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Les antibiotiques, oubliés par l’industrie pharmaceutique

Radio-Canada

Au cours des dernières décennies, l'industrie pharmaceutique a presque entièrement abandonné le développement d'antibiotiques. Qu'est-ce qui explique ce désintérêt, alors que l'Organisation mondiale de la santé (OMS) prévient que le monde commence à manquer d'antibiotiques efficaces?

Un texte de Mélanie Meloche-Holubowski

Après la découverte de la pénicilline en 1928, plusieurs nouveaux antibiotiques ont été découverts. Mais depuis cet « âge d’or », peu de nouveaux antibiotiques ont été mis sur le marché. Ceux qui ont été découverts ont rapidement entraîné une résistance.

« Depuis, les entreprises pharmaceutiques ont perdu leur expertise et leur intérêt pour la recherche et le développement », explique Aidan Hollis, professeur d’économie à l’Université de Calgary.

Depuis les années 80, de nombreuses pharmaceutiques, dont 15 des 18 plus grandes multinationales, ont abandonné toute recherche, ainsi que le développement d’antibiotiques.

Selon John H. Powers, professeur de médecine clinique au George Washington University School of Medicine, l’industrie pharmaceutique a une grande part de responsabilité dans le développement de la résistance.

Dans les années 80, les entreprises ont développé beaucoup d’antibiotiques pour traiter des maladies, comme les otites et les bronchites, qui se guérissent avec le temps et sans antibiotiques. Ceci a mené à un usage inapproprié et à la résistance.

John H. Powers, George Washington University School of Medecine

« Le pipeline est à sec »

Un employé observe une chaîne de production.Un employé de Sanofi-Pasteur travaille dans un laboratoire de Val-de-Reuil, en France, en 2012. Photo : Getty Images / AFP

Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), 51 antibiotiques synthétiques et 11 antibiotiques biologiques étaient en développement en mai 2017. De ces 62 antibiotiques, 42 ciblaient des pathogènes priorisés par l’OMS, les superbactéries.

Mais l’OMS estime que moins de 10 de ces antibiotiques pourraient être mis en marché d’ici cinq ans. « Ces nouveaux traitements ajouteront peu à l'arsenal déjà existant et ne seront pas suffisants pour faire face à la menace imminente de la résistance antimicrobienne », avertit l’OMS.

La mise en marché d’un nouvel antibiotique peut prendre de 8 à 12 ans. « Il y a cette fausse idée qu’on peut trouver de nouveaux médicaments en criant "ciseaux" », ajoute M. Powers. Si rien n’est fait bientôt, le manque d’antibiotiques pourrait se faire ressentir dans les années à venir, avertissent les experts.

Pourquoi ce désengagement?

En 1967, le directeur du Service de santé publique des États-Unis a déclaré que « la guerre contre la peste a été gagnée » et que, désormais, les ressources nationales en santé seraient redirigées vers des problèmes chroniques, comme le cancer et les maladies cardiaques. Ce fut la fin de la chasse aux nouveaux antibiotiques.

Entre 1999 et 2005, seulement 11 nouveaux antibiotiques ont été approuvés par le Secrétariat américain aux produits alimentaires et pharmaceutiques (FDA), comparativement à :

  • 22 traitements contre des problèmes neurologiques (dépression, alzheimer, sclérose en plaques, Parkinson, migraine);
  • 22 traitements oncologiques;
  • 16 médicaments contre les problèmes cardiaques;
  • 9 médicaments contre le diabète;
  • 7 médicaments antirétroviraux;
  • 4 produits pour traiter des maladies respiratoires;
  • 4 médicaments contre le VIH.

Selon de nombreux experts, il ne fait aucun doute que le désintérêt de l’industrie pharmaceutique est directement lié à ses marges de profits.

« Fondamentalement, les entreprises pharmaceutiques opèrent dans un contexte strictement économique », indique Joel Lexchin, professeur émérite à l’École de santé publique et de gestion à l’Université York.

Un antibiotique rapporte environ 50 millions de dollars à une entreprise pharmaceutique, comparativement à 720 millions de dollars pour un médicament neurologique et à 1,15 milliard de dollars pour un médicament musculo-squelettique. Les antibiotiques peuvent généralement être vendus tout au plus quelques milliers de dollars par traitement, alors que certains traitements de chimiothérapie coûtent des centaines de milliers de dollars.

Selon le Tufts Center for the Study of Drug Development, le coût pour développer un médicament est de 802 millions de dollars, soit quatre fois plus qu’en 1987. Le gouvernement américain estime pour sa part que la facture peut dépasser les 1,7 milliard de dollars.

Puisque les antibiotiques sont normalement utilisés pour un temps limité, ils ne sont pas aussi lucratifs que les traitements contre les maladies chroniques, explique M. Powers. « Les entreprises sont plus intéressées par des produits qui seront utilisés pendant des décennies, comme des médicaments pour le diabète, pour le cholestérol. Ces entreprises peuvent faire beaucoup plus d’argent avec les maladies chroniques. »

De plus, pour combattre la résistance, les antibiotiques doivent être utilisés avec parcimonie, réduisant encore plus la marge de profit des entreprises. Celles-ci hésitent à investir des millions de dollars dans un produit qui ne sera utilisé qu’en dernier recours. « Si on découvre de nouveaux antibiotiques, on ne veut pas les voir être produits massivement pour ne pas provoquer davantage de résistance », souligne David Patrick, épidémiologiste au Centre pour le contrôle des maladies de la Colombie-Britannique.

L’industrie pharmaceutique avance donc que le coût de développement est trop élevé par rapport aux profits potentiels. « Faire des profits avec les antibiotiques est irréaliste. Il y a clairement un échec du marché », croit M. Patrick.

Le Dr Powers est clairement irrité par le fait que les entreprises pharmaceutiques soient si avides.

Il faut se demander pourquoi ils ont besoin de faire 1 milliard de dollars avec un produit. C’est du chantage. Ils utilisent les antibiotiques comme rançon pour obtenir des incitatifs financiers ou pour justifier des prix exorbitants.

John H. Powers, George Washington University School of Medecine

Selon le Dr Powers, un antibiotique ne devrait pas coûter 1 milliard de dollars à développer. « C’est un non-sens. La majorité de l’argent est utilisé pour la publicité, pas pour la recherche. »

Les entreprises les plus engagées dans la recherche

Un indice de référence sur la recherche et développement d’antibiotiques par l’industrie pharmaceutique a été publié pour la première fois en janvier. L'AMR Benchmark, rapport financé par UK AID et par le ministre néerlandais de la Santé, s’est penché sur le travail de 30 entreprises (8 multinationales, 10 fabricants de médicaments génériques et 12 entreprises biopharmaceutiques).

GlaxoSmithKline (GSK) mène le bal avec 55 projets antimicrobiens (dont 13 vaccins). Sanofi et Novartis dirigent chacun 21 projets, dont la plupart ciblent des pathogènes priorisés par l’OMS. Merck a 16 projets en cours et Pfizer, 7. Johnson & Johnson est également bien classée en raison de sa recherche axée sur la tuberculose.

Il est difficile de chiffrer exactement combien chaque entreprise dépense pour ces projets, mais GSK affirme avoir dépensé plus de 1 milliard de dollars en 10 ans pour contrer la résistance aux antibiotiques. Par comparaison, GSK dépense 4 milliards de dollars annuellement en recherche et développement.

« Il faut mettre ces données en perspective, précise le Dr Powers. La quantité d’argent dépensée en recherche et développement pour de nouveaux antibiotiques n’est qu’une petite fraction du budget alloué à d’autres projets. Seulement quelques entreprises dépensent suffisamment. »

Du côté des fabricants de médicaments génériques, Mylan, Cipla et Fresenius Kabi sont parmi les plus actifs.

Ce sont surtout les petites et moyennes entreprises qui sont le plus engagées, explique John. H. Powers. Mais elles font souvent face à des coûts exorbitants et abandonnent leurs projets.

Pour la plupart des nouveaux produits, la recherche se fait d’abord par les universitaires et de plus petites entreprises. Si le produit est financièrement viable, les multinationales achètent la découverte pour la commercialiser. « S’il n’y a aucun intérêt à commercialiser un produit, la recherche préliminaire écope », précise M. Hollis.

Comment convaincre les entreprises d’investir?

Les entreprises pharmaceutiques ont-elles une responsabilité sociale de développer des antibiotiques? Comment les inciter à innover?

Pour les experts interrogés, il est évident que le système doit être réformé et que la solution ne passe pas nécessairement par davantage d’incitatifs financiers.

« Je ne pense pas que l'on s'attende à ce que les nouveaux antibiotiques deviennent des produits vedettes qui rapportent beaucoup d’argent. Mais si nous fournissions suffisamment d'incitatifs, ça encouragerait la recherche et le développement », indique Aidan Hollis.

Plusieurs propositions ont été faites au cours des dernières années et quelques initiatives ont pris forme, mais leur impact est encore relativement limité.

Il faut une volonté politique, mais cette volonté n’est pas encore là. Il y a toujours la conviction que le libre marché peut relever le défi.

Joel Lexchin, Université York

Prix et compétition

Des manifestants empilent des centaines de faux billets de banque devant l'entrée de Pfizer. Des bénévoles de Médecins sans Frontières manifestent devant la maison-mère de Pfizer à New York, le 12 novembre 2015, contre les prix élevés des vaccins. Photo : Getty Images / Spencer Platt

Des récompenses financières aux entreprises qui produisent des antibiotiques sont parmi les incitatifs les plus souvent suggérés pour encourager les entreprises à innover.

M. Lexchin croit qu’on devrait s’inspirer de certaines compétitions d’innovation (pensons au concours Ansari X pour lancer dans l’espace un véhicule spatial habité, au prix Orteig qui a poussé Charles Lindbergh à entreprendre son vol au-dessus de l’Atlantique) et attribuer des prix à ceux qui réussissent à développer de nouveaux antibiotiques.

« Les entreprises peuvent soumettre leurs antibiotiques à la compétition et, selon la valeur thérapeutique du médicament, elles obtiendront une partie du prix, propose M. Lexchin. Ainsi, les entreprises pourront développer des antibiotiques novateurs, sans ressentir le besoin d’en vendre en grandes quantités pour récupérer leurs investissements. »

Pour financer ces prix, les gouvernements pourraient, par exemple, verser un certain pourcentage de leur PIB à un fonds mondial. L’équilibre est mince : des contributions trop faibles n'intéresseraient pas les entreprises; des cotisations trop élevées rebuteraient certaines nations.

Pour convaincre les pays les moins nantis à contribuer au fonds, on suggère de garantir un prix maximal pour les antibiotiques à ceux qui investissent dans le fonds. Certains experts estiment toutefois qu’une telle clause risque de « punir » les malades advenant un non-engagement de leur gouvernement.

M. Hollis précise qu’il faudrait imposer certaines conditions, comme établir un prix de revente maximal pour l’antibiotique. « Sinon, il y a le risque que les entreprises exploitent le marché. Elles pourraient empocher le prix et essayer de faire le maximum de profits possible. »

Les partenariats entre le privé et le public sont indispensables, ajoutent les experts.

Nous avons besoin de nouveaux antibiotiques et nous devons voir ce besoin comme étant un investissement public.

Joel Lexchin, Université York

Il existe déjà quelques partenariats, comme CARB-X, le Partenariat mondial pour la recherche et le développement sur les antibiotiques (GARDP), DRIVE-AB, Biomedical Advanced Research and Development Authority (BARDA) et New Drugs for Bad Bugs. « Les gens prennent la question au sérieux, mais il n’y a pas encore beaucoup de financement », précise M. Hollis.

M. Powers est toutefois sceptique, car l’utilisation d’incitatifs financiers n’a pas fonctionné dans le passé. « Les entreprises font déjà une fortune, dit-il, parce que les gouvernements leur donnent des incitatifs financiers. »

D’ailleurs, en Grande-Bretagne, l’organisme React s’est désisté de l’initiative DRIVE-AB, estimant qu’on accorde trop d’importance à ces prix. « Ce n'est pas une panacée. L'attention disproportionnée qu’ont ces prix dans le débat mondial est de plus en plus préoccupante », peut-on lire dans son communiqué.

Modifier l’obtention de brevets

Barack Obama tient un document aux côtés du Secrétaire américain de la Santé, Sylvia Burell, du Secrétaire américain de l'Agriculture, Tom Vilsak, et de l'astrobiologiste, Christopher Chyba. Le président Barack Obama lors du dévoilement d'une initiative de lutte contre la résistance antibiotique en 2015. Photo : Reuters / Jonathan Ernst

Une autre approche proposée – surtout par l’industrie pharmaceutique elle-même – est de prolonger la période d’exclusivité de leurs antimicrobiens. Ainsi, les entreprises pourraient, pendant quelques années de plus, facturer à un tarif plus élevé leur produit et maximiser leurs profits.

Justement, aux États-Unis, en juillet 2012, Barack Obama a entériné une loi qui augmente la période d’exclusivité de cinq ans pour certains médicaments.

M. Powers avance que ce type d’incitatif financier est trop faible pour réellement inciter les entreprises à développer des antibiotiques; elles ne veulent pas attendre 15 ans ou plus avant de récupérer leurs investissements.

« Si on prolonge les brevets, dit M. Powers, il n’y aura pas de compétition pendant encore plus longtemps, ce qui veut dire que les entreprises ont le monopole et elles l’utilisent pour augmenter les prix. Si elles font de l’argent avec cet antibiotique breveté, elles ne seront pas encouragées à en découvrir d’autres. Nous aurons alors un système qui aidera seulement les plus nantis. »

M. Hollis craint qu’une prolongation des brevets ne retarde la découverte de nouveaux antibiotiques. « La majorité de la recherche faite par les entreprises pharmaceutiques est faite dans le secret et est ensuite protégée par les brevets. Si un produit est un échec, cette information est gardée secrète et tout le monde continue de répéter la même fausse recherche. C’est très contre-productif. »

Assouplir la réglementation

Plusieurs pilules blanches.Des médicaments produits par la compagnie Roche Photo : Reuters / Dado Ruvic

L’industrie pharmaceutique affirme que les normes entourant l’approbation de nouveaux médicaments sont trop contraignantes. Elle propose de simplifier le processus, surtout pour les antibiotiques de dernier recours, et suggère notamment de récompenser les fabricants qui ont développé un antibiotique en leur accordant une approbation prioritaire pour un autre médicament potentiellement « vedette » et lucratif.

Cette idée préoccupe M. Powers.

Plus vite on approuve un médicament, plus vite l’entreprise peut faire de l’argent.

John H. Powers, George Washington School of Medecine

C’est d’ailleurs grâce à une réglementation moins sévère que l’industrie pharmaceutique a noyé le marché d’antibiotiques qui sont peu efficaces, souligne le docteur. En fait, selon une étude de M. Powers, plusieurs antibiotiques approuvés au cours des dernières années sont moins efficaces que les médicaments préexistants.

Trop souvent, les nouveaux antibiotiques sont comparés à d'anciens antibiotiques qui étaient inefficaces, ce qui fausse les résultats de certaines études, explique-t-il.

M. Powers est désolé par cette paresse scientifique, puisque la découverte d’antibiotiques au début du 20e siècle avait permis d’établir des processus scientifiques rigoureux pour tester ces nouveaux produits et prendre des décisions fondées sur la science. « Aujourd’hui, on fait tout pour contourner ce processus », selon lui.

Aux entreprises qui affirment que les études sont trop longues et complexes, M. Powers réplique que les essais cliniques pour les antibiotiques sont parmi les essais courts dans l’industrie pharmaceutique.

L’industrie pharmaceutique doit cesser d’utiliser le spectre d’un monde sans antibiotiques pour justifier un laxisme dans leur processus, ajoute M. Powers.

Les antibiotiques, pas la seule solution!

Une pharmacienne à Miami en Floride tient plusieurs bouteilles d'antibiotiques.Une pharmacienne à Miami en Floride tient plusieurs bouteilles d'antibiotiques. Photo : Getty Images / Joe Raedle

La meilleure façon d’éviter la résistance est d’abord et avant tout d’utiliser avec parcimonie les antibiotiques, disent les experts.

MM. Orange et Powers ajoutent qu’il ne faut pas négliger le développement de vaccins et d’autres méthodes pour prévenir les infections. Ainsi, la résistance aux antibiotiques pourrait être freinée, en évitant à la base les infections.

Cinq multinationales (GSK, Johnson & Johnson, Merck, Pfizer et Sanofi) ont présentement des vaccins sur le marché qui peuvent s’attaquer à l’un des 12 pathogènes priorisés par l’OMS.

Le rôle du gouvernement

En somme, il est difficile de forcer les entreprises pharmaceutiques à investir dans le développement d’antibiotiques, puisque ces entreprises exercent un démarchage très important auprès des gouvernements, rappelle Joel Lexchin.

« Les entreprises ont beaucoup de pouvoir. Le lobby pharmaceutique a dépensé 270 millions de dollars en 2016 aux États-Unis. L’industrie a convaincu les gouvernements de leur impact positif sur l’économie du pays. Les gouvernements écoutent quand on parle d’emploi et d’argent », ajoute M. Lexchin

De son côté, M. Powers croit que les gouvernements n’ont d’autre choix que d’intervenir. « Si on mettait les besoins des patients avant [...] l’argent, il serait possible de faire des profits. Mais en mettant les profits au premier plan, ni les patients ni l’industrie ne profitent. »

Industrie pharmaceutique

Économie