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La photo ou le souvenir de Robert Frank

Quelques invités jasent à l'occasion d'un vernissage de Claude Tousignant dans les années 1960.

Le photographe Gabor Szilasi a immortalisé nombre de vernissages, dont celui de Claude Tousignant.

Photo : Musée McCord/Gabor Szliasi

Franco Nuovo

CHRONIQUE — J'aurais aimé être photographe. Tout comme j'aurais aimé être peintre. Ce sont de beaux arts. Ils saisissent les moments, les figent, emprisonnent le temps. Ils caressent le regard, réveillent les mémoires, ouvrent la porte aux voyages. Or, j'écris et je parle. La vie en a voulu ainsi.

Un peu plus tôt cette semaine, par un jour gris et neigeux, je suis allé au Musée McCord pour aller voir les photos de Gabor Szilasi qui, dans les années 1960 et 1970, a réalisé de magnifiques clichés lors d’expositions de vernissages et de manifestations artistiques à Montréal. Une sorte de mise en abîme en sorte, d’un artiste qui plonge dans le monde de l’art.

L’exposition compte peut-être une trentaine de photographies qui nous balade au cœur des sixties dans des galeries où errent en toute liberté des personnages dignes de Huit et demi de Fellini avec leurs grosses lunettes en écaille, la cigarette au bec, les cheveux savamment décoiffés, élégants. Des poètes, des sculpteurs, des peintres, des artistes; Vaillancourt, veston de cuir, mèche rebelle qui annonçait peut-être un peu le Vaillancourt d’aujourd’hui; Mariette Lévesque aux côtés du designer de mode Jacques de Montjoye, Susan Caine, Tousignant… Et des moments volés comme celui de ce couple qui s’embrasse passionnément dans les manteaux d’un vestiaire en se foutant pas mal d’être vu. L’élégant Molinari; Borduas et ses automatistes, Vittorio qui était déjà le Vittorio qu’on a connu plus tard.

J’ai eu la nostalgie d’une époque où la vie était bien simple et ses acteurs bien libres.

Du troisième étage, je me suis arrêté au second, intrigué que j’étais par le titre de l’expo d’un autre photographe, Michel Campeau : Avant le numérique. Ce n’était pas il y a si longtemps, me semble-t-il. J’ai traîné entre les faux murs où étaient accrochés les clichés de ce photographe désireux de « prolonger le temps » : des fêtes, des bars en effervescence, des Noëls, des personnages de rue… Et voilà qu’apparaît Robert Frank, photographe parmi les photographes, le roi du documentaire dans l’instantané qui, à la fin des années 1950, a parcouru l’Amérique pour l’immortaliser dans un livre intitulé The Americans. Un ouvrage qui a influencé toute une génération. Un Kerouac de l’image, en somme. D’ailleurs, ils se connaissaient. D’ailleurs, ils ont fait un film ensemble.

Frank n’est pas de cette exposition, mais son livre repose sur un des poufs qui longent les murs. On peut s’y plonger.

On a tous vu l’autobus de Robert Frank, ses passagers appuyés aux fenêtres ouvertes, la chaleur étouffante qu’on ressentait. On a tous vu l’Amérique à travers son œil de Suisse émigré, l’Amérique des Blancs, des Noirs, d’une société bigarrée.

Or, de voir le nom de Robert Frank, son livre, ça m’a fait un petit quelque chose et réveillé des souvenirs.

Franco Nuovo

J’ai rencontré Robert Frank. C’était il y a quelques années. Mes camarades Jean-Philippe Pleau, Gabriel Anctil et moi préparions un livre numérique sur Jack Kerouac. La recherche nous a menés du Bas-Saint-Laurent jusqu’à New York, en passant par Lowell, en Nouvelle-Angleterre.

Robert Frank qui avait bien connu Kerouac avait accepté de nous rencontrer. Il habitait et habite probablement toujours Greenwich Village. La journée était belle. Mai annonçait l’été.

Après un coup de téléphone, il nous a reçus. C’était sur la 10e, je crois. Une porte grillagée, usée qui s’ouvrait sur ce qui aurait pu être une manufacture. À l’intérieur, au premier, il y avait un atelier d’artiste où peignait celle qui devait être sa compagne. Les appartements de Robert Frank étaient à l’étage. L’escalier était étroit et l’endroit poussiéreux. On nous a menés dans une pièce qui, de toute évidence, lui servait de bureau.

Il n’y avait personne. Enfin, la porte s’est ouverte, et un homme est entré. À première vue, il avait l’air d’un vieillard. Robert Frank avait alors 90 ans. Il rentrait d’un voyage en Suisse, son pays d’origine. Il semblait fatigué.

L’entrevue s’annonçait laborieuse.

Or, à notre grand étonnement, il s’est vite animé et montré accueillant, répondant à nos questions, puisant dans ses archives, ses photos, nous montrant des appareils avec lesquels il avait travaillé, évoquant des anecdotes, ses voyages avec le père de la génération Beat, ses nuits de musique et de poésie passées avec Kerouac dans les bars du Village…

Il nous a raconté une époque et le Kerouac qu’il avait connus, le film qu’il a tourné avec lui alors qu’il était noyé dans son alcool et couché sur sa moquette incapable d’articuler deux mots.

On a bien dû y rester quelques heures et plus le temps passait, plus l’homme était chaleureux.

C’est le cœur gonflé que nous avons redescendu cet escalier beaucoup trop étroit pour un tel géant qui, en 1958, après avoir traversé l’océan, a retenu 83 photographies sur les 23 000 clichés saisis pendant son voyage. Du coup, cette Amérique-là était à jamais immortalisée.

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