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L'éphémère bureaucratie du groupe armé État islamique

De la fumée s'élève dans les airs au-dessus de la vieille ville de Mossoul le 8 juillet 2017.

Les combats pour reprendre Mossoul ont détruit une bonne partie de la ville.

Photo : Reuters / Alaa Al-Marjani

Radio-Canada

Après la révolution vient la normalisation. Suite à sa conquête de la métropole irakienne de Mossoul, en 2014, le groupe armé État islamique a mis sur pied une véritable bureaucratie, histoire d'assurer sa légitimité comme nouvel acteur politique au Moyen-Orient. Plongée dans cet éphémère univers gouvernemental.

Ils avaient d'abord été accueillis en héros : des hommes stricts, certes, mais aussi polis, et qui avaient surtout réussi à faire cesser les violences qui ébranlaient Mossoul depuis l'invasion américaine de 2003. Soldats américains, puis forces irakiennes corrompues, militants d'une déclinaison de l'islam ou d'une autre... Tous se sont affrontés à Mossoul, au fil des ans, avant que les combattants de l'État islamique (EI) ne prennent le contrôle de la ville à la suite de la débandade de quelque 50 000 soldats et miliciens irakiens.

Cette « libération » de Mossoul n'en était pourtant pas une. Dans l'ombre, des gens liés de près ou de loin à la cause des combattants de l'EI, y compris d'anciens soldats de l'armée de Saddam Hussein ayant pris le maquis après la défaite de 2003, augmentaient depuis des années leur mainmise dans toutes les sphères d'activité de la métropole, notamment en exerçant divers rackets et en récupérant jusqu'à 8 % de la valeur des contrats municipaux.

Maintenant, la voie était libre pour concrétiser le rêve de califat islamique du leader extrémiste Abou Bakr al-Baghdadi, qui a établi son quartier général à Mossoul.

Préserver l'État

Comme quantité de régimes autoritaires et révolutionnaires avant lui, qu'il s'agisse des bolchéviks ou encore des talibans, le groupe armé État islamique avait besoin d'une structure administrative solide pour assurer sa mainmise sur les régions occupées.

Les habitants de Mossoul assistent donc à une importante refonte des structures administratives de la ville : tous les services municipaux sont dissous, puis renaissent sous la forme de ministères supervisant tous les aspects de la vie quotidienne.

Des édits gouvernementaux de plus en plus sévères instaurent peu à peu un véritable climat de terreur : les minorités religieuses ont fui la région, quand leurs membres n'ont pas été persécutés, torturés, réduits en esclavage ou encore froidement assassinés. Les chrétiens, entre autres, sont condamnés à se convertir, à payer une lourde taxe ou à s'exiler.

Des responsables du nouvel État totalitaire pillent, volent ou confisquent les propriétés et les biens des « mauvais » croyants pour en faire profiter les gens bien vus du régime, les combattants de l'État islamique et les dirigeants du mouvement.

Paradoxalement, les édits religieux semblant tout droit sortis de la période la plus sombre du Moyen-Âge côtoient les solutions modernes pour « simplifier » le fonctionnement du nouveau gouvernement. Des compteurs électriques intelligents sont ainsi installés dans les résidences pour faciliter le paiement des factures.

Dans la rue, tous ceux qui sont restés courbent l'échine et paient les nouvelles taxes. À vouloir contester, on se retrouve rapidement fouetté, amputé d'une main, ou pire. Alors on endure en silence, comme l'ont fait d'innombrables populations coincées dans l'étau du totalitarisme à travers les siècles.

Pendant ce temps, pourtant, le pétrole extrait des champs sous contrôle intégriste est vendu en Syrie, en Irak et en Turquie pour y être raffiné. En échange, signe du côté bipolaire de la guerre, on importe des biens qui franchissent parfois deux, trois, voire quatre lignes de front.

Des membres des forces irakiennes de contre-terrorisme brandissent un drapeau de l'État islamique.

Le califat de l'État islamique n'aura pas résisté à la riposte des forces coalisées.

Photo : Reuters / Alaa Al-Marjani

Fausse utopie

Comme dans bien des régimes tyranniques fondés sur un idéal d'égalité parfaite, certains apparaissent rapidement plus égaux que d'autres.

À l'hôpital, un système à deux vitesses se met en place. « Les membres de l'EI et leur famille recevaient les meilleurs traitements et avaient accès à tous les médicaments, tandis que les gens normaux, les awam, étaient forcés d'acheter leurs remèdes sur le marché noir », raconte Wassan, une jeune médecin qui est demeurée à son poste lors de la chute de la ville pour prendre soin des blessés et poursuivre son travail.

Nous avons commencé à détester ce que nous faisions. En tant que docteure, je suis supposée traiter tous les gens de façon équitable, mais [les dirigeants de l'EI] nous forçaient à traiter leurs patients uniquement. Je me dégoûtais.

Wassan

Mossoul prenait l'allure d'un étrange hybride de structures tout aussi dysfonctionnelles que les autres faites de libéralisme économique sous contrôle totalitaire. Wassan vivait dans un système ahurissant où l'État irakien continuait de verser son salaire, même si les responsables de l'EI y prenaient leur part.

Au dire d'un ancien administrateur, « le génie de l'État islamique découle de sa capacité à unir un univers de contradictions, dans le but d'atteindre un objectif unique ».

La chute

Confrontée à une situation intenable, Wassan a commencé à poser de petits gestes de contestation, puis à carrément organiser un réseau clandestin d'acquisition de médicaments pour offrir des soins aux blessés et aux malades sous le manteau.

Si elle n'était probablement pas la seule à tenter de précipiter le retour à une situation plus normale, c'est l'épuisement de l'argent qui précipita la chute de l'État islamique et de son gouvernement de Mossoul.

À court de fonds - le « califat », à l'image d'un schème de Ponzi, avait besoin de toujours plus de ressources pour fonctionner -, l'administration de Mossoul a cessé de payer ses employés.

Et devant la progression des forces coalisées sous l'égide des États-Unis, les méthodes de l'EI sont devenues de plus en plus désespérées.

Aujourd'hui, l'EI n'est plus qu'un mauvais souvenir, mais Mossoul est en ruines. La bureaucratie, elle, a survécu. Seuls les dirigeants ont changé.

Pour Wassan, la fin de la dictature a un goût doux-amer. Ses trois années de service sous la chape de plomb de l'EI ne sont pas considérées comme valides par le gouvernement irakien.

Je suis de retour à la case départ. Et vous me demandez pourquoi Mossoul est en colère? Bien sûr que nous sommes en colère, si vous continuez à nous traiter comme si nous faisions tous partie de l'État islamique.

Wassan

La guerre a changé de forme. Elle se déroule maintenant entre ceux qui sont partis, et ceux qui sont restés. Les premiers accusent les seconds d'avoir collaboré avec l'ennemi, tandis que les seconds soutiennent que les premiers n'ont pas souffert, eux, des trois années sous la terreur.

État islamique, le règne de la terreur
Avec les informations de The Guardian

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