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Envoyé spécial

Rotterdam : maire musulman et star politique des Pays-Bas

Ahmed Aboutaleb, maire de Rotterdam, dans son bureau de l'hôtel de ville.

Ahmed Aboutaleb, maire de Rotterdam, dans son bureau de l'hôtel de ville

Photo : Radio-Canada / Etienne Leblanc

Radio-Canada
Prenez note que cet article publié en 2018 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

Les Néerlandais voteront ce mercredi aux élections municipales dans un contexte politique tendu. Ils éliront les conseillers de leur ville, et non pas les maires, qui sont plutôt nommés par décret royal. Ahmed Aboutaleb, maire depuis 2009 de la très multiculturelle Rotterdam, suivra les résultats de très près. Premier politicien musulman à la tête d'une grande ville européenne, il doit composer avec la montée de l'extrême droite. Portrait.

Un texte d'Étienne Leblanc, envoyé spécial aux Pays-Bas

Obtenir un rendez-vous avec Ahmed Aboutaleb relève de l'exploit olympique. Le maire de Rotterdam, ville portuaire de 600 000 habitants, a un emploi du temps réglé à la minute près. Les délégations étrangères se succèdent dans sa ville, considérée comme un laboratoire du multiculturalisme à la néerlandaise.

Tout le monde veut rencontrer ce maire vedette, que plusieurs voient éventuellement à la tête du pays. L'air avenant, la voix douce, le regard rieur, il parle cinq langues, dont le français. L'homme de 56 ans est actuellement l'un des politiciens les plus populaires des Pays-Bas.

Un destin qu'il n'avait pas osé imaginer quand il a mis les pieds pour la première fois dans son pays d'accueil, en 1976. Le jeune Ahmed a grandi à Beni Sidel, un village de la région du Rif, dans le nord-ouest du Maroc. Il a quitté le modeste nid familial, sans eau courante et sans électricité, à l'âge de 15 ans.

Ahmed Aboutaleb accompagne une délégation indonésienne à Rotterdam.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Ahmed Aboutaleb accompagne une délégation indonésienne à Rotterdam.

Photo : AFP/Getty Images / OLAF KRAAK

La cible de l'extrême droite

En 2009, son arrivée à la tête de Rotterdam sous l'étiquette du Parti travailliste (centre gauche) a suscité de vives réactions. C'était la première fois qu'un politicien de confession musulmane dirigeait une métropole européenne.

Depuis, les attaques de la droite et de l'extrême droite à l'égard d'Ahmed Aboutaleb n'ont jamais cessé.

Les premières sont venues du parti Leefbaar Rotterdam, fondé par le populiste Pim Fortuyn. C'est d'ailleurs lui qui fut le premier politicien à s'en prendre aux musulmans installés aux Pays-Bas, avant d'être assassiné par un militant d'extrême gauche en 2002.

Ainsi, lors de la cérémonie d'investiture d'Ahmed Aboutaleb en 2009, le chef de Leefbaar Rotterdam, qui mène dans les sondages actuellement, lui a donné une enveloppe adressée au Palais royal du Maroc, afin qu'il renvoie son passeport marocain.

Le maire de Rotterdam, Ahmed Aboutaleb, lors de la cérémonie d'investiture en 2009.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le maire de Rotterdam, Ahmed Aboutaleb, lors de la cérémonie d'investiture en 2009.

Photo : AFP/Getty Images / ROBERT VOS

Aussi bizarre soit-il, le poste du maire de Rotterdam n'est pas en jeu lors de ces élections municipales. En raison d'une particularité du système politique néerlandais, les maires ne sont pas élus directement par la population.

C'est plutôt le conseil municipal, élu au suffrage universel, qui, tous les six ans, vote à son tour pour choisir la personne qui dirigera la ville. Le candidat désigné doit ensuite obtenir la sanction royale pour confirmer son poste.

Ahmed Aboutaleb devra se soumettre à ce vote en 2021, face à un conseil dans lequel l'extrême droite prend de plus en plus de place. Les élections de mercredi vont peut-être renforcer cette tendance.

Rotterdam, laboratoire de l'intégration

Plus grand port d'Europe, Rotterdam est depuis toujours une ville cosmopolite. Plus d'un habitant sur deux est d'origine étrangère. On y compte 176 nationalités différentes, dont 15 % de musulmans. Pour Ahmed Aboutaleb, l'amélioration du « vivre-ensemble » fait partie du quotidien.

« Il y a de grandes frictions. C'est difficile de diriger une ville où la pauvreté touche surtout les immigrants. »

— Une citation de  Ahmed Aboutaleb, maire de Rotterdam

Ahmed Aboutaleb est un partisan du rassemblement. Deux fois par mois, il invite des citoyens de différentes communautés à un repas commun pour favoriser le rapprochement entre les Néerlandais « de souche » et les communautés immigrées.

« C'est dur d'immigrer, dit-il. J'ai 56 ans. Si j'avais l'opportunité de refaire ma vie une autre fois, je pense que je resterais chez moi. C'est un grand prix qu'on paye pour immigrer. Vous recommencez à zéro, vous arrivez pauvre dans l'autre pays, vous ne comprenez pas la culture, vous n'êtes rien », avoue-t-il, la voix cassée par l'émotion.

Plus de 40 ans après être arrivé aux Pays-Bas de son Maroc natal, Ahmed Aboutaleb n'a rien oublié.

Ahmed Aboutaleb s'exprime sur une scène, une affiche « Je suis Charlie » se trouve derrière lui.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le maire de Rotterdam, Ahmed Aboutaleb, au lendemain des attentats de Charlie Hebdo.

Photo : AFP/Getty Images / JERRY LAMPEN

Un maire provocateur

Depuis son arrivée à la tête de Rotterdam, M. Aboutaleb ne s'est pas fait que des amis au sein des communautés culturelles de la ville. Son message à leur égard est sans détour : intégrez-vous!

Malgré son emploi du temps très chargé, il insiste pour animer toutes les cérémonies de remise de passeports néerlandais aux immigrants dans sa ville. Il en profite chaque fois pour prononcer un discours bien huilé sur le respect de l'État de droit et de la Constitution des Pays-Bas, sur l'égalité hommes-femmes, sur les droits des gais, etc.

« Mon message pour les immigrés à Rotterdam est le suivant : essayez d'être parmi nous un citoyen, dit-il. Apprenez la langue, allez à l'école, embrassez la démocratie, participez au plan social, au plan politique. Je sais, ce n'est pas facile! »

Mais c'est surtout son discours au lendemain de l'attentat contre Charlie Hebdo qui a provoqué le plus de réactions chez ses pairs.

« Si vous êtes contre la liberté d'expression, si vous refusez qu'un journal puisse publier les caricatures qu'il veut, alors foutez le camp. »

— Une citation de  Ahmed Aboutaleb, s'adressant aux immigrants dans un discours prononcé au lendemain de l'attentat contre Charlie Hebdo

« Rot op! », en néerlandais, avait-il alors déclaré. L'expression avait fait le tour de la toile en quelques heures.

Regrette-t-il ses paroles? « Jamais. Non! J'aime bien le répéter! », répond-il. L'acceptation de la liberté est très importante. La société néerlandaise est construite sur la liberté. Si vous n'acceptez pas la liberté d'un journaliste ou d'un humoriste parce qu'il provoque votre religion, vous avez le choix de choisir un autre pays », dit-il.

Ahmed Aboutaleb et l'ex-vice-président américain, Joe Biden, lors d'une conférence sur l'extrémisme violent à Washington, en 2015.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Ahmed Aboutaleb et l'ex-vice-président américain, Joe Biden, lors d'une conférence sur l'extrémisme violent à Washington, en 2015.

Photo : AFP/Getty Images / SAUL LOEB

S'il s'en prend aux extrémistes, il souligne deux fois plutôt qu'une que la très vaste majorité des citoyens européens de confession musulmane est une grande richesse pour l'Europe. Il refuse que des politiques visent à les assimiler à la culture locale.

« Moi, je suis un musulman, je parle le berbère, je parle l'arabe, précise-t-il. Mais en même temps, je connais la loi des Pays-Bas, la langue de ce pays, je suis bien intégré, je pense que je suis un bon citoyen; mais je ne veux pas quitter ma langue ou ma religion pour être accepté par l'extrême droite. Jamais! C'est mon ADN », dit-il.

Montée de l'extrême droite

La droite et l'extrême droite dominent déjà le conseil municipal de Rotterdam. Le parti anti-immigration de feu Pim Fortuyn, Leefbaar Rotterdam, y contrôle 13 des 35 sièges. Or, avec un scrutin intégralement proportionnel, les plus récents sondages montrent que la droite et l'extrême droite y feront encore plus de gains par l'intermédiaire de petits partis.

Qu'à cela ne tienne, la popularité d'Ahmed Aboutaleb au sein de la population semble inatteignable, malgré les attaques dont il est l'objet.

Dans un sondage publié lors des élections nationales l'année dernière, dans lequel on demandait aux électeurs à qui ils feraient le plus confiance pour diriger le pays, il a obtenu un meilleur résultat que le premier ministre élu, Mark Rutte.

Est-il prêt à faire le saut en politique nationale? « Je suis ici maintenant et j'aimerais finir mon travail », répond-il, le sourire en coin.

Il n'a pas dit non.

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