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« Trump n’a pas la moindre idée de ce qu’il fait », dit l’auteur du livre Le feu et la fureur

L'écrivain américain Michael Wolff lors de la présentation en France de son livre Le feu et la fureur.
Michael Wolff Photo: Radio-Canada
Radio-Canada

Pendant sept mois, l'écrivain américain Michael Wolff a recueilli les confidences des conseillers de Donald Trump à la Maison-Blanche. Son livre, déjà vendu à plus de deux millions d'exemplaires, décrit le quotidien d'une équipe désemparée et d'un président totalement incompétent. Le feu et la fureur sort ces jours-ci en français au Québec.

Une entrevue de Gabrielle de Jasay, collaboratrice à Paris

En complet-cravate, la voix traînante et le regard intelligent derrière de grosses lunettes, Michael Wolff est connu pour sa plume acérée, ses biographies non autorisées et ses méthodes controversées. Pour faire éclater la vérité, tous les moyens sont bons, estime cet écrivain qui ne se soumet pas aux règles journalistiques. Rencontre.

Vous avez côtoyé Donald Trump au quotidien pendant les sept premiers mois de son mandat, quelle impression vous a-t-il laissé?

Je n’ai pas écrit ce livre pour partager ma propre impression, mais celles de son équipe rapprochée. Et chez toutes ces personnes, j’ai observé pendant ces sept mois le processus qui les a conduites de la confiance optimiste à la désillusion et à l’incrédulité. Je dois souligner qu’elles ont toutes, sans exception, exprimé leurs doutes quant à sa capacité à gouverner.

Vous décrivez un Donald Trump qui ne s’attendait pas à gagner l’élection. Quel était son objectif?

Je lui ai posé très précisément cette question pendant la campagne. Et il a immédiatement répondu sans hésitation : « Je veux devenir l’homme le plus célèbre du monde », et je crois que c’est toujours le principe-clé qui l’anime aujourd’hui. Son objectif reste celui qu’il a poursuivi tout au long de sa carrière, à savoir construire et promouvoir la marque Trump. Il n’a jamais réfléchi aux intérêts de la présidence ou du pays.

Au quotidien, certaines personnes tentent de lui imposer une discipline présidentielle plus traditionnelle, sur les plans législatif, politique ou même philosophique. En général, cela dure une courte période, puis il revient à ses propres intérêts. C’est pour cela que Donald Trump tweete, pour revenir à moi, moi, moi, mes opinions, ma personne, et tout ce qu’il essaie de vendre sur lui-même à un moment donné.

Pouvez-vous nous décrire une journée à la Maison-Blanche?

Donald Trump passe le plus clair de son temps devant la télévision et sa journée de travail est assez courte, environ 5 heures, de la fin de la matinée à la fin de l’après-midi. Dans ce laps de temps, son équipe organise pour lui des réunions avec des groupes de personnes, des gens d’affaires, des syndicalistes, etc. qui viennent chanter ses louanges comme dans un régime totalitaire. En retour, lui aussi félicite ses visiteurs, créant un cercle de flatteries qui se termine par des séances photo, et il enchaîne cinq ou six réunions de ce type dans la journée, car il a un constant besoin de gratification immédiate.

Alors qui prend les décisions, qui est influent?

Donald Trump est bien sûr le centre de la présidence, mais il ne sait rien et il ne veut rien décider ou bien il est incapable de le faire. Or, il est la force dominante de la Maison-Blanche, tout simplement parce qu’il tweete. Il tweete, cela cause une crise et toute son équipe s’active pour résoudre la crise.

D’une certaine façon, le gouvernement est paralysé depuis que Donald Trump en a pris la tête. Seules les fonctions bureaucratiques du gouvernement se poursuivent, car il n’a pas beaucoup d’influence sur elles.

En fait, il n’a ni la volonté ni la capacité d’assurer la principale fonction présidentielle, qui est de diriger la branche exécutive du gouvernement.

Ses quatre millions d’employés forment l’une des bureaucraties les plus complexes du monde, et il n’a pas les compétences pour l’influencer réellement.

Donald Trump a tenté d'empêcher la parution de votre livre qu’il considère comme un tissu de mensonges et vous a menacé de poursuites judiciaires.

Oui, je remercie Donald Trump d’avoir tenté d’arrêter mon livre. Le seul effet qu’il a obtenu, c’est de multiplier ses ventes, car des milliers de personnes qui ne s’y seraient jamais intéressées l’ont lu. Un exemple typique de la façon dont il réussit à se tirer dans le pied et à obtenir l’effet inverse de celui qu’il souhaitait. Ses avocats ont en effet menacé de m’attaquer pour diffamation et violation de la vie privée. Or, il y a deux choses qu’on peut dire sur la présidence des États-Unis, c’est qu’il est impossible de la diffamer ou de violer sa vie privée. C’est techniquement et légalement impossible.

Comment analysez-vous la couverture médiatique de la présidence?

Les médias politiques tentent d’imposer une hyperrationalité à tout ce qui concerne la vie politique. Dans un sens, c’est leur défaut, car ils n’arrivent pas à reconnaître la stupidité, les caprices de la nature humaine et la situation exceptionnelle qui a conduit Donald Trump jusqu’à la présidence. Donc, ils cherchent toujours une explication rationnelle : « Ce doit être un complot »... Et peut-être qu’il existe un certain niveau de conspiration, mais cela ne répond pas au coeur du problème : l’accablante stupidité de ces personnes.

Il n’y a pas de projet dans le cerveau de Donald Trump, car il ne vit que dans l’instant présent.

Vous pouvez considérer la politique comme l’activité rationnelle par excellence, mais Donald Trump est l’exception à cette règle.

L'écrivain américain Michael Wolff présente la version française de son livre « Le feu et la fureur ».Le livre Le feu et la fureur est sorti cette semaine en français au Québec. Photo : Radio-Canada

Pensez-vous que Donald Trump a lu votre livre, et quel impact peut-il avoir?

Je suis à 100 % certain que Donald Trump n’a pas lu mon livre. Ni aucun autre livre d’ailleurs. À mon avis, la base de soutiens purs et durs qui sont renforcés chaque fois que Trump est « trumpy » ne représente pas 35 % des électeurs. Il y a un souci authentique et croissant, chez de plus en plus d’Américains qui ont voté pour lui. Or, mon livre autorise les personnes qui entourent le président à parler franchement de leur expérience à la Maison-Blanche.

Depuis sa parution, d’autres membres de l’administration ont raconté d’incroyables histoires sur ce qui se passe à la présidence (l’entrevue a été réalisée avant la démission de la directrice des communications de la Maison-Blanche, Hope Hicks, NDLR).

Les problèmes sont devenus si graves que plus personne ne veut travailler à la Maison-Blanche.

Auparavant, cela représentait le summum d’une carrière, mais collaborer avec Donald Trump est une expérience toxique, dont on sort diminué et amer. Mon livre n’est que le premier. Il ouvre la voie à d’autres témoignages et à une prise de conscience collective que nous vivons un moment à la fois exceptionnel et incompréhensible.

Comment voyez-vous la fin de l’histoire?

Impossible à dire, mais une estimation me semble raisonnable, celle de Steve Bannon (l'ancien conseiller stratégique de Donald Trump, NDLR). Pour lui, il y a un tiers de probabilité que Donald Trump soit destitué, un tiers de probabilité qu’il démissionne à cause du 25e amendement sur l’incapacité du président à gouverner et un tiers de probabilité qu’il finisse tant bien que mal son mandat, mais aucune probabilité de se représenter ou de faire un second mandat. Donald Trump est une figure aberrante à cette fonction, et non seulement il sera jugé ainsi, mais il faudra trouver un nouveau langage pour en parler.

Quel était votre projet en commençant votre enquête?

Je n’avais pas de préjugés, tout ce que je savais, c’est que Donald Trump serait une histoire incroyable, qu’elle soit bonne ou mauvaise. J’aurais aimé écrire l’histoire positive du succès politique inespéré de cette personnalité politique inattendue. Mais l’histoire, c’est celle d’un président Trump qui restera un échec politique historique.

Comment avez-vous obtenu un accès total à la Maison-Blanche?

En le demandant, tout simplement. Je connaissais Donald Trump depuis une vingtaine d’années. Pendant la période de transition, entre son élection et son investiture, je lui ai demandé de venir à la Maison-Blanche en tant qu’observateur. Il pensait que je lui demandais un poste, mais je lui ai expliqué que je voulais écrire un livre. Il était déçu, car les livres ne l’intéressent pas, mais il m’a répondu : « Bien sûr, allez-y ». En réalité, il s’en fichait.

Il m’a ainsi donné mon passeport pour rester sept mois à la Maison-Blanche et interviewer tous les membres de son premier cercle à de multiples reprises. C’est d’ailleurs la preuve du chaos qui règne à la présidence.

Jamais une administration normale ne m’aurait accordé un accès aussi total.

Les conseillers de Trump m’ont parlé parce qu’eux-mêmes essayaient de comprendre ce qu’ils étaient en train de vivre, ils étaient dans la confusion la plus totale.

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