire ou inférieur à celui d'il y a 10 ans, en 2008 (1,83 pour 100 000), ou qu'en 1998 (1,85 pour 100 000), 1988 (2,15 pour 100 000), 1978 (2,76 pour 100 000), ou même 1968 (1,81 pour 100 000).

En fait, le taux actuel n'est pas particulièrement éloigné de celui de 1928 (1,55 pour 100 000).

Le gouvernement Trudeau affirme que la sous-catégorie des homicides commis avec des armes à feu a augmenté. Et cela est vrai si l'on utilise 2013 comme année de référence. Autrement, ce n'est pas vraiment le cas.

CBC a demandé au ministre Goodale pourquoi il utilisait l'année 2013 comme point de référence.

« Les taux de criminalité au Canada sont généralement en baisse depuis plus de deux décennies, a répondu le porte-parole Scott Bardsley dans un courriel. Mais les crimes impliquant des armes à feu se sont multipliés, particulièrement depuis 2013. »

« Plusieurs communautés d'un peu partout au pays sont aux prises avec une augmentation constante de la violence liée aux armes à feu depuis cinq ans. Cette tendance s'inscrit en faux par rapport au recul moyen de la criminalité au cours des dernières décennies », a poursuivi M. Bardsley.

« Plus généralement, notre caucus a entendu des Canadiens de partout au pays qui s'inquiètent à propos des actes violents commis avec des armes à feu. Il est toujours possible de faire mieux. »

« Hausse constante »

Qu'adviendrait-il si, plutôt que de choisir l'année au taux le plus faible comme point de comparaison, on s'appuyait plutôt sur 2016 pour examiner les statistiques d'une décennie auparavant? On découvrirait que le taux de meurtres par balle est demeuré relativement stable.

En 2016, ce taux était de 0,36 par 100 000 habitants. Il y a 10 ans, il s'établissait à 0,38 par 100 000.

On peut difficilement parler d'une « hausse constante ».

Il est également possible de se pencher sur les tendances à long terme, histoire de noter que le taux de meurtres par balle au pays est à un creux historique, après un recul de près de 50 % par rapport au pic de 1,26 meurtre par 100 000 habitants en 1975.

Le taux d'homicide et les crimes commis avec des armes d'épaule non restreintes ont diminué de plus de 75 % depuis les années 1980. Les cambriolages avec des armes à feu sont eux aussi en recul de plus de 75 % pendant cette même période.

Voilà ce qu'un statisticien pourrait raisonnablement qualifier de « baisse constante ».

Il n'est donc pas véridique de déclarer que « les crimes impliquant des armes à feu sont plus fréquents, particulièrement depuis 2013 ». Il serait plus juste de dire que ces crimes semblent être plus fréquents si l'on utilise l'année anormale de 2013 comme point de comparaison.

Et cela n'est pas particulièrement difficile à faire, puisque tel que le disait Mark Twain, « les faits sont têtus, mais les statistiques sont malléables ».

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