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Exclusif

De dangereuses conditions de travail dans une mine au Cap-Breton

Un contenu vidéo est disponible pour cet article
L'entrée de la mine Donkin au Cap-Breton avec une affiche et un grillage.

L'entrée de la mine Donkin au Cap-Breton

Photo : Elisa Serret

Radio-Canada
Prenez note que cet article publié en 2018 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

D'anciens employés d'une mine de charbon en Nouvelle-Écosse, licenciés en novembre dernier, brisent le silence. Ils affirment que les conditions de travail dans cette mine souterraine seraient non sécuritaires. Pour plusieurs, les risques d'accidents rappellent la tragédie de Westray, qui a emporté 26 mineurs il y a 25 ans.

Un texte d’Elisa Serret

Les trois travailleurs à qui nous avons parlé veulent garder l’anonymat, car ils craignent des représailles. Au moment de leur départ, ils ont signé une entente avec le propriétaire de la mine leur interdisant de parler aux médias. Les conditions de travail non sécuritaires dans cette mine sont un sujet connu dans la communauté de Glace Bay, mais tabou. Car ici les emplois sont rares et tout le monde se connaît.

Si être mineur de charbon est un des métiers les plus dangereux dans le monde, ce qu’ils disent avoir vécu est d’autant plus inquiétant.

C’est un endroit vraiment très dangereux où travailler. J’avais peur. J’avais souvent très peur.

Ancien mineur de charbon de la mine Donkin

Par exemple, le plan de soutien des toits dans les galeries de la mine serait inefficace. Les toits s’affaissent régulièrement, selon les travailleurs, qui imputent la responsabilité aux gestionnaires de la mine.

Des roches tombaient tout le temps, juste à côté de nous, aussi grosses que des pick-up. Le toit s'affaisse régulièrement. Ils n'utilisent pas les bons boulons pour soutenir le plafond.

Ancien mineur de charbon de la mine Donkin

Les mineurs disent aussi que, régulièrement, des travailleurs ne portaient pas de masque lorsqu'ils arrosaient des murs de béton, ce qui peut grandement endommager les poumons. Ils soutiennent qu'aucun superviseur ne demandait aux employés de porter un masque pour accomplir cette tâche.

Les trois mineurs racontent que les superviseurs exigeaient des employés d’aller vite. Ils n'obligeaient pas les employés à porter de harnais lorsqu’ils devaient monter sur une échelle. À quelques reprises, des employés ont fait des chutes pouvant aller jusqu'à sept mètres de haut, et certains subissaient des commotions cérébrales. Les patrons ne leur disaient jamais d’aller consulter le médecin.

Un mélange explosif

Les mines souterraines de charbon sont des endroits très hostiles pour les humains. Couper le charbon libère deux choses : du méthane et de la poussière. Un mélange hautement explosif. Les mines de charbon sont donc soumises à des normes de sécurité très élevées. Des normes que les entreprises liées au nouveau propriétaire de la mine de Glace Bay, Chris Cline, n'ont pas toujours respectées.

Des morceaux de charbon au musée de la mine à Glace Bay au Cap-Breton.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Des morceaux de charbon au musée de la mine à Glace Bay au Cap-Breton.

Photo : Elisa Serret

Des pratiques encore plus dangereuses

Une autre des pratiques douteuses rapportées par les mineurs : ils disent avoir régulièrement coupé de l’acier sous terre sans permis, souvent sans détecteur de méthane et sans extincteur d'incendie, ou trop peu.

Pour Gary Taje, du syndicat United mine workers of America, ces pratiques sont inacceptables en 2018. D’autant plus que c’est en raison d’une négligence similaire qu’en 1992, 26 hommes sont morts dans la mine Westray, aussi en Nouvelle-Écosse. Cette tragédie avait secoué tout le pays.

L’avocat David Roberts, spécialiste en droit du travail, voit dans les affirmations des mineurs le miroir de ce qui s’est produit en 1992. Me Roberts a représenté les survivants de la mine Westray.

Au terme d'une commission d'enquête, les experts ont déterminé que l'événement était prévisible et que la mine était exploitée de manière négligente. Ils ont aussi confirmé que c’est une simple étincelle en présence de méthane qui causé l’explosion fatale.

Lors de la commission d'enquête, David Roberts a pu démontrer que les employés travaillaient sous pression et dans un climat d’intimidation.

L'avocat qui avait représenté les survivants de la tragédie de Westray en 1992.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

L'avocat qui avait représenté les survivants de la tragédie de Westray en 1992.

Photo : Elisa Serret

Me Roberts ne serait pas surpris d’apprendre qu’une autre tragédie s'est produite.

Rapporter le moins d’incidents possible

Selon David Roberts, en n'obligeant pas les employés à aller voir le médecin après un accident, les superviseurs espèrent ainsi réduire le nombre d’incidents rapportés à la commission des normes du travail. Les employeurs sont donc moins soupçonnés d’enfreindre le Code du travail.

Un rêve qui a mal tourné

La mine Donkin a été ouverte il y a un an. Pour cette région du Cap-Breton où le marasme économique est une maladie chronique, sa venue était comme un cadeau du ciel. D'autant plus que l'industrie du charbon a longtemps été considérée comme un mode d'existence au Cap-Breton. Au début du 18e siècle, déjà, les Français extrayaient du charbon dans la région pour approvisionner la forteresse de Louisbourg.

Le milliardaire Chris Cline, propriétaire de la mine Donkin, a promis qu’au plein potentiel d'exploitation, 300 emplois seraient créés. Pour les trois travailleurs rencontrés, l’ouverture de cette mine allait changer la vie de plusieurs familles. Un d’entre eux n’était plus obligé d’aller travailler dans l’Ouest canadien.

J'étais tellement content quand ils ont annoncé l’ouverture de la mine, c’étaient de bonnes nouvelles. Ça voulait dire que je pouvais revenir de l’Ouest. Ça voulait dire que je pouvais être avec ma famille.

Ancien mineur de charbon de la mine Donkin
La mine de charbon Donkin au Cap-Breton.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

La mine de charbon Donkin au Cap-Breton

Photo : Elisa Serret

49 mineurs licenciés

En novembre, neuf mois après l’ouverture de la mine, 49 travailleurs, soit plus du tiers des employés, ont été licenciés. À l'époque, la compagnie avait expliqué les mises à pied par des impératifs opérationnels et l'achat de nouveaux équipements.

Deux des trois mineurs soupçonnent avoir été renvoyés parce qu’ils se sont plaints des conditions de travail non sécuritaires dans la mine.

Je suis persuadé d'avoir été congédié parce que je disais au patron que la façon dont on faisait les choses dans la mine n'était pas sécuritaire.

Ancien mineur de charbon de la mine Donkin

Selon Gary Taje, du syndicat United mine workers of America, c’est une façon de faire bien connue de celui que l’on surnomme le roi du charbon. Le représentant international du syndicat affirme que Chris Cline a déjà congédié un bon nombre d’employés, sans raison valable, dans ses mines aux États-Unis. Selon lui, ce serait une façon d'assurer son autorité et d’instaurer un climat d’intimidation.

Une méthode qui fonctionne bien, lance Gary Taje, quand on est installé dans une communauté qui a grandement besoin d’emplois.

Aucune mine de Chris Cline en Amérique du Nord n’est syndiquée. Les mineurs à qui nous avons parlé nous racontent tous la même chose. Ils affirment que le propriétaire lui-même leur a fait comprendre qu’aucune accréditation syndicale ne finirait par aboutir dans sa mine. Une protection dont ils auraient pourtant bien besoin.

Jamais le syndicat ne pourra rentrer dans cette mine. Tout le monde connaît la façon de faire de Chris Cline. Si on décidait de devenir syndiqués, on perdrait notre emploi. Il nous l’a dit.

Ancien mineur de charbon de la mine Donkin

Les inspections de la province

Depuis l’ouverture de la mine, il y a un an, la Nouvelle-Écosse a fait 26 inspections. Selon les inspecteurs, l’entreprise a commis 31 infractions. Elle a reçu 63 avertissements.

En un an, le gouvernement a ordonné une seule fois la fermeture de la mine pendant quelques heures, en raison d'un problème de ventilation.

Une visite sur deux des inspecteurs de la province est annoncée, les autres se font à l’improviste.

Le ministre du Travail de la Nouvelle-Écosse

Labi Kousoulis, ministre du Travail de la Nouvelle-Écosse, dit n'avoir jamais entendu parler des informations que nous lui avons partagées. Il affirme que le propriétaire de l’entreprise est un homme qui coopère et qui semble avoir la sécurité de ses employés à coeur.

Le ministre dit qu’il n'hésiterait pas à fermer la mine s’il avait des informations de première main qui lui confirmaient que le propriétaire ne respecte pas les lois.

À la lumière des inspections faites par le gouvernement, les gestionnaires de la mine ont toujours répondu positivement aux demandes des inspecteurs, affirme le ministre.

Après la tragédie, en 1992, le ministre du Travail de l'époque, Leroy Légère, s'en remettait lui aussi aux inspecteurs. « La façon dont le système fonctionne, ce sont les inspecteurs qui sont responsables ».

La direction de la mine a refusé notre demande d'entrevue. Par courriel, le vice-président affirme que l'entreprise a comme priorité numéro un la sécurité de ses employés.

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