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Ciblage de nouveaux arrivants chez Universitas?

Gros plan sur le logo bleu d'Universitas sur le mur du bâtiment abritant leurs bureaux, à Québec.

Les bureaux d'Universitas, à Québec

Photo : Radio-Canada

Radio-Canada
Prenez note que cet article publié en 2018 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

Le fournisseur de régime enregistré d'épargne-études Universitas cible-t-il les nouveaux arrivants pour gagner des clients? Des immigrants bénéficiaires de l'aide sociale se sont plaints après avoir été incités à cotiser même s'ils n'en avaient pas les moyens. Universitas dit ne pas cautionner cette façon de faire, mais l'affaire portée à l'attention de La Facture ne serait pas un cas isolé.

Un reportage de Julie Dufresne, pour La Facture

Sita (nom fictif) a 38 ans et vit au Canada depuis environ deux ans. Elle craint les répercussions de son témoignage en dénonçant un représentant qui vient d’Afrique, comme elle, et qui lui a vendu un produit financier au-dessus de ses moyens.

Quand elle est arrivée au pays, Sita était sans le sou, seule avec sa fille. Elle avait passé cinq ans dans un camp de réfugiés en Afrique.

« Elle habitait dans un petit village et, un jour, elle est partie au marché avec sa plus jeune fille, raconte Agathe Dufour, une résidente de Québec qui l’accompagne bénévolement. Le village a été attaqué par une guérilla. Quand elle est revenue, tout était brûlé. Elle était seule avec sa petite de deux ans, ne trouvait plus son mari ni ses trois autres enfants »

En arrivant au Canada, Sita doit donc tout apprendre. Elle ne connaît ni le pays ni le climat, elle est analphabète et balbutie à peine le français.

« Quand ils arrivent ici, ils n'arrivent pas dans un nouveau pays : ils arrivent sur une nouvelle planète, illustre Agathe Dufour. Ici, tu as besoin de vêtements chauds, de nourriture équilibrée... l'école, c'est loin dans la priorité pour la survie. »

Agathe Dufour a les cheveux noirs coupés aux épaules, les yeux bleus et porte des lunettes noires. Elle regarde la journaliste lors d'une entrevue devant la caméra.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Agathe Dufour, l'accompagnatrice bénévole de Sita

Photo : Radio-Canada

Au début de 2016, Sita est au Québec depuis à peine deux mois. Elle rencontre Simon Botshaba, un Africain, tout comme elle.

Simon Botshab, « Monsieur Simon », comme il se fait appeler, est représentant chez Universitas. Il propose à Sita de se rendre chez elle : il veut la convaincre de cotiser à un régime enregistré d’épargne-études, un REEE.

Le REEE, c’est de l’argent que déposent des parents dans un compte en vue des études postsecondaires de leur enfant. À cet argent s’ajoute une contribution des gouvernements.

« Il a pris les papiers et a rempli les papiers, raconte timidement Sita dans un français encore parfois laborieux. Moi, je ne connais pas la différence entre les papiers! »

« Pour elle, ajoute Agathe Dufour, c'est quelqu'un qui avait réussi : il portait un veston et une cravate, c'était comme une image idéale de ce qu'un Africain peut réussir en arrivant au Québec. Elle a dit : “je pourrais donner 30 $ par mois”. Lui a dit : “Non c'est pas assez, c'est au moins 40 $.” Alors elle l'a cru sur parole. »

Sita reçoit à peine plus de 1000 $ par mois d’aide sociale et d’allocation pour son enfant.

Les prélèvements mensuels d’Universitas dans son compte de banque scandalisent Agathe Dufour.

« Ce 40 $ [pour elle], il est essentiel, dit-elle. Parce qu’à la fin du mois, elle attend son chèque pour pouvoir payer les frais de garde, la nourriture, l'appartement. Il n’en reste jamais. »

Ils prenaient de l’argent et je ne savais pas pourquoi. J’ai dit [à Simon Botshaba]: “Je n’ai pas assez d’argent, je ne travaille pas. Si je mets de l’argent de côté, manger c’est difficile pour moi.”

Une citation de : Sita

« C’est plus tard que j’ai compris », dit Sita qui a mis fin à son contrat quelques mois plus tard. Elle n’a toutefois pas récupéré les frais de souscription d’un peu plus de 200 $.

Contribuer à un REEE avec un budget limité

Pour la planificatrice financière Nathalie Bachand, le REEE peut représenter un bon placement... quand on en a les moyens. Selon elle, il est clair qu’il ne fait pas partie des dépenses essentielles.

« Dans la pyramide de Maslow, les premières étapes, c'est se nourrir, se loger, s'habiller, sa sécurité de base, explique-t-elle. Je ne pense pas que le REEE est là-dedans. La base doit être assurée à mon avis, comme un fonds d'urgence de trois mois. Je pense que ça vient avant un REEE. »

La planificatrice financière Nathalie Bachand regarde la journaliste lors d'une entrevue devant la caméra.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

La planificatrice financière Nathalie Bachand

Photo : Radio-Canada

Représentants strictement à commission

Au Québec, Universitas est l’un des fournisseurs de REEE les plus connus. Elle multiplie la promotion de ce type d’investissement, notamment par une campagne publicitaire soutenue.

Même lorsque nous avons prétexté être bénéficiaires de l’aide sociale, une représentante a indiqué à La Facture qu’il faut verser un montant minimum. Elle nous a fortement recommandé de le faire tous les mois, laissant entendre que c’est la seule façon de recevoir une subvention gouvernementale pour les gens à faibles revenus.

Or, une famille à faible revenu peut ouvrir un compte REEE auprès d'une institution financière sans verser un sou. Ça lui permet même de recevoir de l’argent du gouvernement fédéral, une subvention qu’on appelle le bon d’études canadien.

La Facture a contacté des anciens représentants et ils nous ont confirmé que, pour travailler pour Universitas, ils doivent devenir travailleurs autonomes et que leur salaire est strictement limité à leur commission.

Est-ce ce qui a motivé Simon Botshaba à convaincre Sita qu’elle devait verser le plus gros montant possible?

Lorsque nous l’avons rencontré, il nous a expliqué que ça n’avait rien à voir avec la commission et, qu’à son avis, les nouveaux arrivants africains ont les moyens de cotiser au REEE.

« C’est vous qui voyez le problème avec la situation financière, mais ces gens-là ne voient pas la situation de cette façon-là, se défend-il. Quand quelqu’un est payé, il reçoit l’aide du fédéral pour les enfants, je ne vois pas pourquoi il a du mal à sortir 25 $ pour l’avenir de ses enfants, puisque ces gens-là dépensent beaucoup d’argent pour acheter de la bière et des futilités. C’est une façon de leur dire qu’ici, au Québec, le système fonctionne comme ça. Ce n’est pas un problème parce qu’ils sont sur l’aide sociale. »

Une photographie du représentant Universitas d'origine africaine Simon Botshaba à l'intérieur d'une maison, l'épaule contre un mur et portant une chemise sous un chandail à manches longues.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Simon Botshaba, représentant d'Universitas

Photo : Radio-Canada/jecontacte.com

Un discours étonnant, quand on sait que, dès juillet 2016, Universitas l’avait réprimandé puisque ses pratiques ne correspondaient pas aux standards de conformité. En tout, cinq plaintes concernant Simon Botshaba ont été portées contre lui.

Jointe par téléphone, la vice-présidente aux affaires corporatives chez Universitas, Isabelle Grenier, a confirmé que, malgré ces plaintes, Simon Botshaba était encore représentant jusqu’à notre appel. Mme Grenier a toutefois déploré ses remarques.

« C’est tout à fait inacceptable si c’est ce que monsieur pense, a-t-elle précisé. Si ce sont les propos qu’il a tenus, évidemment nous on n'endosse ça en aucun moment. »

Pas un cas isolé

Universitas a beau se dissocier de son représentant, Simon Botshaba ne serait pas le seul à employer cette technique.

Au centre multiethnique de Québec, où passent de nouveaux arrivants et où Simon Botshaba a été aperçu, d’autres représentants d’Universitas semblent avoir flairé la bonne affaire.

Au cours des dernières années, des Africains, des Boutanais, des Latino-Américains, entre autres, ont été approchés par des représentants d’Universitas.

« Peut-être une cinquantaine de cas par année et je suis très conservatrice dans ce que je vous dis, rapporte la directrice du centre, Dominique Lachance, qui ne mâche pas ses mots.

Je suis écoeurée que les gens profitent d'une condition difficile dans laquelle les gens sont à leur arrivée pour essayer de faire de l'argent sur leur dos. Moi, ça me révolte complètement.

Une citation de : Dominique Lachance, directrice du centre multiethnique de Québec

Suffisamment, en fait, pour que la directrice sonne l’alarme auprès du personnel, afin qu’ils fassent de la prévention auprès de ceux qui arrivent.

« C'est comme des serpents : ils se glissent pour attraper de façon sournoise les gens qui sont les plus vulnérables et qui ne connaissent pas leurs droits. Il faut que ça cesse. »

Pour le professeur Daniel Gardner, un représentant qui dérogerait aux règlements s’exposerait à une poursuite.

« Fréquemment, dans le cadre de recours devant les tribunaux, lorsque des représentants en services financiers sont poursuivis, le fait d'avoir manqué à une des règles imposées par leur code de déontologie va beaucoup aider à établir qu'ils n'ont pas agi de manière raisonnable et, donc, engager leur responsabilité », explique-t-il.

Et pour lui, la loi est claire : « On ne peut pas vendre le même produit à n'importe qui : il faut tenir compte notamment de la situation financière de son client. 

Simon Botshaba n'est plus représentant pour Universitas.

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