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Pour éviter de folkloriser l'identité métisse

Robert Malo est devant des jeunes et il raconte une histoire.
Robert Malo, aussi connu comme Tibert le voyageur, traverse le Manitoba pour faire vivre la culture et l'histoire des francophones et des Métis avec des récits et des contes. Photo: Radio-Canada / MARIE-LISE MORMINA
Radio-Canada

Les blessures du passé ont des répercussions sur la jeunesse métisse. Alors que certains ont encore de la difficulté à définir ou à affirmer leur identité, des intervenants du milieu académique craignent que cette culture ne soit reléguée au folklore canadien.

Un texte de Marie-Lise Mormina

Sur papier, la situation semble être favorable pour les Métis au Canada. Ils ont obtenu plusieurs gains au fédéral au cours des dernières années et selon Statistique Canada, le nombre de personnes s'identifiant comme Métis s'accroît partout au pays. Les établissements scolaires abordent davantage leur histoire et leur culture en classe. Ces efforts sont-ils suffisants pour permettre le plein épanouissement des Métis francophones?

Grande pancarte en bois avec deux drapeaux métis.Saint-Laurent au Manitoba est reconnue comme étant une municipalité métisse. Photo : Radio-Canada / MARIE-LISE MORMINA

À Saint-Laurent, un des derniers bastions métis francophones au Canada, plus de la moitié de la population est métisse. Pourtant, la langue des ancêtres est en voie de disparaître. Au dernier recensement, seulement 30 résidents ont déclaré avoir une connaissance de la langue mitchif.

Devant cette perte de leur héritage, le directeur de l'École communautaire Aurèle-Lemoine, Serge Carrière, passe à l’action avec des activités qui valorisent cette culture. Des rencontres intergénérationnelles, où les jeunes passent du temps avec des aînés qui parlent le mitchif, sont une manière de normaliser cette langue et de la rendre visible ailleurs que dans les salles de classe, explique Serge Carrière.

On ne veut pas que le mitchif finisse comme le latin.

Serge Carrière, directeur de l'École communautaire Aurèle-Lemoine à Saint-Laurent

Les activités organisées par l’École communautaire Aurèle-Lemoine ont leurs limites. Même si la nouvelle génération n’a pas subi les sévices du passé, les Métis portent sur leurs épaules 200 ans de discrimination et de violence, estime l'anthropologue Denis Gagnon, professeur à l’Université de Saint-Boniface (USB).

Denis Gagnon est assis à son bureau, devant son écran d'ordinateur. Dans ses cours, Denis Gagnon peut encore voir des étudiants métis qui portent des traces de la violence du passé. Photo : Radio-Canada

Encore des séquelles du passé

Les Métis ont été victimes de violences systémiques lors des deux résistances, celle de la Rivière-Rouge en 1869-1870 et celle de Batoche en 1885, rappelle Denis Gagnon.

Ce sont les deux seules fois où nous avons fait la guerre à un peuple au Canada… On a même utilisé les mitraillettes contre ces gens-là.

Denis Gagnon, anthropologue et professeur à l’Université de Saint-Boniface

Après ces défaites, c’est une violence symbolique qui s’est installée, affirme le professeur, autorisant les stéréotypes et les préjugés défavorables à l’égard des Métis.

L’isolement des Métis : un bris dans l’éducation

Les Métis se sont ensuite isolés, en s'éloignant des villes et des villages pour échapper aux préjugés. Cette période marque un retour au mode de vie traditionnel, estime Denis Gagnon. Les Métis renouent avec la chasse et l’agriculture. Vivant plus loin des centres et des écoles, la qualité de leur éducation s’amoindrit. Les parents vont parfois eux-mêmes faire l’éducation de leurs enfants, explique Denis Gagnon.

Les parents sont souvent plus éduqués que leur propre enfant.

Denis Gagnon, anthropologue et professeur à l’Université de Saint-Boniface

Les Métis ne peuvent fréquenter les écoles indiennes et les écoles résidentielles, explique Denis Gagnon, alors que dans les établissements scolaires, on leur dit que la culture métisse est moins désirable et que Louis Riel est un traître à la nation. Certaines familles métisses vont jusqu'à choisir de donner leurs enfants en adoption à des familles autochtones pour qu'ils puissent avoir accès à l'éducation, ajoute-t-il.

Discriminés de partout

Les Métis sont un groupe hétérogène, à la jonction de plusieurs cultures, langues et identités. Ils ont été rejetés par les peuples autochtones et par les Canadiens, autant anglophones que francophones, affirme le professeur.

Le système d’éducation prisé en Amérique du Nord n’a pas été favorable à cette culture, explique-t-il. Alors que, dans les écoles publiques, l’obéissance et la compétition sont valorisées, les Métis ont au contraire appris la coopération et la débrouillardise. Ils ont donc un malaise dans ce système d’éducation, ajoute-t-il.

Le système d’éducation est aussi très axé sur l’écriture alors que les peuples autochtones privilégient la tradition orale.

Les traditions orales

Tibert le voyageur, de son vrai nom Robert Malo, est un conteur francophone et métis. Il parcourt les établissements scolaires au Manitoba pour faire partager ces cultures. Il était de passage à l’École communautaire Aurèle-Lemoine à Saint-Laurent.

Tibert le voyageur raconte une histoire devant des enfants. Il porte une ceinture fléchée. Dans les dernières années, Tibert le voyageur a vu une ouverture des écoles manitobaines envers la culture francophone et métisse. Photo : Radio-Canada / Megan Goddard

La perte des traditions orales est, entre autres, une des raisons du dépérissement du mitchif, estime Tibert le voyageur.

Beaucoup de ce qui a été écrit [dans l’histoire] est dans une autre langue, soit en français ou en anglais, pas en mitchif.

Tibert le voyageur, raconteur francophone et métis

À ses yeux, si l’on veut vraiment toucher les valeurs des Métis, il faut valoriser l’enseignement et les traditions orales.

Revoir le système d’éducation?

Les efforts de Serge Carrière pour valoriser et enseigner la culture métisse dans son école se heurtent parfois à un système d’éducation trop rigide. À ses yeux, les élèves doivent vivre des expériences authentiques pour que cette culture soit normalisée et vivante.

Si les expériences sont reléguées au folklore, comme dans un programme de musique, de cours d’histoire ou de sciences humaines, c’est une recette perdante.

Serge Carrière, directeur à l'École communautaire Aurèle-Lemoine

L’histoire des Métis est mieux connue et plus présente dans les livres d'écoles. Il ne faut toutefois pas uniquement enseigner les choses du passé, affirme le directeur, ajoutant que les jeunes doivent s'approprier la langue et la culture.

Un jeune est sur le dos de Tibert le voyageur et il sourit. Tibert le voyageur fait participer les jeunes dans les récits et les histoires qu'il raconte. Photo : Radio-Canada / Megan Goddard

Pour Tibert le voyageur, les Métis ont dû s’adapter. Ils l'ont fait en retenant les meilleurs éléments des cultures qu'ils ont côtoyées au fil du temps : catholiques, francophones, Autochtones, Écossais et autres. « S’il y a une chose que je peux retenir des Métis, c’est leur ouverture d’esprit », dit le conteur. Pourquoi ne pas s’inspirer d’eux et s’ouvrir aux cultures, demande-t-il.

J’aimerais voir un avenir entremêlé, comme les Métis ont su le faire, je ne vois pas un futur où nous [les cultures et identités] sommes ségréguées.

Tibert le voyageur, raconteur francophone et métis

Manitoba

Nations métisses et autochtones