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Est-il trop tôt pour sonner l’alerte nucléaire?

Un homme passe devant un écran de télévision en Corée du Sud.
Les médias sud-coréens présentent la trajectoire du missile tiré par la Corée du Nord le 29 novembre dernier. Photo: AFP/Getty Images / JUNG YEON-JE
Radio-Canada

Plusieurs gouvernements ont récemment revu leurs plans d'urgence face au climat de tension historique entre les États-Unis et la Corée du Nord et à la menace d'une attaque nucléaire, rappelant les mesures adoptées lors de la guerre froide. Ces plans sont-ils trop alarmistes?

Un texte de Jean-Philippe Guilbault

Le Canada a rouvert récemment deux bunkers et les fonctionnaires fédéraux ont revu les plans d’évacuation des élus. L’Ontario a revu son plan d’urgence en cas d’incident nucléaire. En Suède, les autorités ont entrepris la construction de plusieurs abris antinucléaires. Au Japon, des simulations d'attaques sont régulièrement effectuées dans les écoles.

À Hawaï, des sirènes datant de la guerre froide ont été réactivées en décembre. Pour la première fois depuis les années 1980, tous les premiers jours de chaque mois, à 11 h 45, un signal d'alerte retentira des haut-parleurs.

C'est sans compter la base militaire de Fort Greely, en Alaska, qui a procédé, l'été dernier, à des tests d'interception de missiles balistiques.

Un vent d'optimisme après la guerre froide

Un panneau de métal jaune indiquant la présence d'un abri contre les retombées radioactives est posé sur un mur de briques.L'enseigne d'un abri contre les retombées radioactives sur un immeuble de Brooklyn, à New York Photo : Reuters / Brendan McDermid

Pour Alex Wellerstein, historien des sciences à l’institut de technologie Stevens qui a mis sur pied le site NUKEMAP – qui simule la chute d'une bombe atomique sur une région aux choix de l'internaute –, le gouvernement américain a sensibilisé pendant la guerre froide le public à une panoplie de menaces humaines ou naturelles (tremblements de terre, ouragans, tornades).

« [Aux États-Unis] pendant les années 1980, ce qui était connu comme la Défense civile [Civil Defense] s’est transformée en ce qu’on appelle maintenant la Gestion des urgences [Emergency Management], explique Alex Wellerstein. Le premier s’occupait beaucoup d’éduquer le public quant aux comportements à adopter en cas d’attaque nucléaire, alors que le second s’intéresse plus à la planification des agences gouvernementales. »

Or, avec l'apaisement des tensions entre les Américains et les Soviétiques, le volet de la menace nucléaire a été mis en veilleuse.

La menace [nucléaire] n'est jamais vraiment disparue, les gens ont simplement arrêté de s'y préparer et d'en parler. Je crois que ce ne serait pas mauvais de prendre au sérieux l'idée que cette menace existe et qu'elle pourrait se concrétiser.

Alex Wellerstein, historien des sciences
Une affiche produite par le gouvernement canadien et datant de la guerre froide sur laquelle il est écrit : « Le désastre pourrait ne jamais se produire ici... mais si cela arrive, la défense civile peut sauver votre vie. »Une affiche produite par le gouvernement canadien et datant de la guerre froide. Photo : La Presse canadienne / Musée de la défense civile canadienne

Ce point de vue est partagé par le doctorant en sciences politiques à l'Université McGill et spécialiste des questions de prolifération nucléaire au Centre d'études sur la paix et la sécurité internationale, Jean-François Bélanger.

« La chute de l'Union soviétique est en corrélation avec un gros vent d'optimisme, explique-t-il. Il y a plein d'États qui avaient décidé de se doter de la puissance nucléaire, qui ont abandonné leurs ambitions dans les années 1990. »

D'ailleurs, l'État de Washington cherche aujourd'hui à renverser une loi qui empêche présentement les autorités d'adopter un plan d'urgence en cas d'attaque nucléaire. Cette loi avait été adoptée symboliquement en 1984 pour marquer la fin de la guerre froide.

Ce sont les « proliférateurs régionaux », notamment le programme nucléaire pakistanais, qui ont remis au goût du jour les programmes de défense, selon le chercheur qui rappelle que l'horloge de l'apocalypse – indicateur du Bulletin of the Atomic Scientists – n'a jamais été aussi près de sonner la fin de l'humanité depuis la fin de la guerre froide.

Menaces réelles

La boîte d'un masque à gaz sur laquelle il est écrit « masque d'urgence » à l'intérieur d'un abri sous-terrain en béton à l'intérieur duquel se trouvent aussi des boîtes de conserve d'aliments et des machines de purification d'air.La boîte d'un masque à gaz dans un abri nucléaire à Nagano, au Japon Photo : Getty Images / Buddhika Weerasinghe

Est-il cependant trop tôt pour ressortir des plans datant de la guerre froide? « Il serait trop tard pour construire ou rouvrir des bunkers lorsque des missiles sont en approche », explique le professeur au Département de science politique du Collège militaire royal du Canada et à l’Université Queen’s, Christian Leuprecht.

Dans le cas de frappes de missiles nucléaires nord-coréens, bien que plusieurs spécialistes trouvent peu probable qu’un tel scénario se produise, les conséquences d’une frappe nucléaire en Amérique du Nord seraient « considérables », obligeant les autorités à se préparer, estime l'expert en sécurité.

« L’environnement de sécurité est en train de changer assez rapidement, et la Corée du Nord n’est qu’un aspect parmi plusieurs, explique M. Leuprecht. Il est donc prudent de s’adapter à ce changement, en particulier, car il constitue une menace réelle pour nos pays d’une manière que nous n’avons pas vue depuis la fin de la guerre froide. »

Le défi des autorités est de sensibiliser la population à une menace qui semble peu probable, selon le titulaire de la Chaire de relations publiques et communication marketing à l’UQAM, Bernard Motulsky.

Le risque est toujours lorsqu’on fait face à un événement qu’on n'a jamais vu, auquel on n’a pas forcément pensé, mais surtout pour lequel on n’a pas réussi à faire sentir à la population que le risque était véritablement réel.

Bernard Motulsky, UQAM

Le professeur précise qu’une certaine dose de sensationnalisme peut devenir nécessaire, sans toutefois tomber dans le spectaculaire.

« On le voit avec des risques comme la conduite automobile, illustre-t-il. Si vous faites des publicités spectaculaires, sanglantes, ça attire l’attention. Mais habituellement c’est moins efficace, car les conducteurs à risque ne se reconnaissent pas là-dedans; mais ça attire l’attention. »

Le scénario d’une attaque nucléaire en sol canadien peut être plus plausible qu’on ne l’imagine, selon Christian Leuprecht. « Écoutez, moi je ne fais pas confiance en la technologie nord-coréenne, explique-t-il. Les Nord-Coréens, s’ils décident d’envoyer un missile vers les États-Unis, c’est tout à fait possible que le missile touche en fin de compte le Canada. »

Or, l’expert ne se veut pas alarmiste non plus : aucune menace directe n’est pour le moment envisageable. Cela n’empêche pas les autorités de revoir leurs plans qui peuvent tout aussi bien être utiles pour d’autres types de catastrophes.

C’est dans les situations catastrophiques que les citoyens se tournent vraiment vers l’État pour les aider à stabiliser la situation, et on peut fortement diminuer l'intervention nécessaire si on peut avertir le grand public et s'il est bien préparé.

Christian Leuprecht, professeur en science politique

Pour Alex Wellerstein, inclure la menace nucléaire dans des plans d'urgence « généraux » a toutefois ses limites.

« Un bon programme de défense civile devrait inclure des discussions au sujet des retombées radioactives, illustre-t-il. Mais il n’y a pas beaucoup d’autres menaces naturelles qui impliquent la présence de ce qui pourrait ressembler à des retombées radioactives. »

De la théorie à la pratique

Une alarme du système de défense civile d'Hawaï au sommet d'un long poteau et alimentée par un panneau solaire.Une alarme du système de défense civile d'Hawaï Photo : La Presse canadienne / AFP/Caleb Jones

La fausse alerte au missile balistique qui a semé la confusion à Hawaï a démontré que beaucoup de travail reste à faire pour que les plans mis en place par les autorités soient bien assimilés par la population.

« C’est certainement la leçon qu’il faut tirer de ce qui s’est passé à Hawaï. On a un supersystème d’alerte, mais les gens d’abord ne savaient même pas que ce système existait et ensuite ils ne savaient même pas quoi faire. »

M. Leuprecht précise que les conseils disponibles sur Internet ne sont pas toujours applicables à la situation dans laquelle les victimes peuvent se retrouver.

« Il faut adapter la sensibilisation et les instructions pour le grand public à la situation géographique. La réponse à Victoria ou à Vancouver, par exemple, serait différente d’une réponse à Halifax ou à Winnipeg. »

Cette sensibilisation doit également se faire sans créer un climat de panique au sein de la population, souligne Bernard Motulsky.

« Jusqu’où doit-on mettre tout sur la table et provoquer des comportements, disons plus dommageables? résume le professeur. C’est une évaluation que ceux qui ont la responsabilité de la gestion de risque doivent faire à chaque fois. »

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