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La résistance autochtone à l'ère de Colten Boushie

Une femme pleure pendant une manifestation contre l'acquittement de Gerald Stanley dans le procès sur la fusillade qui a tué le jeune Colten Boushie à Edmonton au lendemain du verdict.

Photo : La Presse canadienne / JASON FRANSON

Radio-Canada

Vendredi 9 février 2018, vers 19 h 33, sept femmes et cinq hommes entrent les uns après les autres dans une salle de la Cour du Banc de la Reine de Battleford, en Saskatchewan. À 19 h 36, ils prononcent un verdict qui secouera tout le Canada. Ils déclarent le fermier blanc Gerald Stanley non coupable du meurtre au deuxième degré de Colten Boushie, un Autochtone de 22 ans.

Un texte d'Omayra Issa

« Assassin! Assassin! », se sont écriés des spectateurs dans la salle d’audience. Les cris et les pleurs ont résonné comme des tambours dans l’enceinte de la Cour.

La colère s’est répandue presque instantanément dans les communautés autochtones des quatre coins du monde.

Déjà sur le qui-vive depuis plusieurs jours et mobilisés avant même l’annonce du verdict, les Autochtones du pays ont rapidement dénoncé l’acquittement de Gerald Stanley signé par un jury qu'ils jugeaient « trop blanc » et qui, selon eux, ne tenait pas suffisamment compte de la réalité autochtone. Ils ont réclamé un changement au système judiciaire canadien.

Et moins de 12 heures après le verdict, des milliers de personnes sont descendues dans les rues de plusieurs villes du Canada et de l’Amérique du Nord pour réclamer plus de justice pour Colten.

Vaste réseau et grande puissance d’organisation

Comment s’est organisé aussi rapidement et efficacement ce ras-le-bol autochtone? La réponse se trouve notamment dans le mouvement Idle No More, expression qu'on pourrait traduire par « La passivité, c'est fini ».

Ce mouvement de défense des droits des Autochtones a émergé il y a environ cinq ans en Saskatchewan. Lancé à partir d’un tweet avec le mot-clic #idlenomore, il n’a pas cessé de se propager. Ses militants ont créé des réseaux extrêmement étendus et efficaces au cours des dernières années.

Une de ses figures de proue, la professeure du département d'Éducation et directrice du Centre de recherche en éducation autochtone de l'Université de la Saskatchewan Alex Wilson, explique que le mouvement a construit un vaste réseau dans les médias sociaux à travers le pays et la planète.

Des femmes ont des tambours dans une foule. Certains tiennent des pancartes, où est écrit « Justice pour Colten Boushie ».Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Des Autochones et leurs alliés non autochtones dénoncent le verdict à la place Nathan Philipps de Toronto le lendemain du verdict.

Photo : La Presse canadienne / Chris Donovan

« À n'importe quel moment, nous pouvons envoyer un courriel et rejoindre 30 000 personnes. On peut envoyer un message texte et mobiliser des centaines de milliers de personnes. Nous sommes très bien organisés. Les médias sociaux sont essentiels », affirme la Crie de la Première Nation d'Opaskwayak.

Idle No More, c’est un bassin de 400 000 personnes, 150 000 personnes dans son compte principal Facebook, 39 000 personnes dans son compte Twitter et 600 sections dans le monde.

Source : Alex Wilson, figure du mouvement Idle No More

La poétesse innue et militante Idle No More au Québec Natasha Kanapé Fontaine a rejoint les rangs de plusieurs centaines de personnes à Montréal au lendemain de l’annonce du verdict : « On a reçu l'annonce du verdict vendredi soir et, tout de suite après, le site Internet d'Idle No More a listé toutes les manifestations qu'il allait y avoir le lendemain partout au pays », raconte-t-elle.

Dans les dernières années, je n'avais pas vu une réaction aussi efficace, en place moins de 24 heures après le verdict.

Natasha Kanapé Fontaine

Génération Idle No More : incubateur de la résistance

Alex Wilson souligne que, depuis sa création, Idle No More a permis d’organiser les Autochtones à la base, de perfectionner leurs capacités de mobilisation et de faire émerger de nouveaux leaders.

« Je pense qu'avec Idle No More, on a appris comment s'organiser. On a appris comment réagir efficacement à des décisions comme celles-là ou à des projets de loi, ou à des injustices vécues par plusieurs communautés au pays », ajoute Natasha Kanapé Fontaine.

Mylan Tootoosis, originaire de la Première Nation crie de Poundmaker et proche de la famille de Colten Boushie, abonde dans le même sens.

« Nous sommes la génération Idle No More. Le mouvement a été essentiel dans le développement de la capacité des jeunes leaders autochtones à se mobiliser et à s’organiser », déclare le doctorant à l'Université de la Saskatchewan.

Les militants et les citoyens étaient donc prêts à se faire entendre dans les heures qui ont suivi le verdict du 9 février.

Un homme tient une photo de Colten Boushie où il est écrit : « #justiceforcolten » lors d'une manifestation à Montréal.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Un militant autochtone, Mylan Tootoosis, croit que l'acquittement de Gerald Stanley a donné naissance à une nouvelle ère dans la résistance autochtone : celle de la « Justice pour Colten ».

Photo : La Presse canadienne / Ryan Remiorz

L’ère Colten Boushie

C’est dans ce contexte que le slogan « Justice pour Colten » est devenu le nouveau cri de ralliement dans l’histoire de la résistance autochtone, une résistance enclenchée avec l’arrivée des premiers colons blancs.

C’est un éveil. L’ère de la Justice pour Colten est le début d’une nouvelle génération. Nous subissons les effets de la faillite du système judiciaire canadien et du projet colonial canadien.

Mylan Tootoosis

La Saskatchewan, c’est non seulement le théâtre de la mort de Colten Boushie, mais aussi celui de la mort par balle de Leo LaChance, un trappeur autochtone tué par le suprémaciste blanc Carney Nerland, en 1991. C'est également le théâtre de virées en voiture sous les étoiles pendant lesquelles des Autochtones ont été conduits hors de la ville pour y être abandonnés par des policiers.

Colten Boushie a été abattu quand avec quatre autres personnes de la Première Nation crie de Red Pheasant, il est entré dans la propriété de Gerald Stanley, près de Biggar, en août 2016.

Selon M. Tootoosis, tous ces évènements trouvent leur source dans le projet colonial canadien, vigoureusement dénoncé par Idle No More.

C’est ainsi que quelques jours après l’acquittement de Gerald Stanley, la famille de Colten Boushie est allée sur la colline du Parlement pour s’entretenir avec le premier ministre, Justin Trudeau, et différents membres du Cabinet. La famille a demandé des changements dans le système judiciaire canadien pour tenir compte de la réalité des Premières Nations et des injustices qu'elles subissent. De son côté, Ottawa s’est engagé à procéder à des changements.

Plan serré sur de nombreux manifestants rassemblés dans une rue par une journée froide et enneigée.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

La campagne « Justice pour Colten » émane du mouvement Idle No More, selon les militants.

Photo : Radio-Canada / Chris Donovan

Solidarité entre Autochtones et vision d’avenir

Un des effets indéniables d’Idle No More est d’avoir favorisé une solidarité autochtone. « Oui, on est diversifié, on est plusieurs communautés autochtones, mais aussi on est plusieurs communautés urbaines autochtones, et on se connaît tous », affirme Natasha Kanapé Fontaine. Elle rappelle qu’une campagne de financement participatif visant à aider la famille Boushie à payer ses frais juridiques a amassé 173 125 $ à ce jour.

La vision est claire et sans équivoque. « Faire ce que mes ancêtres ont toujours fait, c’est-à-dire d’affirmer notre présence et notre capacité à vouloir vivre dans une société juste. C’est directement lié à l’initiative Justice pour Colten », déclare M. Tootoosis.

Nous avons le droit d’exister ici. Nos racines sont profondes ici.

Mylan Tootoosis

Alex Wilson rappelle qu’Idle More est avant tout un mouvement populaire pour promouvoir la résurgence autochtone. « Nous sommes à un moment charnière dans l’esprit et dans les cœurs de beaucoup d’Autochtones qui ont l’intention de bâtir un meilleur avenir », conclut Mylan Tootoosis.

En avant-plan, un homme brandit une aile d'aigle vers le ciel. En arrière-plan, des manifestants tiennent des pancartes.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

L'oncle de Colten Boushie, Alvin Baptiste, tient une aile d'aigle devant des manifestans réunis devant la Cour du Banc de la Reine de North Battleford le lendemain de l'annonce du verdict.

Photo : The Canadian Press / Matt Smith

Saskatchewan

Nations métisses et autochtones