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Les Jeux qui ne devaient rien coûter

Une foule à l'extérieur du stade olympique de Montréal, le 17 juillet 1976, jour d'ouverture des Jeux.
Si les Jeux olympiques de Montréal ont été un succès sportif et populaire, il en est tout autrement du point de vue financier. Photo: La Presse canadienne / Chuck Stoody
Radio-Canada

[2e de 3] Jean Drapeau avait convaincu la population que les Jeux olympiques de 1976 ne coûteraient pas un sou aux contribuables. Ce ne sera pas le cas, loin de là. Une inflation imprévue, l'appétit criminel de plusieurs entrepreneurs, les guerres syndicales, les grèves et, selon plusieurs, la mégalomanie du maire de Montréal ont fait exploser les coûts. Retour sur ce fiasco financier.

Un texte de Solveig Miller, de Tout le monde en parlait

Même le ministre libéral des Finances de l’époque avait mordu à l’hameçon du maire. En janvier 1973, il affirmait que trois sources de revenus seraient suffisantes pour couvrir la totalité des Jeux sans qu’il y ait de déficit : la monnaie, les timbres et la loterie.

« Ça a été l’erreur, j’ai avoué par la suite, c’est d’avoir cru sur parole les données, les chiffres de monsieur Drapeau », dit aujourd'hui Raymond Garneau.

Un billet de la loterie olympique des Jeux de 1976 à Montréal.La loterie olympique était un des moyens mis en place pour payer pour les Jeux de Montréal. Photo : Radio-Canada

Au coeur du problème, le stade. Au lendemain de l’obtention des Jeux, le maire Drapeau annonce le choix de son architecte, le Français Roger Taillibert.

« J’ai été renversé par le genre de structures de monsieur Taillibert. À ce moment-là, l’architecte faisait des concours pour les équipements sportifs et il les gagnait tous. Il réalisait des installations sportives, avec des lignes fantastiques à des coûts très bas, parce qu’il utilisait le béton », souligne Claude Phaneuf, ingénieur de la Ville de Montréal qui a accompagné Jean Drapeau au stade du parc des Princes à Paris, un des chantiers de l’architecte français.

Roger Taillibert obtient le contrat de Montréal sans soumission ni concours. La commande du maire Drapeau à l’architecte français est claire : le stade doit être conçu de manière à pouvoir, après les Jeux, accueillir deux équipes de sports professionnels, le baseball des Expos et le football des Alouettes. Le concept doit inclure un mât et un toit rétractable. Jean Drapeau croyait, à tort, que c’était la solution pour assurer l’autofinancement du stade.

Dès le début des travaux, la tâche s'avère colossale. Les plans de Taillibert pour l’assemblage des voussoirs – pièces qui composent les consoles en arc – posaient d’énormes défis. L’ensemble de l'ossature du stade est un gigantesque puzzle de plus de 1500 morceaux, quelque chose qui n'avait jamais été fait au Québec. Rita Dionne-Marsolais, qui a été responsable de la Régie des installations olympiques dans le gouvernement péquiste de Jacques Parizeau, croit que les ingénieurs n'avaient pas toute l'expérience requise pour mener à bien ce genre de projet délicat et qu'ils auraient dû faire appel à des experts en la matière.

Le stade est un ouvrage délicat. Ceux qui le réalisaient n’avaient pas toute la compréhension de l’envergure, de la finesse et de la conception initiale du projet. Nos ingénieurs étaient bons dans les grosses constructions de génie civil, comme des routes, des ponts, des barrages.

Rita Dionne-Marsolais
Des consoles du stade olympique de MontréalLes consoles du stade olympiques sont constituées de plus de 40 blocs de béton creux à l'intérieur : les voussoirs. Chaque voussoir est différent, ce qui rend l'assemblage très complexe. Photo : Radio-Canada

Le choc économique

Un autre obstacle s'ajoute par la suite : une inflation incontrôlable et planétaire. Toute l’industrie de la construction est sous le choc. Les prix du pétrole et des matériaux explosent. Le prix de l’acier, utilisé pour renforcer l’intérieur des structures de béton, passe de 200 $ à 1200 $ la tonne. Les employeurs du chantier, qui avait consenti des augmentations de 2,5 % aux travailleurs, refusent de rouvrir les ententes. Les travailleurs vont réagir en multipliant les grèves et les ralentissements de travail.

« Le taux d’inflation dépasse les 11 % et le salaire des travailleurs n’augmente que de 2,5 %. Ça veut dire que chaque heure travaillée, tu t'appauvris », explique Jean Cournoyer, ministre libéral du Travail à l'époque.

Comment rembourser le déficit?

Après les Jeux, Québec ramasse la plupart des factures. Le ministre québécois des Finances, Raymond Garneau, ignore cependant où trouver l’argent pour financer le déficit olympique. À trois reprises, il reporte son discours du budget.

C'est finalement l'Ontario qui donnera la solution au Québec, en décidant d'augmenter la taxe sur les cigarettes. « On commençait à parler des dangers de la cigarette pour les poumons. Alors, on a emboîté le pas. Le premier ministre Bourassa était satisfait qu’on ne taxe pas le revenu des gens, mais un produit de luxe et néfaste pour la santé », se souvient M. Garneau.

Quelques mois plus tard, en novembre 1976, le Parti québécois est porté au pouvoir. Le jeune Claude Charron est nommé ministre responsable de la RIO. Il décide alors de parachever le stade et choisit l'option du toit rétractable prévu dans les plans Taillibert. Le jeune ministre dit s’appuyer sur le rapport du comité sur l’avenir des installations olympiques présidé par l’architecte Jean-Claude Marsan.

M. Marsan conteste cette interprétation de son rapport. « C’était une mise en scène pour justifier une décision qui était prise, c’est ça la réalité. J’ai compris que j’étais manipulé, complètement. Ce que j’avais dit, c’est essayons de trouver une solution qui va permettre de couvrir [le stade] et qui n’empêchera pas éventuellement la solution de M. Taillibert, si jamais on pense que ça peut marcher. »

Le reportage de Solveig Miller est présenté à Tout le monde en parlait, dimanche 18 janvier à 21 h 30 sur RDI.

Les révélations de la commission Malouf

En juillet 1977, le gouvernement Lévesque déclenche la commission d’enquête Malouf pour faire la lumière sur l’explosion des coûts de construction du stade. On constate alors l'étendue des problèmes. Il n’y avait pas eu de budget global, aucun moyen de contrôle des coûts n’avait été mis en place, aucune gestion de projet avant l’arrivée à la rescousse de la RIO.

On apprend aussi que c’est l’équipe Drapeau qui a négocié avec les compagnies qui ont fait fortune, comme Schokbéton de Saint-Eustache. À l’abri du vandalisme sur le chantier pendant 1 an, 1000 employés y travaillent 6 jours par semaine, 24 heures sur 24. Montréal a payé les 13 millions de dollars pour construire l’usine de l'entreprise, en plus de payer les blocs qui y étaient produits. Après les Jeux, Schokbéton a racheté la bâtisse pour à peine 300 000 $.

La commission Malouf permet aussi de rendre publique la facture d’électricité du chantier : 35 millions de dollars. Au départ, les consoles devaient être assemblées en été, mais en raison de tous les conflits de travail, l’assemblage s’est fait en hiver. Il a donc fallu des abris et du chauffage pour que la colle durcisse.

Parmi les autres problèmes qui font exploser les coûts, ceux concernant la livraison de l'acier d'armature. Les témoignages faisant état de camions qui ne font qu'entrer et sortir du stade sans décharger leur cargaison abondent. Le même stratagème est rapporté pour des bétonnières.

L'architecte Roger Taillibert.Roger Taillibert a toujours refusé de prendre le blâme pour les dérapages entourant les coûts du stade olympique. Photo : Radio-Canada

L’architecte Taillibert, dont on apprend que les honoraires se sont élevés à 12,85 millions de dollars, témoigne aussi à la commission. Il soutient que le maire Drapeau lui a donné carte blanche et estime que tous les dépassements de coûts sont liés à des malversations, à des grèves, au vandalisme et aux super-bénéfices dont jouissaient les entrepreneurs. Il refuse d'être tenu pour responsable, alléguant qu'on ne lui avait pas confié la gestion financière de l’opération.

« Dans l’organisation et la responsabilité des architectes en France, ce volet-là est intégré. Ici, on l'a séparé. Celui qui signe le plan doit ensuite l’assumer et, au Québec, quand on fait des grands projets, ce sont des ingénieurs », dit Rita Dionne-Marsolais.

Même aujourd'hui, Raymond Garneau, l’ancien ministre des Finances, reste convaincu que l'architecte a sa part de responsabilité dans le fiasco.

Il faut avoir du culot pour se dégager de toute responsabilité. Je comprends que monsieur Drapeau pouvait être mégalomane, mais qui aurait pu lui donner une évaluation des coûts, sinon celui qui a fait le plan?

Raymond Garneau

Quant à la journaliste Lise Bissonnette, elle cible Jean Drapeau, à qui elle reproche d’avoir voulu faire porter le blâme à Roger Taillibert.

« Il l’a laissé devenir le bouc émissaire facile pour des gens qui faisaient du commentaire de coin de table et qui disaient : "c’est la faute de Taillibert, un Français, un architecte qui a des idées de mégalomanie". C’était plus facile. »

En 1980, à la veille du dépôt du rapport de la commission Malouf, le ministre Claude Charron commence à réaliser que le stade risque de devenir un puits sans fond pour les finances publiques.

Pendant les travaux de parachèvement du mât, les ingénieurs constatent qu’il manque 30 % de béton. Du béton qui aurait dû être coulé, mais qui ne l’a pas été. Un autre exemple de fraude.

« Pendant la construction, au fur et à mesure que l’on rajoutait des étages sur le mât, les pattes, jusqu’à 150 pieds sous terre, avaient tendance à vouloir s’élargir comme une chaise que l’on surchargerait, compromettant la stabilité de toute la structure. En fait, le stade aurait pu s’écrouler », affirme M. Charron.

Le béton a alors été remplacé par de l’acier beaucoup plus léger et le mât a pu être terminé.

L'ancien maire de Montréal Jean DrapeauJean Drapeau est sévèrement blâmé pour le fiasco financier du stade olympique. Photo : Radio-Canada

Le rapport Malouf montre du doigt Jean Drapeau, qu’il identifie comme le principal responsable du désastre financier. Il ajoute que son incompétence et sa mauvaise gestion ont permis tous les abus : ceux des syndicats, des entrepreneurs et des fournisseurs. Le juge Malouf blâme aussi le maire de Montréal pour le choix de Roger Taillibert, un architecte qui, selon lui, n’avait que des préoccupations esthétiques.

Une conclusion que ne partage pas Lise Bissonnette, qui accuse le juge Malouf d’avoir ainsi contribué au mauvais destin du Parc olympique.

« Il impute d’une certaine façon le dérapage à l’architecture un peu particulière. Ceux qui connaissent l’architecture savent que ça n’aura jamais été une équation. C’est pas l’architecture spéciale du stade qui a créé le dérapage, c’est évidemment le vol, la corruption, le chantage, la mauvaise gestion. C’est tout ce qu’on voudra, mais c’est quand même pas l’idée de M. Taillibert », soutient-elle.

Le gouvernement libéral de Robert Bourassa ne reçoit aucun blâme de la commission Malouf. Tous les gros contrats du Parc olympique avaient été octroyés par la Ville de Montréal bien avant la mise sur pied de la RIO, qui, elle, relève de Québec.

Le maire Drapeau conteste les conclusions du juge Malouf et promet d’y répondre, ce qu’il ne fera jamais.

Il faudra aux Québécois près de 40 ans pour payer l’aventure olympique, qui s'est finalement élevée à 3 milliards de dollars, en incluant la dette et les intérêts.

Mais, aujourd'hui, le problème du toit demeure entier.

Société