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Les Jeux qui ont failli ne pas avoir lieu

En janvier 1975, Jean Drapeau présente une maquette du Stade olympique.

La venue des Jeux olympiques à Montréal était le grand rêve du maire Jean Drapeau.

Photo : La Presse canadienne / PC

Radio-Canada

[1er de 3] C'est connu, les Jeux olympiques de 1976 ont été un succès sportif extraordinaire. Ce que l'on sait moins par contre, c'est que ces Jeux ont passé près de ne jamais avoir lieu à Montréal. Les responsables : le banditisme, la fraude, la violence, l'irresponsabilité et des politiciens timorés. Retour sur une saga méconnue.

Un texte de Solveig Miller, de Tout le monde en parlait

« Il y avait des rumeurs que le Comité international olympique allait enlever les Jeux à Montréal », se rappelle Victor Goldbloom, ancien ministre libéral des Affaires municipales et responsable de la Régie des installations olympiques.

Le rêve olympique du maire de Montréal Jean Drapeau a effectivement tourné rapidement au cauchemar et a failli dérailler. Selon le journaliste Guy Pinard, qui a couvert toute cette saga pour La Presse, la principale erreur du maire Drapeau dans le dossier olympique a été d'attendre trop longtemps avant de commencer les travaux de construction.

Montréal obtient en effet les Jeux de 1976 en mai 1970, mais la Ville attendra plus de trois ans avant d'entreprendre la construction du stade olympique. Et, dès le début, le chantier est constamment paralysé par des grèves, des ralentissements de travail et des actes de vandalisme sauvage.

L'ancien ministre du Travail, Jean Cournoyer

Selon l'ancien ministre du Travail Jean Cournoyer, la querelle entre la FTQ-Construction et la CSN est à l'origine du fiasco entourant la construction du stade olympique.

Photo : Radio-Canada

Une guerre de syndicats en est grandement responsable, selon plusieurs intervenants impliqués dans le dossier. Jusqu'à cette époque au Québec, la FTQ-construction contrôle l’embauche sur les chantiers, mais une autre centrale syndicale, la CSN, commence à s’affirmer.

« La CSN disait : "j'ai le droit d'être sur les chantiers de construction et ma carte est aussi bonne que la tienne". Sauf que les gens de la FTQ n'acceptaient pas ça. Alors, la seule façon qu'ils ont trouvée, c’était de battre les gens de la CSN. C’était des bandits. Je l’ai dit dans le temps, et je le répète aujourd’hui », soutient Jean Cournoyer, qui a été ministre libéral du Travail de 1970 à 1975.

« C’était l’anarchie dans le parc olympique. Les gens, le jour, construisaient quelque chose, la nuit le détruisaient », renchérit Claude Phaneuf, qui était ingénieur en chef de la Ville de Montréal et responsable des installations olympiques.

Qu’importe les problèmes, le maire s'entête et tient à être le seul maître à bord. Même si les Jeux olympiques ont été accordés à Montréal, et non à la province ou au pays, Québec commence à s'inquiéter. Le gouvernement de Robert Bourassa demande à la Ville d’adjoindre un ingénieur expérimenté qui a déjà réalisé des projets d’envergure. Jean Drapeau se plie à la demande de Québec et embauche Bernard Lamarre, le futur fondateur de la firme Lavallin.

« La Ville n'avait pas la capacité de gérer financièrement et techniquement un projet de cette envergure-là, surtout pas la capacité d’en évaluer les coûts. C’était impossible », explique Raymond Garneau, ministre libéral des Finances, de 1970 à 1976.

La construction du stade olympique de Montréa

La construction du stade olympique a été paralysée par des grèves 155 jours.

Photo : Radio-Canada

Malgré l’arrivée d’un ingénieur d’expérience, les problèmes persistent. En novembre 1974, les camionneurs en grève ne livrent plus les matériaux, et en décembre, les ferrailleurs ne posent plus l’acier d’armature du béton. Les travaux sur le chantier piétinent et la presse locale et internationale commence à dénoncer les retards dans la construction.

En janvier suivant, le premier ministre Robert Bourassa convoque à Québec une commission parlementaire d’urgence et réclame des réponses de l’équipe Drapeau. Il veut savoir combien coûteront les Jeux et, surtout, s'ils seront prêts à temps.

« Monsieur Drapeau n’a pas parlé de coûts, il a laissé ça à [l'ingénieur] Bernard Lamarre, dont l’estimation était de 600 millions de dollars. Je lui ai demandé s'il pouvait nous le garantir. Il a dit qu'il ne pouvait pas donner de garantie », se souvient l'ex-ministre Garneau.

Au printemps 1975, le chantier est toujours ralenti par du vandalisme, qui oblige à recommencer le travail, et un nouveau débrayage. Le climat de travail est empoisonné. Les ouvriers se rebellent aussi contre les recommandations de la commission Cliche – qui enquête sur les pratiques syndicales dans le milieu de la construction –, qui demandent la mise en tutelle de quatre syndicats affiliés à la FTQ-construction infiltrés par des éléments criminels et la démission de leur chef, Dédé Desjardins.

À la mi-juillet, une nouvelle commission parlementaire se tient à Québec. Encore une fois, l’équipe de Jean Drapeau soutient que tout se déroule bien.

Mais la situation est telle que Lord Killanin, le président du Comité international olympique, se déplace à Montréal pour visiter le chantier. La Ville lui soumet son rapport.

« On lui avait assuré que tout serait prêt à temps pour les Jeux olympiques, y compris le mât olympique terminé et le toit installé. Quelques jours après, j'ai mis la main sur le document et de toute évidence on ne lui a pas donné l'heure juste », indique le journaliste Guy Pinard.

Peu après, le premier ministre intervient une nouvelle fois. Robert Bourassa convoque une réunion secrète à Sorel, chez ses beaux-parents, à laquelle sont conviés le ministre des Finances Raymond Garneau et l’ingénieur Bernard Lamarre. C'est lors de cette réunion que l'ingénieur avise le premier ministre que si la barre n'est pas redressée, le stade et le parc olympique ne seront pas prêts à temps.

« On s'apercevait qu'on s’en allait vers un mur, vers l'impossibilité de tenir les Jeux olympiques en 76. Nos informations étaient claires et nettes. On était sûrs de notre coup. Il fallait que le gouvernement intervienne », souligne Guy Pinard.

L'ancien ministre libéral des Affaires municipales et responsable de la Régie des installations olympiques, Victor Goldbloom

Selon le président du CIO de l'époque, Victor Goldbloom, à la tête de la Régie des installations olympiques, a sauvé les Jeux de Montréal.

Photo : Radio-Canada

Québec intervient finalement et écarte le maire Jean Drapeau. Le gouvernement crée la Régie des installations olympiques (RIO) pour sauver le projet.

« La Ville n'avait jamais tenu de réunion quotidienne sur le chantier amenant à une seule table le contractant, les sous-contractants et les représentants des ouvriers. Alors, chaque jour, on se réunissait, on se demandait : "qu'est-ce qui est allé mal aujourd'hui, qu'est-ce que nous pouvons faire pour corriger la situation, pour rattraper le temps perdu?" », explique Victor Goldbloom, ministre libéral des Affaires municipales et responsable de la Régie des installations olympiques nouvellement mise sur pied.

Les effets se font sentir rapidement. Le sabotage et le vandalisme sont considérablement réduits, mais toutes les mauvaises pratiques ne sont pas complètement enrayées. Par contre, le temps presse.

« On peut bien essayer de lancer une enquête pour savoir qui a fait ça. [Mais on s'est dit qu'avec] le temps qu’on va passer à creuser ces dossiers-là, et mettre le diable partout, on ne finira pas les travaux », se rappelle l'ex-ministre Raymond Garneau.

Pour le journaliste Guy Pinard, « si la RIO n’avait pas été créée, il n’y aurait carrément pas eu de Jeux olympiques à Montréal ».

En tout, le chantier a été paralysé par des grèves pendant 155 jours, soit 30 % du temps. C'est sans compter les ralentissements de travail.

Mais l’honneur sera sauf. Le 17 juillet 1976, le stade, même sans mât et sans toit, accueille 12 000 athlètes venus du monde entier. Si le maire Jean Drapeau récolte tous les honneurs, les principaux acteurs de l'époque savent que la réalité est tout autre. Dans ses mémoires, Lord Killanin attribue la tenue des Jeux à Montréal à Victor Goldbloom, l’homme qui l’a convaincu de ne pas les annuler en lui assurant que son équipe livrerait le stade à temps.

Stéphane Préfontaine et Sandra Henderson allument la vasque olympique au Stade lors de la cérémonie d'ouverture le 17 juillet 1976.

Stéphane Préfontaine et Sandra Henderson allument la vasque olympique au Stade lors de la cérémonie d'ouverture le 17 juillet 1976.

Photo : La Presse canadienne / Archives

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