•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Parlez-vous le français paw-paw?

Enseigne où on peut lire : « 300 ans. On est toujours icitte »

Une enseigne qu'on trouve au Missouri pour souligner plus de 300 ans de présence française.

Photo : Kent Beaulne

Radio-Canada
Prenez note que cet article publié en 2018 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

Au Missouri, on a parlé pendant des siècles le paw-paw, un dialecte du français unique, selon certains linguistes. Aujourd'hui, la langue a presque disparu, mais d'irréductibles Gaulois, des jeunes surtout, tentent de la maintenir vivante.

Un texte de Laurence Martin

Commençons par le nom. Paw-paw French. Le paw paw, c’est un fruit indigène qu’on trouve, entre autres, dans la vallée du Mississippi. Comme le français aux États-Unis, il est presque tombé dans l’oubli.

« On ne sait pas pourquoi ce surnom, paw-paw, a été donné au français du Missouri », explique le professeur en linguistique de l'UQAC Luc Baronian. C’était « probablement lié au fruit », pour lui donner une touche locale.

Ce français, ajoute-t-il, a des aspects uniques qu’on ne trouve pas dans les autres États des Grands Lacs.

Quelques expressions en français paw-paw :

  • Des adjectifs féminins où on ajoute des « t » : « meilleurtes » comme féminin de « meilleur » ou « nouertes » comme féminin de « noir »
  • L’expression « ta » au futur : « ta faire ça » pour dire « tu vas faire ça »
  • Les prononciations archaïques du « moé » (moi) et « toé » (toi) sont systématiques
  • Des emprunts amérindiens, comme le « ouaouaron » pour désigner une grenouille
  • Des expressions tirées du créole (et du français de la Louisiane) : « poc à poc » pour dire « comme ci comme ça »

Le paw-paw est d’ailleurs souvent vu comme un intermédiaire entre le français parlé au Québec et celui qu’on retrouve en Louisiane.

Un dialecte distinct?

Pour le professeur d’études françaises François Paré, le français du Missouri ne peut être considéré comme un « dialecte distinct » du français québécois parce qu’il reste très proche de la langue parlée dans la Belle Province.

Pour avoir un dialecte, explique-t-il, « ça prend une mesure d’incompréhension entre les deux ».

Image d'une maison en pierre contruite en 1818Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Une maison ayant appartenu à une famille francophonecà Ste-Geneviève, au Missouri. Elle a été construite en 1818.

Photo : Gracieuseté Old Mines French project

Le linguiste Luc Baronian, lui, n’hésite pas à considérer le français du Missouri comme un parler singulier : « Oui, il y a des expressions qu’on retrouve ailleurs [au Québec, en Louisiane], mais la combinaison, le mélange de ces expressions est unique. »

Selon lui, on ne retrouve pas ces différences entre le français de la Nouvelle-Angleterre et celui du Québec. « Dans le nord-est des États-Unis, les Canadiens français ont immigré massivement jusqu'au 20e siècle, il y a donc plus de liens linguistiques, alors qu'avec le Missouri, la coupure s'est faite beaucoup plus tôt. »

Un peu d’histoire

Au Missouri, la présence permanente du français remonte au 18e siècle. Les colons canadiens, originaires de la région de Montréal, s’y sont, entre autres, installés pour exploiter des mines de plomb.

Le nom d’un des villages fondé à l’époque, La Vieille Mine, en témoigne bien.

Une affiche d'une fête francophoneAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Des fêtes traditionnelles francophones sont encore célébrées à La Vieille Mine (Old Mines), au Missouri.

Photo : Gracieuseté Old Mines French project

Même après la vente du territoire de la Louisiane – qui comprend le Missouri – aux Américains en 1803, on a continué de parler français dans la région, explique François Paré. « Pendant un certain temps, les institutions sont bilingues ou même entièrement françaises [là-bas] », dit-il.

À la fin du 19e siècle, la langue a commencé à décliner, faute d’écoles notamment. Elle survivra quand même une bonne partie du 20e siècle.

« La langue était encore vivante il y a 20 ans », explique Dennis Stroughmatt, un chanteur de la région qui a appris le français à l’âge adulte en côtoyant des descendants de colons notamment. Mais aujourd’hui, ajoute-t-il, on sent que « c’est la fin ».

Le reportage de Laurence Martin sera diffusé à L’heure du monde ce soir à 18 h (HAE) sur ICI Radio-Canada Première.

Garder la langue vivante

Le chanteur Dennis Stroughmatt avec un violon.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le chanteur Dennis Stroughmatt met de l'avant le français du Missouri dans ses spectacles.

Photo : Associated Press / Sid Hastings

C’est pour empêcher « la fin » justement que Dennis Stroughmatt, qui a grandi dans un milieu anglophone, s’est mis au français. Le chanteur a des ancêtres francophones, mais il faut remonter plusieurs générations pour trouver ceux qui parlaient la langue couramment.

Durant ses spectacles, le chanteur interprète plusieurs chansons en français, inspirées d’histoires traditionnelles locales.

Si tu peux sauver la musique, peut-être que tu peux sauver une petite partie de la langue.

Dennis Stroughmatt, chanteur, locuteur du français du Missouri

Dennis Stroughmatt donne aussi des cours de français du Missouri et il est en train de mettre au point un programme d’apprentissage en ligne « pour la pérennité » de ce dialecte. Il sait que, à ce stade, les chances de survie sont minces.

Comme lui, Louranse Devereaux, un étudiant en linguistique, a appris le paw-paw à l’âge adulte.

J’entends souvent : “Est-ce que t’es Acadien?” Parce que notre accent s’est beaucoup anglicisé. Le vrai français du Missouri était moins anglicisé.

Louranse Devereaux, locuteur du français du Missouri

Mais retrouver le « vrai français du Missouri » quand il n’y a plus de locuteurs natifs est loin d’être évident. Plusieurs se sont fiés à des textes et à des enregistrements des années 1930.

Une fois son baccalauréat terminé, Louranse espère enseigner la langue et ses expressions à d’autres. Pour lui, cette langue, c’est une connexion à son histoire, l’histoire de sa région, et à un passé qui peut rester, encore, actuel.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !