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Vancouver, des fumeries d’opium aux crises de surdoses

Pierre Martineau, photo transformée en illustration
Pierre Martineau Photo: Radio-Canada / Alexandre Lamic/Mylène Briand (image)
Radio-Canada

Mais comment diable me suis-je retrouvé à parler d'opium dans un reportage de 2007 sur les stupéfiants?

Un blogue de Pierre Martineau

C'est simple, en 2007, Insite, le centre d'injection supervisée de la rue Hastings, existe depuis déjà quatre ans.

Des utilisateurs qui fument leur drogue plutôt que de se l'injecter lancent l'idée d'un « centre d'inhalation supervisée ».

Or, en français, ça se dit fumerie, comme chez Lucien Bodard* ou dans Le lotus bleu.

À lire aussi dans la série Le sens de la nouvelle :

À l'époque, un peu de recherche me permet de mettre la main sur un bouquin traitant d'opium et d'y découvrir qu'il a déjà été en vente libre dans les épiceries de Victoria. On y reproduit d'ailleurs la facture d'une cliente qui avait acheté notamment du charbon, des navets, des pousses de bambou et de l'opium.

2007 : c'est le temps comme jamais de relire Tintin et Bodard.

La première crise liée aux stupéfiants est déjà passée, la seconde reste à venir.

De nos archives : Fumerie à Vancouver

La première crise

La seconde moitié des années 1990 n'a pas été facile dans le monde de la toxicomanie.

D'une part, il y a eu la première crise des surdoses. D'autre part, il y a eu le sida.

Traditionnellement, les gens qui s'injectent de la drogue prennent de l'héroïne et se l'injectent deux ou trois fois par jour.

Une routine un peu pépère qui permet aux toxicomanes de profiter des services d'échange de seringues et de limiter ainsi la progression du sida ou de l'hépatite C.

Sauf que l'arrivée sur le marché de la drogue de la cocaïne injectable change la donne.

On s'injecte de la cocaïne jusqu'à une quinzaine de fois par jour. Pas question de courir 15 fois par jour au centre d'échange de seringues. Ça veut dire que le quartier Downtown Eastside de Vancouver (DTES) affiche des taux de prévalence du sida qui s'apparentent à celui de pays du tiers monde.

Par ailleurs, des arrivages plus puissants d'héroïne font grimper le nombre de morts par surdose.

Ainsi, le nombre des morts par surdose passera de 117, en 1991, à 400, en 1998, selon le bureau du coroner provincial.

Un homme par terre, inconscient, et des membres de services d'urgence tentent de le réanimer. Photo transformée en illustration.Surdose dans le Downtown Eastside. Photo : Radio-Canada / Mylène Briand (image)

Par rapport à aujourd'hui, ces chiffres ont presque l'air anodins, mais il faut les considérer dans le climat de l'époque. En 1990, 80 personnes étaient mortes de surdose dans toute la province.

La situation est assez inquiétante pour qu'un coroner de l'époque, Larry Campbell - retenez ce nom, il va revenir -, lance un cri d'alarme.

Du brasse-camarade dans le Downtown Eastside

D'une part, des militants, Ann Levingstone et Dean Wilson à leur tête, lancent VANDU, le Vancouver Area Network of Drug Users.

D'autre part, Liz Evans et Mark Townsend lancent la Portland Hotel Society. Cette organisation, qui au départ n'est qu'une dépendance de la DERA, la Downtown Eastside Residents Association, va rapidement devenir un des gros joueurs sur la scène politique et sociale du Downtown Eastside.

Une image symbolise cette époque : Dean Wilson au parc Oppenheimer en juillet 2000. Il est assis par terre, la tête au creux de ses bras. Derrière lui, 1000 croix blanches plantées dans le gazon symbolisant les morts par surdose des dernières années.

À l'Hôtel de Ville, Philip Owen est maire depuis 1993.

Rien ne semblait destiner cet héritier d'une famille patricienne de l'ouest de Vancouver à devenir le champion des toxicomanes de sa ville. C'est pourtant ce qui va se passer.

Après s'être intéressé à ce qui se fait en Europe pour les toxicomanes, après en avoir rencontré dans le DTES, après avoir réfléchi à la question, il accouche de la politique des quatre piliers pour la toxicomanie : combattre le trafic de la drogue, prévenir la toxicomanie, traiter les toxicomanes et réduire les méfaits de l'utilisation de la drogue.

Pour un ensemble de raisons, c'est la réduction des méfaits qui va retenir l'attention et en venir à caractériser Vancouver.

Déjà existaient - timides - des services d'échange de seringues. On parle maintenant d'un centre d'injection supervisée.

Une opinion populaire à l'époque voulait que, les impôts, ce n'étaient pas pour permettre aux drogués de s'injecter des produits en public.

Portrait du visage d'un homme qui tient une seringue entre ses dents. Une bulle, à droite, dont l'origine est en dehors du cadre de l'image contien la citation : 'Non mais, vous y pensez, mes impôts pour permettre à vos drogués de s'injecter leurs drogues de façon sécuritaire?''. Photo transformée en illustration en noir et blanc.Un toxicomane Photo : Radio-Canada / Rafferty Baker/Mylène Briand (image)

Pendant que les pro et les anti échangent les arguments, des militants du Downtown Eastside prennent les choses en main et ouvrent leur propre centre.

Symbole de cette époque, la police n'intervient pas, mais stationne une auto-patrouille devant le centre.

Lentement, les choses se mettent en place. Les autorités de la santé, le gouvernement de la Colombie-Britannique, celui du Canada et l'opinion publique se rallient à l'idée.

Le centre d'injection supervisée ouvre finalement ses portes en septembre 2003.

Un paradoxe de cette aventure, c'est que Larry Campbell, devenu maire de Vancouver, ouvrira Insite, alors que Philip Owen, qui a mené le combat, sera désavoué par son parti politique et boudé par ses voisins de l'ouest de Vancouver. Il deviendra une sorte d'ambassadeur pour le concept de la réduction des méfaits.

Insite a été la bête noire des conservateurs de Stephen Harper. L'affaire s'est rendue jusqu'en Cour suprême du Canada, qui a déterminé que d'empêcher les toxicomanes d'avoir accès à un établissement de santé comme Insite violait leurs droits constitutionnels**.

Un aspect dont on ne parle guère, c'est que, dans les étages au-dessus d'Insite, se trouve Onsite, un centre de désintoxication ouvert en 2007.

Je l'ai visité un an après son ouverture. Je remarquais que chacune des chambres est dotée d'une salle de bain. « Question de dignité », m'avait répondu un responsable. Les gens qui commencent une désintoxication souffrent souvent de diarrhées. Pas besoin de courir aux toilettes communes.

De nos archives : Onsite, un an plus tard

La deuxième crise

Le 14 avril 2016, le ministre de la Santé de l’époque, Terry Lake, et le médecin-hygiéniste en chef de la Colombie-Britannique, le Dr Perry Kendall, ont convoqué la presse.

Les deux hommes affichent un air sombre. La province déclenche une alerte médicale : les morts par surdose se multiplient. Le cauchemar du milieu des années 1990 est de retour, en plus meurtrier.

Deux mots s'intègrent au vocabulaire britanno-colombien : fentanyl et naloxone.

Le premier est un opioïde très puissant réservé, jusqu’à il y a quelques années, aux cancéreux en phase terminale. Il se trouve maintenant de plus en plus souvent dans l’héroïne et d’autres drogues que s’injectent les toxicomanes.

Le second est une sorte d'antidote miracle qui s’administre par injection intramusculaire et bloque les effets des opioïdes.

Les autorités sanitaires auraient-elles dû voir venir la crise plus tôt?

Rétroactivement : oui.

Voyons les chiffres compilés par les services du coroner de la province : entre 2010 et 2011, le nombre des morts en une année passe de 211 à 294. Pour la même année, la proportion de pertes de vie par 100 000 habitants grimpe de 4,7 à 6,5.

Cependant, on a déjà vu pire, bien pire, aussi bien en chiffres qu’en proportions.

Pour bien mêler les cartes, la situation s’améliore légèrement entre 2011 et 2012.

Puis, le nombre des victimes s’envole et continue de grimper.

Le ministre Terry Lake, auquel j’avais posé la question, déclarait que le nombre de morts montait, mais qu’on avait vu pire.

En fait, ce n’est qu’en 2015 que les records établis dans les années 1990 vont être battus.

On assiste, à la fin de 2017, à une diminution du nombre des morts par surdose. En septembre, en novembre et en décembre, ce nombre passe sous la barre des 100.

Tôt cette année, certains ont cru voir la lumière au bout du tunnel.

La lumière au bout du tunnel, eh bien! c'était le train, le nombre des morts par surdose en janvier est repassé au-dessus de la barre des 100, et se chiffre à 125.

Pourtant, la province, les services de santé et les organismes communautaires ont multiplié les efforts.

La naloxone est maintenant distribuée gratuitement dans des pharmacies. Elle était déjà offerte gratuitement par des organismes communautaires et en vente libre dans des pharmacies.

Voir dans la rue ou les transports en commun des gens qui ont une trousse de naloxone accrochée au sac ou à la ceinture fait partie de la nouvelle normalité.

Des bénévoles ont ouvert des « centres de prévention des surdoses ». C’est un local ou une tente où les toxicomanes peuvent s’injecter leur drogue. Un responsable est prêt à intervenir. Contrairement à Insite, il n’y a pas de personnel social et médical.

Et Insite fait des petits

Il existe à Surrey une sorte de Downtown Eastside de banlieue. C’est dans la 135e Rue A, une rue connue sous le nom de The Strip. On y trouve divers services destinés aux défavorisés.

Sur un peu plus d’un pâté de maisons, des sans-abri ont établi leur misérable campement. Des toiles, des tentes et même des parapluies raboutés avec des bouts de ficelle protègent de la pluie, du soleil et du regard des autres une foule bigarrée avec son bric-à-brac.

Pauvreté, toxicomanie et maladie mentale se côtoient dans un désordre joyeux et tragique.

Des tentes sur la ''strip'' à Surrey : photo transformée en illustrationDes tentes sur la ''strip'' à Surrey Photo : Radio-Canada / Mylène Briand (image)

Dans la plupart des tentes, on peut voir des trousses de naloxone et - je peux en témoigner - les habitants du Strip savent les utiliser.

En juin 2017, la Régie de la santé de la vallée du Fraser y ouvre SafePoint, un centre de consommation supervisée. Contrairement à Insite, les utilisateurs peuvent y priser ou y prendre leurs drogues sous forme de pilules.

En six mois, SafePoint va enregistrer 20 000 visites, et son personnel renverser les effets de 275 surdoses.

Enfin, une amie qui travaille dans un hôtel géré par un organisme à but non lucratif me disait que certains toxicomanes ne s’injectent plus leur drogue, mais la font chauffer et en inhalent la fumée.

« En un an, le nombre des seringues qu’on trouve a baissé de façon notable et celui des carrés de papier d’aluminium chauffés, lui, a grimpé », me raconte-t-elle.

La boucle est bouclée. Ce n’est pas de l’opium et ce n’est pas une pipe… mais ça se fume.

Archive : Ouverture d'un centre d'injection supervisée à Surrey

* Lucien Bodard, surnommé Lulu le Chinois (1914-1998). Écrivain et journaliste français. Auteur notamment de Monsieur le Consul, Les dix mille marches et Le chien de Mao. Plusieurs de ses romans se passent en Chine à l'époque des seigneurs de la guerre (1916-1928).

** Merci à Travis Lupick, journaliste au Georgia Straight, dont le bouquin sur cette époque, Fighting for Space, a servi à me rafraîchir la mémoire.

Colombie-Britannique et Yukon

Drogues et stupéfiants