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Répertoire des villes disparues : la liberté brute de Denis Côté

Tournage du film Répertoire des villes disparues de Denis Côté le 15 mars 2018
Les acteurs Normand Carrière, Jocelyne Zucco, Larissa Corriveau, Josée Deschênes, Diane Lavallée, Jean-Michel Anctil, Hubert Proulx, Rémi Goulet et Rachel Graton prennent la pose pour l'affiche du nouveau film de Denis Côté. Photo: Radio-Canada / Pascale Fontaine
Radio-Canada

Traces de boue dans la neige. Village moribond. Odeur de gaz. Le onzième film du réalisateur Denis Côté, Répertoire des villes disparues, s'annonce résolument sale, brut, et à des années-lumière de son Boris sans Béatrice découpé au scalpel.

Un texte de Pascale Fontaine

Le soleil faisait scintiller les nuages de poudrerie le long de la route menant au village de Saint-Michel au coeur de la Montérégie, jeudi dernier. Un vent glacial qui caressait les champs désolés tranchait avec le temps doux qui régnait à Montréal. Or, c'est justement la température que cherchait le cinéaste pour donner vie au roman éponyme.

Après 16 jours de tournage et plus de boue que de flocons, son souhait s'est finalement exaucé. Sauf que jeudi dernier, l'équipe recevait les journalistes pour la photo d'affiche, quelque part derrière un cimetière. Dans le vieux presbytère devenu un QG bouillonnant, Denis Côté, au beau milieu du corridor, coordonne une poignée de gens. Il disparaîtra dans le brouhaha sans pouvoir nous accorder d'entrevue.

C'est spécial de reconnaître les lieux que tu imagines, mais que tu n'avais pas eu besoin de définir.

Laurence Olivier, écrivaine de Répertoire des villes disparues

Depuis deux semaines, le village prête ses rangs et ses maisons de campagne à Sainte-Irénée-des-Neiges et ses 215 habitants fictifs qui s'effriteront de l'intérieur après qu'un jeune meurt dans un accident de la route. Dans ce film choral, les points de vue, les remises en question et les incertitudes de la petite communauté se bousculent dans un horizon infini.

Fantastique et tortures intérieures

Tôt ce matin-là, l'écrivaine a rencontré pour la première fois ses personnages qui ne vivaient jusque-là que dans sa tête. Ils ont désormais les traits de Josée Deschênes, Jean-Michel Anctil, Robert Naylor, Diane Lavallée, Rémi Goulet, Rachel Graton, Jocelyne Zucco, Normand Carrière et Hubert Proulx que le réalisateur a choisi sans même les passer en audition.

Tournage du film Répertoire des villes disparues de Denis Côté le 15 mars 2018Jean-Michel Anctil Photo : Radio-Canada / Pascale Fontaine

« Il n'y a pas de personnages principaux dans cette histoire, explique l'actrice Josée Deschênes qui joue le personnage de Gisèle, la mère du disparu. Devant le drame, elle se déconnectera au lieu de s'effondrer. « Mais Denis ne veut pas que ce soit froid, il veut qu'on aime Gisèle, avec son sourire figé, son côté ésotérique » dans sa quête de sens, ajoute la comédienne qui se réjouit des journées de tournage qui se terminent à l'avance. Le jeu est ainsi plus ressenti et spontané.

Quant au personnage de Rachel Graton, elle se posera de sérieuses questions sur son avenir depuis sa petite pataterie. « La mort est un déclencheur, explique la comédienne qu'on a vue dans Les Simone. Elle se dit : "la vie est courte; je meurs-tu ici?". L'ambiguïté autour du suicide renvoie à la vulnérabilité de chacun. »

Tournage du film Répertoire des villes disparues de Denis Côté le 15 mars 2018La mort d'un jeune homme vient bousculer l'existence des personnages dans Répertoire des villes disparues. Photo : Radio-Canada / Pascale Fontaine

Et tout cela s'entremêle aux 215 personnes habituées de vivre ensemble. « L'ultraconnu a quelque chose de sécurisant, mais ça peut être étouffant pour d'autres, ajoute Josée Deschênes. Il y a ceux qui restent et ceux qui partent. »

Et puis, quand rien ne s'explique, il y a ce fantastique qui vient s'immiscer vers la fin. « C'est insidieux », dit Rachel Graton avec le sourire de celle qui doit s'empêcher de trop en révéler.

Ce « drame fantastique », c'était aussi la grande surprise pour Laurence Olivier. Il y avait certes des moments étranges dans son livre, mais rien de surnaturel. « Denis a cherché dans le sous-texte qui est plus atténué, plus subtil. Il fallait qu'il rende visuelle la littérature », dit celle qui fait pleinement confiance au réalisateur.

Deux univers créatifs se rencontrent

Même si le cinéaste se permet quelques libertés avec son livre, elle reconnait les ambiances, une lecture de l'oeuvre qui ressemble à la sienne, et surtout la rencontre deux univers créatifs : le sien et celui de Denis Côté dont elle était déjà fan.

« Je me suis nourrie de Curling et d'États nordiques pour écrire et puis il est parti de mon univers pour le transformer », raconte-t-elle.

Ce film-là, ça sent le gaz, l’hiver, le temps de traverser le rang en char. Il y a beaucoup de moteurs, de 4x4, de skidoos. Plusieurs se définissent par ça.

Rachel Graton, actrice

Pellicule Super 16 granuleuse à la Wes Anderson, caméra à l'épaule vivante, saut d'une histoire à l'autre : même cette liberté brute se trouve dans les images, note le directeur photo François Messier-Rheault.

« Denis aime dire que son film est en réaction au dernier. Boris sans Béatrice était très posé; là il voulait brasser la cage, aller à contre-poil, explique celui qui a longtemps marché, couru et improvisé avec une caméra ces derniers jours, une approche que Denis Côté avait commencé à explorer dans le documentaire Ta peau si lisse. Ce sera fluide sans être amateur... En même temps, c'est ça le danger. On fait un long métrage avec un financement standard, mais qui aura le look d'un film à 50 000 dollars? »

Et l'hiver dans tout ça? « Peu importe la météo, on tournait. Dans trois ou quatre scènes, on a ajouté de la neige sur le terrain, poursuit le directeur photo. Ce mélange avec la boue ajoute au côté sale du film. L'hiver est devenu un personnage en soi ».

C'est l'heure de photographier les comédiens pour l'affiche. Tous se suivent à la queue leu leu entre les pierres tombales emmitouflées dans une épaisse couche de neige où personne n'ose s'aventurer sans caler jusqu'aux genoux.

En tous cas, qu'il soit blanc ou brun, l'hiver n'aura assurément pas ralenti la créativité de Denis Côté.


La sortie du film est prévue au cours de l’année à venir.

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