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Espionnage : Londres expulse 23 diplomates russes

Le reportage de notre envoyée spéciale Alexandra Szacka
Radio-Canada

Le gouvernement britannique expulse 23 diplomates russes en réponse au rôle joué par Moscou dans l'empoisonnement au gaz innervant de l'ex-espion russe Sergueï Skripal et de sa fille Youlia, a annoncé mercredi la première ministre Theresa May. Une décision qui risque fort d'entraîner une réplique du Kremlin.

Dans une déclaration faite au Parlement britannique, Mme May a soutenu que la Russie est « coupable » de cette tentative de meurtre, commise le 4 mars à Salisbury. Plus tôt cette semaine, elle avait plutôt jugé que l'implication de Moscou dans cette affaire était « très probable ».

Il n'y a aucune conclusion possible autre que celle de la culpabilité de l'État russe dans la tentative de meurtre de M. Skripal et sa fille. Cela constitue un usage illégal de la force par l'État russe contre le Royaume-Uni.

Theresa May, première ministre britannique

Mme May a soutenu que les 23 diplomates russes visés par l'ordre d'expulsion ont été « identifiés comme des agents de renseignement sous couverture ». Ils ont une semaine pour quitter le pays, a-t-elle précisé, en indiquant qu'il s'agit d'un geste sans précédent depuis 30 ans.

La cheffe du gouvernement britannique a aussi annoncé que Londres va suspendre tous ses « contacts bilatéraux » de haut niveau avec la Russie, entraînant du coup l'annulation d'une invitation à visiter le pays qui avait été faite au ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov.

Beaucoup d'entre nous ont tourné leurs regards avec espoir vers la Russie postsoviétique. Nous voulions une meilleure relation et il est tragique que le président Poutine ait choisi de suivre cette voie.

La première ministre Theresa May

Mme May a également fait savoir que Londres sévira à l'endroit de l'argent russe d'origine douteuse et qu'il se dotera de nouveaux moyens pour punir ceux qui contreviennent aux droits de la personne, mais sans fournir beaucoup de détails à ce sujet.

« Nous gèlerons les biens de l'État russe là où nous découvrirons qu'ils peuvent être utilisés pour menacer la vie ou la propriété des ressortissants britanniques ou des résidents du Royaume-Uni », a-t-elle dit, sans fournir plus de détails.

Qui plus est, aucun ministre ou membre de la famille royale britannique ne se rendra en Russie pour la Coupe du monde de soccer, qui aura lieu en juin et juillet.

Rencontre du Conseil de sécurité

Le ministère britannique des Affaires étrangères a également demandé une rencontre urgente du Conseil de sécurité des Nations unies pour l'informer des développements survenus dans son enquête. Lors de la rencontre, qui s'est déroulée mercredi après-midi, les États-Unis se sont joints à la Grande-Bretagne pour accuser très clairement la Russie.

« Nous pensons que la Russie est responsable », a dit l'ambassadrice américaine à l'ONU, Nikki Haley, affirmant qu'il ne s'agissait « pas d'un incident isolé ». « Les États-Unis sont absolument solidaires du Royaume-Uni », a ajouté la diplomate.

Après la mort d'Alexandre Litvinenko, un autre ex-agent secret russe empoisonné au polonium-210 en 2006 à Londres, quatre diplomates russes avaient été expulsés.

La Russie a 59 diplomates accrédités au Royaume-Uni.

Des militaires portant des tenues de protection circulent entre un véhicule militaire et un véhicule qui va être transporté.L'enquête sur l'empoisonnement de Sergueï Skripal se poursuit mercredi. Sur cette photo, des militaires portant des tenues de protection préparent le transport d'un véhicule, couvert d'une bâche, à Gillingham, une ville située à plus de 150 kilomètres à l'est de Salisbury. Photo : Getty Images / Christopher Furlong

May dénonce le « mépris » et les « sarcasmes » de Moscou

Lundi, la première ministre May avait sommé Moscou d'expliquer comment un gaz innervant de type « Novitchok », mis au point à l'époque de l'Union soviétique, avait pu être utilisé sur le sol britannique. Elle avait donné jusqu'à mardi soir au gouvernement russe pour répondre à l'Organisation pour l'interdiction des armes chimiques.

Le porte-parole du Kremlin, Dimitri Peskov, avait rétorqué que Moscou « n'accepte pas les accusations sans preuve et non vérifiées et le langage des ultimatums » et que « la Russie n'a aucun rapport avec ce qui s'est passé ». Le ministre Lavrov a dénoncé « une tentative grossière d'induire en erreur la communauté internationale ».

« Il était juste d'offrir à la Russie l'opportunité de fournir une explication, mais sa réaction trahit un mépris total pour la gravité de ces événements », a indiqué la première ministre May dans sa déclaration aux élus britanniques.

Ils n'ont fourni aucune explication crédible. Au lieu de cela, ils ont traité l'utilisation d'un agent neurotoxique militaire en Europe avec sarcasme, mépris et défiance.

La première ministre Theresa May

Londres a « fait le choix de la confrontation », dit Moscou

Alors que Moscou est « prête » à coopérer, « le gouvernement britannique a fait le choix de la confrontation avec la Russie », a dénoncé le ministère russe des Affaires étrangères dans un communiqué publié quelques heures après l'annonce de Mme May.

« Bien évidemment, nos mesures de riposte ne se feront pas attendre », ajoute le ministère, qui évoque « une série de mesures hostiles », une « provocation grossière sans précédent » et une « campagne antirusse ».

En 2006, l'ancien agent russe, Sergueï Skripal, était  derrière les barreaux. Il attendait son procès.Sergueï Skripal, ancien agent russe, lors de son procès à Moscou en 2006. Photo : Reuters / Reuters TV

L'ambassade russe à Londres, qui avait aussi prévenu mardi que des sanctions britanniques n'allaient pas demeurer sans réponse, avait déjà dénoncé la réaction britannique au préalable.

Nous considérons cette action hostile inacceptable, injustifiée et de courte vue. Toute la responsabilité de la détérioration des relations entre la Russie et le Royaume-Uni est le fait des dirigeants britanniques actuels.

Extrait du communiqué de l'ambassade russe au Royaume-Uni

Les mesures prises par Londres sont « totalement inacceptables et nous considérons cela comme une provocation », a déclaré l'ambassadeur russe Alexander Yakovenko, interrogé par la chaîne de télévision Sky News à sa sortie du ministère britannique des Affaires étrangères, où il venait d'être informé de la décision britannique.

« Nous croyons que la décision prise par le gouvernement britannique n'a rien à voir avec la situation à Salisbury », a-t-il ajouté.

À Moscou, le vice-président de la commission des Affaires étrangères du Sénat russe, Vladimir Djabarov, a dit qu'il n'était pas exclu que la Russie expulse plus de 23 diplomates britanniques en riposte à l'annonce de Mme May, selon des propos cités par l'agence russe RIA.

Le ministère britannique des Affaires étrangères a d'ailleurs prévenu les Britanniques qu'ils pourraient être confrontés à des réactions hostiles s'ils se rendent en Russie. L'avertissement a été inscrit en toutes lettres mercredi après-midi sur son site Internet de conseils aux voyageurs.

« En raison des tensions politiques accrues entre le Royaume-Uni et la Russie, vous devez être conscients de la possibilité de sentiments anti-britanniques et de harcèlement en ce moment. Il vous est conseillé de rester vigilant, d'éviter toute manifestation et d'éviter de commenter publiquement les derniers développements politiques », écrit le ministère.

Skripal toujours dans un état critique

Sergueï Skripal, 66 ans, et sa fille Youlia, 33 ans, ont été retrouvés inconscients sur un banc public de Salisbury, le 4 mars. Ils se trouvent aujourd'hui dans l'unité de soins intensifs d'un hôpital britannique dans un état critique, mais stable. Un policier de Salisbury, qui est intervenu auprès d'eux, est aussi hospitalisé dans un état grave, mais stable.

Quatre policiers discutent devant une camionnette de la police britannique stationnée devant le restaurant Zizzi. Des policiers britanniques discutaient mercredi dernier devant le restaurant Zizzi, qui demeure fermé au public. Les enquêteurs au dossier cherchent des témoins ayant fréquenté cet endroit et le bar The Mill, situé tout près. M. Skripal et sa fille ont fréquenté ces endroits le 4 mars. Photo : La Presse canadienne / AP/Matt Dunham

Ancien colonel des services de renseignement de l'armée russe, le GRU, Sergueï Skripal avait été accusé de « haute trahison » pour avoir vendu à partir de 1995 des informations aux renseignements britanniques. Au cours de son procès, il a admis avoir révélé l’identité de plusieurs dizaines d’agents secrets russes opérant en Europe, en échange de 100 000 $.

M. Skripal a été condamné en 2006 à 13 ans de prison, mais il n'a pas eu à purger toute sa peine; en 2010, il a été libéré lors d'un échange de prisonniers organisé entre Moscou d'une part, et Londres et Washington d'autre part. Il s'était installé en Angleterre dans la foulée.

La ministre britannique de l'Intérieur, Amber Rudd, a révélé samedi que plus de 250 policiers de l'unité antiterroriste britannique étaient à pied d'oeuvre dans cette affaire. Plus de 240 témoins ont été identifiés et environ 200 éléments de preuve ont été recueillis, dont une « énorme quantité » d'images de vidéosurveillance.

Ottawa solidaire de Londres

Dans une déclaration publiée mercredi, avant la déclaration de Mme May, la ministre canadienne des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, a fait savoir qu'Ottawa « offre un soutien sans réserve au Royaume-Uni », et « appelle tous les États à coopérer pleinement avec les enquêteurs britanniques ».

« Nous condamnons avec la plus grande fermeté l’utilisation odieuse d’un agent chimique sur le territoire souverain du Royaume-Uni – un point que j’ai récemment soulevé auprès de mon homologue britannique, le secrétaire aux Affaires étrangères Boris Johnson. L’implication probable de la Russie dans cet attentat représente une violation grave de l’ordre international fondé sur des règles », affirme Mme Freeland.

Le premier ministre Justin Trudeau a également joint sa voix à celle de la ministre Freeland. En point de presse à Regina, il a confirmé avoir parlé directement avec Theresa May et a évoqué l'attaque « odieuse et innacceptable ». Il a rappellé au Royaume-Uni que le Canada était au côté de son « ami et allié » dans cette affaire.

La première ministre May a appelé plusieurs alliés des Britanniques depuis lundi, en prévision de l'annonce de mesures de rétorsion. Elle a notamment parlé au président américain Donald Trump, à la chancelière allemande Angela Merkel et au président français Emmanuel Macron. La France attend cependant de connaître « les conclusions définitives » de l'enquête avant de prendre position et n'a pas encore pointé une éventuelle responsabilité de la Russie.

Avec les informations de Agence France-Presse, Associated Press, Reuters, et La Presse canadienne

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