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Des femmes chefs contre vents et marées

Radio-Canada

La place des femmes en gastronomie s'améliore. On compte de plus en plus de femmes chefs dans nos restaurants, mais il reste du chemin à parcourir. Enjeux et obstacles de la gastronomie au féminin dans une industrie encore largement dominée par les hommes.

Un texte d’Alain Roy, de L’épicerie

La Slovène Ana Ros vient d’être élue meilleure femme chef du monde en 2017 par le palmarès The World’s 50 Best Restaurants. Elle était l’invitée de marque en février de Women with Knives, une conférence organisée par le Centre Phi, à Montréal, sur la place des femmes chefs dans les grandes cuisines du monde.

Malgré toute la notoriété de son titre, la lauréate raconte comment la place des femmes est encore à revendiquer. « Il y a à peine deux mois, en Australie, j’ai eu à travailler avec un cuisinier qui avait vraiment des problèmes à travailler avec moi et c’était la question d’autorité. Quand je lui disais une chose, il ne m’écoutait pas. Et ça arrive encore. »

Ana Ros, chef

Photo : Radio-Canada

Les difficultés qu’ont les femmes à faire leur place dans une industrie dominée par les hommes ne datent pas d’hier.

Chef de cuisine aux restaurants du Musée national des beaux-arts de Québec, Marie-Chantal Lepage garde des souvenirs partagés de ses débuts en restauration en 1982. « "Retourne chez vous, on ne veut pas de femmes ici, tu n’es pas la bienvenue!" Je me faisais dire ça constamment, se souvient-elle. Je n’avais pas l’intention de faire une carrière en cuisine, mais à force de me faire dire qu’une femme c’est bon à la maison, ça m’a poussée à vouloir leur montrer. »

Elle sera par la suite chef de cuisine du Manoir Montmorency, puis du Château Bonne Entente à Québec. Elle y a dirigé une brigade d’une quarantaine de cuisiniers.

On voit Mme Lepage à la cuisine de son restaurant, en train de parler à la caméra.

La chef Marie-Chantal Lepage

Photo : Radio-Canada

La place des femmes en gastronomie s’améliore. On compte actuellement au Québec d’excellentes femmes chefs dont la réputation n’est plus à faire : Anne Desjardins, la pionnière, Helena Loureiro du Portus 360, Graziella Battista de chez Graziella, Colombe St-Pierre de Chez St-Pierre, au Bic... Elles comptent parmi les meilleures, mais elles sont encore minoritaires à occuper des postes de responsabilité dans des restaurants.

C’est entre autres pour lutter contre cette disparité que la chef Dominique Dufour du restaurant Ludger a mis sur pied, avec la chef Stéphanie Audet, le Collectif des femmes chefs de Montréal. « Le premier but pour moi en rejoignant d’autres femmes, c’est de partager notre réalité, de se soutenir et de s’entraider. II y a moins de femmes qui sont à la tête de gros conglomérats culinaires, donc nous sommes moins exposées l’une à l’autre », explique Dominique Dufour.

On voit Mme Dufour assise à une table de son restaurant, en train de parler à la caméra.

La chef Dominique Dufour

Photo : Radio-Canada

Après avoir travaillé à Vancouver et cuisiné dans quelques établissements réputés de Toronto, Dominique Dufour est rentrée à Montréal. Elle raconte comment, en tant que femme, elle a souvent dû en faire un peu plus que les hommes pour gagner le respect. « Quand j’ai commencé, j’avais la conviction que si les gars travaillent 14 heures, il fallait que j’en travaille 15. S’ils étaient capables de lever 50 livres, il fallait que j’en lève 60 ».

La cuisine, c’est un monde très masculin, un milieu où les gens crient, les charges de travail sont grosses, les heures sont longues. Donc, il y a un machisme qui est un peu ancré dans la culture.

Dominique Dufour, chef du restaurant Ludger

Les conditions de travail sont un enjeu de taille. « On est à une espèce de croisée des chemins où on doit se poser la question : est-ce que je vais continuer dans ma carrière? Est-ce que je vais avoir une famille? Et si je décide d’avoir une famille, est-ce que je peux la concilier avec ma carrière? » Des questions auxquelles Dominique n’a pas encore de réponses.

Autre signe que les temps changent, Ann-Rika Martin est devenue la première femme à remporter la finale de l'émission Les chefs. « Je savais que ça allait faire boule de neige, confie-t-elle. Mais c’est sûr que j’étais un peu triste qu’on ne parle pas de ce que j’avais réalisé à la finale, que c’était quand même un gros défi. »

On voit Mme Martin dans son restaurant, en train d'apporter des plats aux clients.

La chef Ann-Rika Martin

Photo : Radio-Canada

Ann-Rika a choisi de ne pas travailler pour l’instant dans un grand restaurant et d’investir dans le café familial Relais O’Ravito à Saint-Romuald, près de Québec, un poste de ravitaillement pour les cyclistes. C’est un choix réfléchi après 14 ans de travail en cuisine. « J’ai fait des grandes cuisines à travers le monde et j’ai travaillé des longues heures, puis ça n’a pas toujours été facile. Et comme un café ça ferme plus tôt, on peut prendre un peu plus soin de nous. »

Dominique Dufour rappelle qu’en cuisine, « tout le monde pense que tu es obligée de travailler 16-18 heures par jour, d’être dure, d’être sérieuse, de crier après les gens, parce que c’est le modèle qui a malheureusement été véhiculé à travers plusieurs médias. Je pense par contre qu’on est plus intelligents que ça; je pense qu’en 2018, on peut être pédagogue en étant chef », conclut-elle.

De toute évidence, les femmes chefs prennent leur place tout en changeant et en humanisant les règles. Voilà ce que pourrait être la gastronomie au féminin.

Le reportage de Mireille Ledoux et Johane Despins est diffusé à L’épicerie, mercredi, à 19 h 30, à ICI Radio-Canada Télé.

Égalité des sexes

Société