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Le français hors Québec : une cause perdue?

Jean-Marie Yambayamba avec un carnet

Jean-Marie Yambayamba

Photo : Radio-Canada

Radio-Canada

Les francophones hors Québec sont-ils gênés de s'exprimer en français en présence d'anglophones? Ont-ils tendance à affaiblir leurs revendications linguistiques? Ou bien s'adaptent-ils simplement face à la position dominante de l'anglais et à la multiplicité d'accents français? J'ai tenté de trouver des réponses à ces questions.

Un texte de Jean-Marie Yambayamba

J'ai assisté à de nombreux événements communautaires francophones à Edmonton. La tendance est de faire place à l'anglais, parfois au détriment du français. Je ne suis pas seul à l'avoir observé. « Je l'ai remarqué, moi aussi. Il suffit d'un anglophone à une table, la discussion va souvent passer à l'anglais, mais c'est à cause des rapports de forces de langues dans la société », dit Valérie Lapointe Gagnon, professeure au Campus Saint-Jean de l'Université de l'Alberta, spécialisée dans bilinguisme, le biculturalisme, le multiculturalisme et le régime linguistique du Canada.

La professeure adjointe Valérie Lapointe Gagnon enseigne l'histoire et les droits linguistiques au Campus Saint-Jean de l'Université de l'Alberta, à Edmonton.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

La professeure adjointe Valérie Lapointe Gagnon enseigne l'histoire et les droits linguistiques au Campus Saint-Jean de l'Université de l'Alberta, à Edmonton.

Photo : Valérie Lapointe Gagnon

Peur, fierté, inclusion

Selon Samira ElAtia, une autre spécialiste en études linguistiques et professeure associée au Campus Saint-Jean, il s'agit d'une réaction psychologique et sociopsychologique dans laquelle l'histoire joue aussi un rôle. « Certains ont grandi avec la peur de parler leur langue, parce qu'ils subissaient cette discrimination verbale quand ils le faisaient. Automatiquement, quand ils étaient entourés d'autres personnes, ils parlaient l'anglais. Or, moi, quand je parle français avec ma fille au magasin, il y a une certaine fierté. »

Valérie Lapointe Gagnon renchérit : « Pendant longtemps, les francophones ont eu de la difficulté à faire reconnaître leurs droits, à avoir leurs écoles et à parler français. Cela n'était pas bien vu dans la société. Donc, les francophones chuchotaient, parlaient français dans les espaces privés. Ces racines historiques se transposent encore aujourd'hui. Des fois, on a une certaine gêne de parler le français, surtout quand on ne le parle pas parfaitement. »

Samira ElAtia est directrice des études supérieures, professeur de psychologie a la faculté d'éducation, au Campus Saint-Jean de l'Université de l'Alberta. Elle est également membre du directoire du Centre des niveaux de compétence linguistiques canadiens, à Ottawa.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Samira ElAtia est directrice des études supérieures, professeure de psychologie a la faculté d'éducation, au Campus Saint-Jean de l'Université de l'Alberta. Elle est également membre du directoire du Centre des niveaux de compétence linguistiques canadiens, à Ottawa.

Photo : Samira ElAtia

L'inclusion est l'autre facteur qui entre en jeu. « Des gens qui sont en situation minoritaire, quel que soit le sujet de cette minorité, vont essayer d'accommoder celui qui vient de la situation majoritaire, pour qu'il se joigne à eux et soutienne leur cause », note Samira ElAtia, en ajoutant que, parfois, la traduction sert seulement d'entrée en matière et que le dialogue se poursuit en français.

Un français « pourri »?

Une étudiante acadienne, installée en France, a récemment attiré l'attention en écrivant sur sa page Facebook qu'elle avait honte de son français « pourri » et se demandait pourquoi les francophones canadiens se battaient pour leur langue. Roxann Guerrette a dit qu'elle était gênée de son accent. Son propos a suscité un tollé sur les médias sociaux et elle a dû s'en excuser : une façon de reconnaître qu'on n'a pas à rougir de son accent. Après tout, pourquoi le français acadien ne serait-il pas un français comme un autre?

« Ce qui rend le milieu intéressant, pense Mme Lapointe Gagnon, c'est de voir la richesse des accents qui, souvent, passent pour une tare, parce que quelqu'un va se faire reprocher d'avoir mal prononcé un mot. On a tendance à être très normatif avec le français. C'est comme un mécanisme de protection. »

Par ailleurs, une langue ne perd pas forcément de terrain, parce qu'elle intègre des mots, des expressions d'autres langues ou des régionalismes d'autres francophonies. La récente étude de la sociolinguiste de l'Université d'Ottawa Shana Poplak montre que l'expressivité de la langue parlée vient des emprunts à d'autres langues et que ce phénomène est universel. Selon elle, il faut s'inquiéter non pas des emprunts, mais du fait qu'on fait de moins en moins usage d'une langue.

Mélanges et bilinguisme

Par contre, le calque linguistique peut devenir un phénomène inquiétant, croit Samira ElAtia, qui déplore notamment cette tendance à poser à l'anglaise des questions en français. Mais elle ne blâme pas pour autant l'habitude de passer spontanément du français à l'anglais, et inversement. « Les francophones en situation minoritaire au Canada revendiquent de plus en plus une identité bilingue, ce qui fait qu'ils se définissent même par leur bilinguisme. »

« Le fait que plus de francophones sont bilingues que d'anglophones, ça aide aussi », ajoute l'enseignante. De nombreux organismes adoptent aussi cette approche, dont l'Alliance française d'Edmonton. « Nos infolettres sont devenues bilingues. À nos événements et à nos rencontres, on s'adresse en français et en anglais », assure son directeur, Anthony Bertrand. « Plutôt que de se battre, en se disant : "Eux ne font pas l'effort, pourquoi devrions-nous le faire?", moi, je suis du genre [à dire] :"On va faire l'effort. On va donner l'exemple." », ajoute M. Bertrand.

L'Alliance française d'Edmonton offre des cours de langue française à un public varié, tout au long de l'année.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

L'Alliance française d'Edmonton offre des cours de langue française à un public varié, tout au long de l'année.

Photo : Alliance française d'Edmonton

Des batailles pour rien?

Mais le risque d'aller trop loin, voire de capituler, est réel. À Edmonton, les francophones se sont battus pour obtenir des services au centre de santé Saint-Thomas. Mais avec une clientèle variée, des coûts élevés et un gestionnaire anglophone, le réseau d'hôpitaux Convenant Health, l'anglais a repris le dessus. « Là, on entre dans un sujet plutôt épineux, observe Samira ElAtia, parce que le soutien pour la santé des francophones est vraiment aberrant. C'est vraiment lamentable qu'une personne doive changer de province pour trouver des soins dans sa langue », dit-elle en soulignant que ses parents ont dû déménager au Québec, faute d'obtenir des services de santé en français.

Le problème est aussi réel dans d'autres domaines. « L'éducation, la formation, la recherche, la documentation scientifique et le milieu de travail sont dominés par l'anglais. Donc, automatiquement, les gens vont tomber sur l'anglais. Et ceux qui souffrent, ce sont les francophones », note Mme ElAtia.

Autant dire que les luttes linguistiques des francophones ne sont pas encore gagnées. « Souvent, on a le sentiment de quémander des choses, alors que donner à la population en situation minoritaire, ça n'enlève rien à la population majoritaire, surtout en raison de la reconnaissance officielle du français. Les acquis ne sont jamais assurés, c'est toujours à recommencer », croit Valérie Gagnon Lapointe.

Enseigner et vulgariser le français

Des innovations sont donc nécessaires pour vitaliser le français dans une province anglophone comme l'Alberta. Et ce n'est pas l'intérêt qui fait défaut dans cette province, assure Anthony Bertrand. « Les conseils scolaires essaient de donner toute l'importance à la langue française. Ils font de gros efforts pour que leurs étudiants apprennent le français et pour que les écoles d'immersion se développent. »

En 2017, l'Alliance française a donné des milliers de cours théoriques et pratiques à plus de 600 élèves, surtout des adultes. « Le public est partagé entre les anglophones, des Canadiens qui ont appris le français depuis longtemps et qui ont tout oublié, et d'autre part, de nouveaux arrivants qui viennent d'Afrique, d'Europe et d'Asie », précise M. Bertrand.

Des cafés-croissants, des rencontres interculturelles et des concerts s'ajoutent aux cours. « Des apprenants anglophones rencontrent des locuteurs natifs : ceux qui viennent de Paris et qui ont cet accent qu'on reconnaît aux Français, mais également des Québécois, des Albertains, des Africains, des Belges, des Suisses, des locuteurs natifs avec différents accents », dit-il.

Une séance de cours de langue française à l'Alliance française d'EdmontonAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Une séance de cours de langue française à l'Alliance française d'Edmonton

Photo : Alliance française d'Edmonton

Et bien plus encore...

Selon Mme ElAtia, les initiatives de l'Alliance française comblent un manque. « Dans la communauté, ici, en Alberta, on n'a pas de cours de français. Regardez dans la ville d'Edmonton, on offre des cours de cuisine, d'espagnol, d'anglais, d'italien, ainsi de suite, mais il n'y a rien en français pour les jeunes. Rien. C'est vers l'Alliance française que se tournent les parents. »

Mme ElAtia souhaite d'ailleurs que l'Association canadienne-française de l'Alberta explore d'autres solutions et qu'un organisme comme le Centre d'accueil et d'établissement du Nord de l'Alberta offre aussi des cours de français.

De son côté, Valérie Lapointe Gagnon prône l'émergence d'autres établissements, dont des foyers culturels et sportifs, pour stimuler la diversité de la langue française. « Des études montrent que, pour que le français vive, ça prend une certaine complétude institutionnelle. Les gens doivent se sentir à l'aise de parler français en toute circonstance, sans avoir peur de se faire dire qu'ils ont mal parlé ni que leur accent n'était pas parfait. » Et pour ancrer le français dans la culture et l'histoire, des alliés, comme le groupe Canadian Parents for French, qui fait la promotion de l'éducation en immersion française, sont indispensables, conclut-elle.

Le phénomène de francophones apparemment complexés ne pourra pas disparaître sans ce genre d'efforts, me semble-t-il. C'est à ce prix que reculera l'impression que le complexe et la peur sont en train de l'emporter sur nos revendications linguistiques.

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