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L’ex-roi du poker en ligne poursuivi au Kenya

David Baazov

Le Canadien David Baazov en 2016

Photo : Reuters / Christinne Muschi

Radio-Canada

Le Canadien David Baazov, l'ex-roi du poker en ligne, a-t-il escroqué un groupe qui vient en aide à des enfants orphelins au Kenya? C'est ce que soutient un organisme de charité dans une poursuite civile.

Un texte d’Anne Panasuk d’Enquête

David Baazov est connu au Canada pour avoir créé la plus grande compagnie de poker en ligne du monde lorsqu’il a intégré PokerStars à son empire, en déboursant près de 5 milliards de dollars.

Mais avant de devenir le roi du poker en ligne, l’homme d’affaires a tenté sa chance au Kenya en mettant sur pied, en 2011, une loterie par message SMS.

Amaya Gaming Group (K), la compagnie de Baazov, s’est associée à un organisme de bienfaisance pour exploiter sa loterie, comme le demande la loi au Kenya. Le permis obtenu l’obligeait à remettre le quart des revenus bruts de la loterie à l’organisme Lion’s Heart Self Help Group. Lorsqu’un Kényan achetait un billet de loterie avec son téléphone, il savait qu’une partie de l’argent allait aux orphelins.

Selon les documents officiels, Lion’s Heart disait vouloir construire un orphelinat avec une école pour les enfants dont il a la charge dans le comté de Siaya. Dans cette région, particulièrement touchée par le sida, le quart des femmes enceintes sont séropositives.

Aujourd’hui, l’organisme de charité estime avoir été floué de près de 900 000 $ et réclame ces sommes à Amaya (K). La poursuite vise aussi une banque kényane pour avoir fait des profits illégalement et avoir détourné les sommes qui lui étaient dues.

David Baazov détient 85 % des parts d’Amaya (K). Le reste de l’entreprise appartient à l’homme d’affaires kényan et ex-politicien Kennedy Nyagudi. C’est lui qui aurait introduit David Baazov au Kenya. C’est lui aussi qui a choisi l’organisme de charité à coupler à la loterie. Pas n’importe quel organisme : le sien, ou du moins celui enregistré au nom de sa femme.

Il n’y a pas de conflit d’intérêts dans cette situation, estime M. Nyagudi, ajoutant que cela est légal.

Kennedy Nyagudi regarde des documents de cour

L’homme d’affaires Kennedy Nyagudi

Photo : Radio-Canada / Carl Odera

L’homme d’affaires et l’organisme de charité poursuivent ensemble Amaya (K). Dans la poursuite, ils allèguent que la compagnie de David Baazov n’a remis que 7 % des revenus de la loterie à Lion’s Heart plutôt que les 25 % exigés par la loi. Le reste aurait été gardé par la compagnie, qui se serait organisée pour sortir les sommes illégalement du pays.

Dans la poursuite, Kennedy Nyagudi affirme que quatre comptes ont été ouverts à la Banque NIC sans son approbation.

Le procès montrera comment les gains de la loterie ont été cachés et s’ils ont été blanchis. Cet argent n’aurait jamais dû sortir du pays sans ma signature.

Kennedy Nyagudi

M. Nyagudi prétend qu’une fois le permis obtenu pour tenir une loterie, David Baazov a mené l’affaire sans lui, jusqu’à ce qu’il réalise que les taxes n’avaient pas été payées et que les sommes dues à l’organisme de charité s’étaient volatilisées. « C’est l’argent du public », s’indigne-t-il.

Une banque refuse de coopérer

En octobre dernier, la cour a ordonné à Amaya (K) de fournir les informations sur ses comptes de banque : résolutions et procès-verbaux pour ouvrir les comptes, ainsi que les noms des personnes autorisées à faire des transactions sur ces comptes.

La Banque NIC s’y oppose et invoque le délai de six ans qui s’est écoulé depuis la tenue de la loterie. Dans sa défense, elle mentionne qu’Amaya (K) a signé une entente finale avec l’organisme de charité lui remettant une somme équivalant à 250 000 $.

Dans un échange de courriels avec le porte-parole de David Baazov, celui-ci reconnaît que la compagnie a versé cette somme et affirme que l’organisme était satisfait. Il s’étonne que Lion’s Heart le poursuive maintenant.

Aucune compagnie au Kenya ne versait 25 % des gains de loterie, ajoute le porte-parole de l’homme d’affaires canadien. Il s’agit plutôt de sommes symboliques. Baazov a demandé un avis juridique et a mandaté un cabinet d’experts-comptables pour établir la somme convenable à verser. Le cabinet lui aurait suggéré 250 000 $.

Le gouvernement kenyan considère, encore aujourd’hui, que la somme due est de 1,2 million de dollars et qu’elle n’a pas été versée en totalité.

De plus, le porte-parole de Baazov affirme que Ken Nyagudi s’est autoproclamé directeur d’Amaya (K) et qu’il ne possède aucune action. Le document d’enregistrement de la compagnie est un faux, dit-il. Mais il concède que cela aurait pu être fabriqué pour satisfaire aux exigences du pays d’avoir deux groupes d’actionnaires pour obtenir un permis de loterie.

David Baazov poursuivi au Canada

L’homme d’affaires est aussi l’objet de la plus grande enquête pour délit d’initié de l’histoire canadienne. Des amis et associés de Baazov auraient engrangé illégalement des profits totalisant près de 1,5 million de dollars lors de l’acquisition de PokerStars en 2014, selon l’Autorité des marchés financiers (AMF). Le procès doit débuter en avril prochain, à Montréal.

Jusqu’à tout récemment, Amaya Gaming Group inc. était établie en banlieue de Montréal. À la suite des accusations de l’AMF, David Baazov a quitté son poste et a vendu ses actions. À l’été 2017, l’entreprise a changé de nom pour The Stars Group et a déménagé à Toronto. Cette compagnie nous a répondu par courriel être au courant des démêlés judiciaires au Kenya, mais que cela regarde l’ancien PDG de la compagnie. The Stars Group n’a aucune activité dans ce pays.

Organisme de charité douteux

Dans le comté de Siaya, à huit heures de route de la capitale, Nairobi, la recherche de l’organisme de bienfaisance nous amène à une ferme… propriété de Kennedy Nyagudi, le directeur local d’Amaya.

Une tour d'eau surplombe des serres

La ferme de Kennedy Nyagudi

Photo : Carolyn Thompson

Lion’s Heart Self Help Group est bel et bien enregistré au bureau national des services sociaux du comté, sous le nom de la femme de M. Nyagudi. Le but de l’organisme est agricole, indique-t-on. Pas de mention d’orphelinat ni d’aide aux enfants. Pas de trace non plus d’un orphelinat ni d’une école sur place.

Questionné à ce sujet, Kennedy Nyagudi affirme qu’il devait construire une école et qu’il a acheté un terrain, ainsi que du matériel agricole, dont une pompe pour irriguer les serres. Mais le projet a été stoppé, puisqu’il n’a pas reçu toute la somme due de la loterie.

Il soutient que l’organisme aide des orphelins à leur domicile en offrant du soutien aux grands-parents qui en ont la garde. Il a fourni à une collaboratrice de Radio-Canada des photos d’orphelins supposément aidés. Or, au village, les personnes rencontrées n’ont pas entendu parler de cela.

Les autorités du Kenya ont d’ailleurs des doutes concernant l’organisme de charité. Un représentant du gouvernement qui s’est rendu sur place n’a pas trouvé de preuves d’aide aux orphelins. Le gouvernement exige tout de même la remise de 25 % des revenus de la loterie à l’organisme.

Une nouvelle loi prévoit d’ailleurs centraliser les revenus de loterie destinés aux organismes de charité pour les distribuer par la suite.

Selon l’ex-gérant d’Amaya (K), Norman Gombe, David Baazov aurait été manipulé par l’homme d’affaires kényan.

C’est un ami, mais c’est un individu très rusé. Il sait que David Baazov fait face à la justice au Canada et il en profite pour le poursuivre au Kenya.

Norman Gombe, ex-gérant d’Amaya (K)

L’ex-ministre Nyagudi ne veut pas être tenu responsable des dettes d’Amaya (K) qui n’a pas payé ses taxes au Kenya.

Puisque la compagnie existe toujours, il se trouve être le directeur local. Une tache dans son dossier, alors qu’il désire retourner en politique. « Je veux être président un jour », dit-il, ajoutant que pour cela, il ne doit avoir aucun squelette dans son placard.

Avec la collaboration de Carolyn Thompson au Kenya

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Justice et faits divers