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La phase « zombie » de l’ALENA cause des maux de têtes aux entrepreneurs canadiens

Des camions traversent les douanes canadiennes en provenance des États-Unis à Windsor, Ontario.

Des camions traversent les douanes canadiennes en provenance des États-Unis à Windsor, Ontario.

Photo : Reuters / Rebecca Cook

Radio-Canada

Une ronde de négociation après l'autre, l'Accord de libre-échange nord-américain semble plongé dans cette période d'incertitude où on ne sait pas si l'accord survivra, et si oui, sous quelle forme et avec quels tarifs. Les effets de la renégociation et de l'incertitude qui l'accompagne se font déjà sentir chez les entrepreneurs canadiens.

Un texte de Christian Noël

La compagnie Felton Brushes, de Hamilton, fabrique des balais et des brosses de toutes sortes pour déneiger les rails de chemin de fer, dépoussiérer les planchers d’entrepôts et nettoyer les tuyaux des compagnies de forage.

Le propriétaire Tony Ponikvar explique que 25 % de ses produits sont vendus aux États-Unis, mais que c'est au sud de la frontière que se trouve son plus grand potentiel de croissance. Cependant, la renégociation de l’ALENA rend l’avenir plus incertain.

Sans ALENA, on fait quoi?

Une nouvelle mouture de l’Accord pourrait imposer de nouveaux tarifs, plus ou moins élevés. Et une annulation éventuelle de l’ALENA ouvre la porte à au moins deux possibilités : soit un retour aux tarifs en vigueur lors du premier Accord de libre-échange entre le Canada et les États-Unis, soit un passage aux tarifs préférentiels de l’Organisation mondiale du commerce.

Pour certains produits, les tarifs pourraient demeurer inchangés, augmenter légèrement ou encore exploser. Pour une compagnie comme Felton Brushes, même une hausse minime pourrait avoir un impact.

« Pour certains types de brosses, j’achète ma matière première aux États-Unis, raconte Tony Ponikvar, j’assemble le produit fini ici, et je revends à des clients américains. »

Si je dois payer des tarifs chaque fois que je traverse la frontière, même une hausse minime, ça s’accumule. Ça ferait augmenter mes prix et, à long terme, ça pourrait me faire perdre des contrats.

Tony Ponikvar, propriétaire de Felton Brushes

Au lieu d’agrandir ses installations et sa production au Canada, Tony Ponikvar cherche maintenant des avenues possibles aux États-Unis. « L’an dernier, nous avons acheté une usine en Ohio et nous avons déménagé la machinerie et la production ici à Hamilton. » Si c’était à refaire, dans le climat actuel, Tony Ponikvar laisse entendre qu’il aurait plutôt transféré une partie de sa production aux États-Unis.

L’avantage régional

Ces préoccupations quotidiennes pour bon nombre d’entrepreneurs canadiens ont encore plus d'impact dans les régions à proximité de la frontière américaine.

C’est le cas du Niagara, un des moteurs du secteur manufacturier en Ontario. « L’ALENA a été essentiel à l’essor économique de notre région », soutient la présidente de la Chambre de commerce du Grand Niagara, Mishka Balsom.

Depuis la signature de l’ALENA:

  • Investissements américains au Canada (250 %)
  • Exportations américaines au Canada (165 %)
  • Exportations canadiennes aux États-Unis (150 %)
  • Nombre d’emplois canadiens directement liés au commerce Canada/É.-U (2 millions)


Source : Chambre de commerce du Grand Niagara

Il est impossible de dire précisément dans quelle proportion l’ALENA est responsable de cette hausse, mais Mishka Balsom assure que « c’est majeur ». Depuis que l’Accord est de retour sur la table à dessin, elle remarque un ralentissement des projets d’investissement dans la région.

Mishka Balsom, présidente de la Chambre de commerce du Grand Niagara.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Mishka Balsom, présidente de la Chambre de commerce du Grand Niagara.

Photo : Christian Noel

Il y a plus d’hésitation, plus de prudence de la part des entreprises. Des projets d’expansion sont mis sur la glace. Les compagnies sont en mode “attente”, et ça affecte la croissance de la région.

Mishka Balsom, présidente de la Chambre économique du Grand Niagara

La Banque du Canada estime que l’incertitude entourant la renégociation de l’ALENA réduira la croissance des investissements de 0,7 % et celle des exportations de 0,2 % pour 2017 et 2018. La Banque Scotia s’attend à un effet minime sur le PIB canadien, soit une baisse d’environ 0,1 %.

La phase « zombie » de l’ALENA

Cette période où personne ne sait sur quel pied danser, l’économiste principal adjoint de la Banque Scotia l'appelle la phase « zombie » de l’ALENA.

La phase zombie, c’est la période d’incertitude sur l’avenir de l’ALENA, qui rend les décisions d’investissements plus difficiles et qui implique une pause dans le niveau d’activité économique au Canada et même au Mexique.

Brett House, économiste principal adjoint à la Banque Scotia

Même si deux cycles de négociations de l’ALENA sont prévus en février et en mars, il est selon lui très improbable que les trois pays arrivent à un accord d’ici la date butoir prévue à la fin mars.

L’accord original de l’ALENA a pris quatre ans à être négocié, l’entente avec l’Europe, sept ans, et le Partenariat transpacifique, six ans.

« Réussir à moderniser une entente aussi complexe en sept ou huit mois serait un tour de force inimaginable, soutien Brett House, mais abandonner les efforts maintenant serait tout aussi surprenant. »

Bref, les négociations ont de bonnes chances de se poursuivre. Et l’incertitude aussi.

C’est bien possible que cette phase zombie se poursuive durant toute l’année 2018, en raison des élections présidentielles mexicaines ce printemps et des élections de mi-mandat américaines à l’automne.

Brett House, économiste principal adjoint à la Banque Scotia

« L’incertitude avantage les Américains »

Pendant que les entrepreneurs nagent dans l'inconnu, des compagnies comme Borderworx se retrouvent au coeur des échanges commerciaux canado-américains. L'entreprise de Sanborn, en banlieue de Buffalo, possède un immense entrepôt qui contient plus de 6 millions de dollars de marchandises.

Si l’édifice est en sol américain, le propriétaire, lui, est Canadien. La marchandise de l'entreprise est considérée comme étant en zone internationale. La compagnie Borderworx est une zone franche de commerce. Les entreprises peuvent entreposer leur marchandise ici sans payer de tarifs douaniers. Les tarifs s’appliquent seulement une fois que le produit sera acheté par un consommateur.

Les demandes affluent pour l'entreprise. « Nous recevons de plus en plus de requêtes, dit-il, surtout de compagnies canadiennes, qui tentent de limiter des dégâts potentiellement causés par la renégociation de l’ALENA », dit Dean Wood, propriétaire de Borderworx.

C’est une question de tarifs, mais aussi d’opacité de la frontière. « Si le flot de marchandise ralentissait en raison des contrôles douaniers plus sévères, l’efficacité de nombreuses entreprises sera affectée », craint Dean Wood.

Un de ses clients, qui préfère rester anonyme, a déjà déménagé la moitié de sa production aux États-Unis.

C’est 125 emplois d’une usine d’assemblage qui ont disparu au Canada pour déménager aux États-Unis, juste au cas où la renégociation de l’ALENA ne donne pas le résultat escompté.

Dean Wood, propriétaire de Borderworx

Une mesure préventive temporaire, remarque-t-il, mais qui pourrait devenir permanente. En période d'incertitude, estime Dean Wood, les entreprises n'aiment pas mettre tous leurs oeufs dans le même panier.

L’homme d’affaires soutient que certains de ses clients canadiens vendent de 90 % à 100 % de leurs produits aux États-Unis, et que le marché américain est souvent plus alléchant vue d'une expansion.

Plus les négociations de l’ALENA sont longues, plus l’incertitude grandit, et plus les États-Unis en profitent, au détriment du Canada.

Dean Wood, propriétaire de Borderlinx

Saisir l’opportunité

Une vision pessimiste que ne partage pas Mishka Balsom. Selon la présidente de la Chambre de commerce du Grand Niagara, ces bouleversements en cours forceront certaines entreprises à sortir de leur complaisance, celle d’avoir un partenaire fiable de l’autre côté de la frontière.

« Ça ouvre des horizons, à l’ouest avec le Partenariat transpacifique, et à l’est avec le libre-échange avec l’Europe, et ça développe de nouveaux marchés, des nouveaux consommateurs. »

À long terme, dit-elle, les choses vont se replacer. Mais à court terme, elle reconnaît que la renégociation de l’ALENA comporte ses défis.

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