•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Tracy Campbell : la battante qui démystifie les traités autochtones

Tracy Campbell dans son bureau à Calgary.
Tracy Campbell Photo: Stéphanie Rousseau

Tracy Campbell a lancé son entreprise de consultants dans les questions autochtones dans son sous-sol, à Calgary, il y a 10 ans, en pleine crise économique. Aujourd'hui, son équipe aide des Autochtones au Canada à manoeuvrer dans les dédales du système de justice et à faire respecter leurs droits ancestraux. Portrait d'une passionnée.

Un texte de Stéphanie Rousseau

Grande, brune, la femme aux bijoux rutilants, Tracy Campbell ne correspond pas au cliché de la femme d’affaires. Cette mère de deux enfants a lancé en 2008, à Calgary, la compagnie Groupe Caillou. Un nom connu par des dizaines de Premières Nations du pays qui ont utilisé ses services pour défendre leurs droits lors du développement de projets de ressources naturelles.

« Je travaillais pour une grosse entreprise de consultation environnementale qui a été rachetée et je me suis dit, je peux tout à fait faire cela par moi-même. C’est comme ça que je me suis lancée », explique Tracy Campbell dans son bureau, au 13e étage d’une tour de la métropole albertaine.

Lorsqu'un projet, qu’il soit minier, pétrolier ou hydraulique, traverse des terres de Premières Nations ou de la Couronne où les Autochtones ont des droits de chasse ou de pêche, il est obligatoire de mener un processus de consultation.

« Le moment le plus satisfaisant pour moi est d'être devant un chef, un conseil ou une assemblée et d’expliquer les droits ancestraux et issus des traités et de leur faire comprendre qu'ils ont des droits et qu'ils peuvent les défendre. Ils sont souvent très enthousiastes, et c’est là que je suis la plus fière », lance la femme d'affaires.

À Vancouver, des milliers de manifestants autochtones et non-autochtones ont dénoncé le projet Trans Mountain, en novembre 2016.À Vancouver, des milliers de manifestants autochtones et non-autochtones ont dénoncé le projet Trans Mountain, en novembre 2016. Photo : La Presse canadienne / Darryl Dyck

L’entreprise d’une dizaine de personnes a été rachetée en juin par la firme-conseil et comptable MNP, dont une partie importante de la clientèle est autochtone. En plus d’offrir des services de consultants, l’équipe propose aussi des cours en personne ou en ligne sur les traités et les droits autochtones pour les Premières Nations, mais aussi des cours destinés aux entreprises.

Pour Tracy Campbell, il est primordial que ces sujets, qui ne font pas vraiment l’objet de cours dans les écoles ou les universités, soient mieux expliqués.

La plupart des Canadiens terminent leurs études sans connaître la Constitution, l'histoire canadienne, les traités ou la Loi sur les Indiens. Ils deviennent des citoyens, des électeurs sans réelle compréhension de ces questions qui sont pourtant primordiales pour le Canada.

Tracy Campbell

« Si les Canadiens comprenaient mieux leur histoire, les accords qui ont été conclus dans le passé, je crois qu’ils respecteraient plus facilement leurs engagements. Actuellement, ils ne les comprennent pas, et nous allons continuer d'avoir de profonds désaccords et des conflits sur les projets de développement de ressources naturelles, au Canada si ces problèmes ne sont pas réglés », ajoute-t-elle.

« On se cachait »

Mais, si toute la vie de Tracy Campbell sert aujourd’hui à défendre les droits des communautés autochtones, il n’en a pas toujours été ainsi. Née d’une mère de la Première Nation de Michel et d’un père blanc, le racisme, Tracy Campbell l’a vécu de près.

Quand son père a voulu épouser sa mère, la famille de celui-ci a tenu une réunion d’urgence pour tenter de bloquer l’union, qu'elle voyait comme une catastrophe.

« Les membres de la famille de mon père se sont rencontrés pour décider ce qu'ils allaient faire du fait qu'il allait épouser une Autochtone. Ils se sont demandé comment ils pouvaient empêcher [le mariage]. Ils ont parlé, mentionnant à quel point c'était horrible comme situation », raconte Tracy Campbell.

Après le mariage, ma mère a beaucoup essayé de minimiser le fait que nous étions Autochtones. Nous n'avons jamais rien célébré de traditionnel. C’est seulement quand nous passions du temps, l'été, chez mes grands-parents que nous disions que nous étions Autochtones, car tout le monde l’était là-bas.

Tracy Campbell

À 18 ans, Tracy Campbell s’inscrit à l’Université de Calgary, où elle fait des études en droit, en science politique et en géographie. Elle se spécialise dans les questions autochtones et s’intéresse principalement à la question des traités.

Une passion qu’elle conjuguera plus tard avec sa fibre entrepreneuriale, qui lui vient de son père pour se lancer en affaires. « Pour moi, je pratique vraiment ma culture par le biais du droit », dit-elle.

À sa sortie de l'université, elle travaille pour l’Institut nord-américain sur l’Arctique et pour diverses Premières Nations du nord de l’Alberta. Elle devient également consultante pour le gouvernement de l'Alberta avant de lancer le Groupe Caillou, dont l'appellation vient du nom de famille de sa mère, Callihoo.

« Avant, être Autochtone était honteux, on le cachait, on se faisait ridiculiser, on se voyait refuser d'être servis dans les magasins. Le Canada n'était pas un endroit très accueillant pour les Autochtones. Et, encore aujourd'hui, il y a deux Canada. Le Canada des non-Autochtones et celui des Autochtones », affirme Tracy Campbell.

Encore du travail à faire

Le premier ministre Justin Trudeau et la ministre de la Justice Jody Wilson-Raybould à la Chambre des communes à Ottawa. Le premier ministre Justin Trudeau donne une accolade à la ministre de la Justice et procureure générale du Canada, Jody Wilson-Raybould, après son discours promettant une meilleure reconnaissance des droits des peuples autochtones à la Chambre des communes, à Ottawa, le 14 février 2018. Photo : La Presse canadienne / Justin Tang

Si la Commission de vérité et réconciliation a fait sortir les côtés sombres de l’histoire des Premières Nations, en février, le gouvernement de Justin Trudeau a annoncé son intention de repenser fondamentalement la façon dont Ottawa reconnaît les droits et les titres autochtones. Les libéraux se sont engagés à travailler avec les partenaires autochtones pour élaborer un nouveau cadre juridique favorisant l'autonomie gouvernementale.

Justin Trudeau a notamment expliqué qu’il souhaitait donner une nouvelle vie à l'article 35 de la Loi constitutionnelle de 1982, qui reconnaît et affirme les droits ancestraux et issus de traités.

Le premier ministre a déclaré que les gouvernements ont ignoré ces droits pendant trop longtemps en laissant aux tribunaux le soin de les définir, au jour le jour à travers leurs décisions.

Pour Tracy Campbell, il s’agit d’un changement positif, même si elle trouve que les libéraux donnent trop peu de détails sur les changements envisagés.

« Je reste prudente, mais je demeure optimiste. Mon père avait déjà tenté un geste similaire en 1969, avant que les droits des traités ne soient protégés » dit-elle.

À d’autres de se lancer

À quelques jours de la Journée internationale des femmes, Tracy Campbell a un message pour les femmes, Autochtones ou pas, qui rêvent de faire ce qu’elle fait : « Foncez! »

« C’est tout à fait possible de faire une carrière formidable et satisfaisante sur le plan financier en défendant les Premières Nations et les traités autochtones », dit-elle.

« Lancer mon entreprise a été formidable. Il n’y a pas de journée où je me suis dis : “Oh, je vais me faire porter malade.” J’ai trouvé ma passion et je souhaite à toutes les femmes de trouver la leur », ajoute-t-elle.

Alberta

Nations métisses et autochtones