•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  • Exclusif
  • Le crime organisé prêt à riposter à la légalisation du cannabis

    Un revendeur et producteur de cannabis dans sa cache dans une forêt des Cantons-de-l'Est.

    Photo : Radio-Canada / Pascal Robidas

    Radio-Canada

    Guerre des prix, taux de THC plus élevé, exportation illégale ou vente sur Internet, tous les moyens sont bons pour riposter contre la légalisation du cannabis. Radio-Canada est entrée en contact avec plusieurs types de revendeurs de marijuana en région ou sur l'île de Montréal. Aucun d'entre eux n'entend cesser ses activités criminelles à l'approche de l'adoption du projet de loi.

    Un texte de Pascal Robidas

    À deux heures de Montréal, nous roulons sur une route de terre cahoteuse des Cantons-de-l'Est. L'endroit est reculé, près de la frontière canado-américaine. À l'entrée d'une route, un homme attend notre arrivée, le visage masqué par une cagoule de chasse.

    Le rendez-vous s'est négocié depuis une semaine. Nous l'avons contacté par l'entremise d'une référence.

    Après avoir fait une transaction à l'écart, il nous conduit à un modeste campement de fortune. À l'entrée, il y a une échelle qui nous mène vers un sous-sol sur terre battue. Celui qui nous accueille est un producteur de plantations illégales de cannabis depuis une quinzaine d'années.

    Le marché noir, il y en a tout le temps eu. Regarde pour la cigarette, on a essayé de l'enrayer. Ça n'a jamais marché.

    Stéphane, producteur et revendeur de cannabis illégal
    L'entrée de la cache artisanale d'un producteur de cannabis.

    Cache de cannabis

    Photo : Radio-Canada / Pascal Robidas

    Pour ses activités illicites, il affirme aussi s'entendre à l'amiable, chaque été, avec les mêmes deux ou trois agriculteurs pour exploiter un lopin de terre.

    « Si j'ai une bonne année de récolte, je touche à peu près 20 000 $ cash. Pour faire cet argent-là, je n'ai pas tué ni violenté personne. Je ne vole pas personne. Je travaille fort. Je ne vois pas pourquoi je me sentirais mal », lance-t-il d'entrée de jeu.

    « Ma clientèle? C'est monsieur, madame Tout-le-monde qui vient m'acheter du pot. Ça passe de l'électricien au prof au primaire », décrit-il.

    Pour garder ses clients après la légalisation, il va baisser ses prix afin de concurrencer ceux de l'État.

    Déjà, partout au pays, la valeur du cannabis sur le marché noir n'a cessé de diminuer.

    Les revendeurs se disent prêts à entrer dans une guerre de prix contre l'État.

    « Le prix du gouvernement sera toujours plus cher, parce qu'il y a plus de bureaucratie », affirme Vincent, un revendeur de cannabis en Montérégie.

    Du pot plus fort à prix abordable

    Au centre-ville de Montréal, les revendeurs de rue près de la place Émilie-Gamelin misent surtout sur un taux de THC, le principal ingrédient actif de la marijuana, nettement supérieur à celui du cannabis que vendra l'État.

    Y est fort, le pot de la rue... Fumer du pot, c'est autant que si tu fumais du crack asteure. T'accroches là-dessus ben raide. Tu deviens en gros manque.

    Mélanie, revendeuse du centre-ville de Montréal

    La baisse de la valeur du cannabis sur le marché noir ne menacera pas les revenus des revendeurs de rue.

    Le pot, c'est payant, mais les autres produits, c'est encore plus payant à vendre. Faque ça nous écoeure pas vraiment, nous autres.

    Mélanie, revendeuse du centre-ville de Montréal

    On se réjouit même du fait que la nouvelle loi permettra la possession individuelle de 30 g de cannabis dans l'espace public et de 150 g à la maison.

    « T'as 30 g, tu ne vas pas en dedans. Quand je vais avoir fini ceux-là, je vais aller dans ma cache, je vais aller en chercher 30 autres. Je vais continuer à vendre de même », affirme Mélanie, qui est active depuis 30 ans au centre-ville.

    Cannabis prêt pour la revente sur le marché noir.

    Cannabis prêt pour la revente sur le marché noir

    Photo : Radio-Canada

    Le monopole de la mafia asiatique

    À un niveau hiérarchique supérieur à celui des revendeurs au Canada, il y a la mafia asiatique qui s'est emparée depuis deux décennies du monopole des cultures intérieures.

    Selon nos sources policières, ces criminels, majoritairement de souche chinoise ou vietnamienne, se sont spécialisés dans l'exportation illégale pour fournir le marché noir américain. Le cannabis est l'une des rares drogues à avoir été cédées par les Hells Angels au tournant des années 2000. Ces derniers préféraient se concentrer sur le trafic de cocaïne et les drogues de synthèse.

    Après Vancouver et Toronto, Montréal n'y a pas échappé. La mafia asiatique exploite des dizaines de serres clandestines dans des duplex, bungalow ou usines désaffectées dans toute la région métropolitaine québécoise.

    Grâce à des techniques avancées de culture intérieure, chacune de ces serres clandestines peut produire à un rythme effréné huit récoltes par année. Il n'est pas rare de compter jusqu'à 5000 plants par endroits. En comparaison, une culture extérieure ne rapporte qu'une récolte par été.

    La demande pour le cannabis illégal canadien est si forte sur le marché noir américain que le Canada en est le deuxième exportateur, après le Mexique.

    Dans une étude publiée en janvier, Statistique Canada a estimé la valeur de l'exportation illégale jusqu'à 1,2 milliard de dollars en 2017.

    Selon la qualité du cannabis, la livre [0,45 kg], ici sur le territoire québécois, varie entre 800 $ et 1700 $. Une fois transportée aux États-Unis, la même livre de cannabis sera vendue 2500 $ en devises américaines.

    Minh-Tri Truong, commandant aux crimes majeurs du SPVM

    Au fil du temps, les différentes cellules de la mafia asiatique en ont aussi profité pour infiltrer l'économie légale, parfois jusqu'au programme fédéral de production de cannabis à des fins médicales.

    Des enquêtes policières ont déjà démontré que des cultures intérieures clandestines avaient cours sous une couverture légale. Par exemple, des permis avaient été obtenus grâce à l'utilisation de prête-noms ou de sociétés à numéros pour frauder Santé Canada.

    Le crime organisé asiatique a plusieurs pas en avance avec son réseau d'exportation. La loi fédérale sur la légalisation du cannabis aurait peu d'incidence sur leurs activités.

    Sylvain Tremblay, ex-enquêteur à la Sûreté du Québec, spécialiste du crime organisé

    La mafia asiatique se cache aussi derrière un grand nombre d'entreprises qui ont envahi Internet pour faire des affaires.

    Selon les policiers, si vous vous faites livrer du cannabis illégalement sur le web, il y a de fortes probabilités qu'il ait poussé dans l'une des serres intérieures du crime organisé asiatique.

    Le prix pour riposter contre le crime organisé

    Un rapport commandé par la Ville de Montréal à la firme Raymond Chabot Grant Thornton estime que la légalisation du cannabis entraînera des coûts supplémentaires pour l'administration de la mairesse Valérie Plante, soit « de 4 773 255 $ à 9 307 029 $ par an [...] sur l’ensemble des services municipaux montréalais ».

    Toujours dans le document remis à la Ville le 17 janvier, il est écrit que la légalisation du cannabis « représente des embauches supplémentaires de 23 à 54 personnes, principalement au Service de police (SPVM) ainsi qu’au Service d’incendie (SIM) ».

    Le SPVM aurait besoin d'une nouvelle unité d'enquêteurs spécialisés pour contrer le crime organisé après l'adoption de la nouvelle loi sur le cannabis. Cette nouvelle unité compterait 35 membres, y compris une équipe de démantèlement.

    Pour joindre Pascal Robidas : 514 895-0158 ou pascal.robidas@radio-canada.ca

    Drogues et stupéfiants

    Justice et faits divers