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Springsteen on Broadway : l’ADN du « Boss »

Le chanteur Bruce Springsteen brandit sa guitare lors de la cérémonie de fermeture des jeux Invictus à Toronto à l'automne 2017.

Bruce Springsteen s'est installé jusqu'au 30 juin au théâtre Walter Kerr, près de Broadway, en plein coeur de New York.

Photo : Reuters / Archives/Mark Blinch

Philippe Rezzonico

NEW YORK – Les biographies sont fréquemment adaptées pour le cinéma et la télévision. Bruce Springsteen s'est chargé de transposer la sienne au théâtre avec Springsteen on Broadway. Le résultat se veut le spectacle intimiste le plus achevé et le plus émouvant de la longue carrière du « Boss ».

« ADN » est le premier mot prononcé par Springsteen après le tonnerre d’applaudissements qui a accueilli son entrée sur scène, mardi soir. Ces trois lettres résument parfaitement ce que l’Américain propose 5 soirs par semaine aux 975 spectateurs massés dans le minuscule théâtre Walter Kerr – il n’y a que 17 rangées au parterre – de la 48e rue : un homme, ses mots, sa musique et son passé.

Pour ce spectacle digne d’un voyage dans le temps, la production est minimaliste : une scène nue, des guitares acoustiques, un piano, deux micros et un tabouret. Springsteen, seul sur scène, ce n’est pas une première. Deux tournées solos, The Ghost of Tom Joad (qui a fait escale à Montréal en janvier 1996) et Devils & Dust (qui ne n’est pas arrêtée au Québec en 2005), ont précédé cette résidence à New York. Mais les similitudes s’arrêtent là.

Springsteen a vraiment pris le mot « Broadway » au pied de la lettre. Ce spectacle, c’est bien plus qu’un moment intimiste qui pourrait s’apparenter aux anciennes séries Unplugged, de MTV, et Storytellers, de VH1. C’est une vraie pièce de théâtre où l’Américain est le principal acteur et le narrateur.

Dès la première introduction qui précède Growin’ Up, le ton est donné et Springsteen met les choses en perspective : « Je n’avais jamais travaillé cinq jours par semaine. Jusqu’à maintenant… »

Avec sérieux, avec humour et toujours à propos, Springsteen fusionne de longs passages de son autobiographie Born to Run avec ses compositions du passé. Les textes sont littéralement intégrés aux chansons.

Durant Growin’ Up, Springsteen marque des temps d’arrêt pour mimer les poses qu’il prenait avec la guitare louée par sa mère quand il avait 8 ans, ainsi que pour évoquer le jour où « la révolution a été télévisée » avec le passage d’Elvis au Ed Sullivan Show. Pendant My Hometown, l’artiste ironise sur le fait que le type qui a écrit Born to Run « vit aujourd’hui à 10 minutes de l’endroit où il a grandi ».

Homme de théâtre

Les commentaires sont parfois faits sans micro, sans amplification sonore, plaçant plus que jamais l’Américain dans un rôle de comédien qui lui sied à merveille. Springsteen a toujours été un raconteur hors pair durant ses concerts, mais dans ce contexte, l’effet est décuplé. Plus de proximité que ça et on prend une bière avec lui.

Moments forts du segment lié à son enfance, il y a les interprétations et les mises en contexte pour My Father’s House et The Wish, dédiées respectivement à son père et sa mère. Dans la première pièce, Springsteen se souvient d’un soir où sa mère lui a demandé d’aller chercher son père au bar, à une heure tardive, quand il était enfant. Bouleversant. Dans la seconde, il vante les mérites de sa mère et toutes les qualités humaines qu’elle lui a transmises. Une bouffée d’air frais, après la noirceur liée au paternel.

Cette alternance chanson-texte-chanson s’avère fort à propos. Elle maintient une notion d’inattendu durant tout le spectacle et empêche les amateurs de chanter les paroles, ce qui est une fichue de bonne idée. Ce spectacle n’en est pas un de Springsteen et de son E Street Band où des milliers de fans chantent à l’unisson. De toute façon, avec 80 % des billets vendus entre 400 $ et 800 $ US, la dernière chose que tu veux, c’est d’entendre un gros type à la voix caverneuse chanter à deux sièges de toi. Et le public l’a compris dès les premières minutes… y compris le gros type à la voix caverneuse.

C’est la raison pour laquelle tout le monde a bu en silence les paroles de la mirifique Thunder Road, premier titre de la soirée interprété sans interruption narrative. Il y a des choses sacrées auxquelles il ne faut pas toucher, et cette chanson-là est du nombre.

Thunder Road, en mode guitare-voix-harmonica, peut être entendue occasionnellement durant les concerts du E Street Band. Tout comme The Promised Land, inspiré d’un voyage en direction de la côte ouest durant lequel il a dû conduire, « moi qui n’avais pas de permis et qui ne savais pas conduire. Pas trop glorieux pour celui qui a écrit Racing in the Street… »

Le E Street Band en mode acoustique

D’ordinaire, Springsteen joue essentiellement les chansons de ses disques solos (Nebraska, The Ghost of Tom Joad, Devils & Dust) lors de ses spectacles personnels, mais ici, pour les besoins de la thématique (son histoire), il livre en mode acoustique des pièces qui sont habituellement réservées à son groupe.

Quel plaisir de réentendre Born in the U.S.A. dans sa version originale guitare-voix de janvier 1982, qui précède la version atomique de l’album du même nom de 1984. On l’avait entendue ainsi le 7 janvier 1996 à la salle Wilfrid-Pelletier. Et quel choc d’entendre Tenth Avenue Freeze-Out, la chanson emblématique de la naissance du E Street Band, en mode piano-voix!

Springsteen se paie la traite avec une interprétation dynamique durant laquelle il salue tous les membres passés, présents et disparus du groupe, avec un hommage spécial à Clarence Clemons, le géant saxophoniste mort en 2011.

« Perdre Clarence, ça a été comme perdre la pluie… » Durant la chanson, à la phrase-clé « When the change was made uptown and the Big Man joined the band », Springsteen a cessé de jouer et a crié : « Pour le Big Man! » Et là, la foule, qui écoutait religieusement, s’est mise à hurler et à applaudir comme si les Beatles étaient devant nous. Cela fait des années que Springsteen rend hommage de cette façon à son frère de sang durant les concerts du E Street Band, mais dans ce contexte intimiste, c’était plus émouvant que jamais.

Durant ce spectacle où la famille sanguine et musicale de Springsteen est omniprésente, c’est l’épouse de Bruce, Patti Scialfa, qui fait le lien entre les deux. Ils jouent ensemble les deux titres les plus souvent interprétés en duo au cours des ans, Thougher Than the Rest (piano) et Brilliant Disguise (deux guitares).

Entre rage et espoir

Springsteen n’évoque les problèmes d’aujourd’hui qu’une seule fois dans de ce spectacle éminemment personnel.

« Nous normalisons la haine… Nous méprisons la vérité… Nous bafouons les institutions… », a-t-il lancé avant d’interpréter Long Walk Home et The Rising, probablement ses deux plus grandes chansons des années 2000. Durant cette dernière, les faisceaux lumineux braqués vers le plafond se voulaient symboliques.

Au terme de ce spectacle qui a survolé sa vie et son oeuvre, Springsteen a admis que ce qui lui manquait de sa jeunesse – maintenant qu’il est âgé de 68 ans –, c’est la « liberté de la page blanche qu’il reste à remplir, sans savoir de quoi elle sera faite ».

Histoire de boucler avec fougue une prestation de 2 heures et 10 minutes sans entracte, l’Américain a conclu avec Dancing in the Dark, The Land of Hope and Dreams et Born to Run, trois chansons que les amateurs du « Boss » sont habitués d’entendre avec un E Street Band composé de 10 à 17 membres, lors des récentes tournées.

Et pourtant, l’homme et sa guitare ont subjugué l’attention. Entendre Dancing in the Dark, chanson de l’ère MTV, mise à nue à ce point, c’était stupéfiant. Et que dire de Born to Run, l’hymne des hymnes de la génération de Springsteen et de quelques autres générations par la suite.

D’habitude, Born to Run fait danser et chanter des milliers de gens en même temps. Mais cette fois, personne ne s’est levé de son siège, personne n’a chanté, personne n’a crié, parce que nous l’entendions tous ainsi pour la toute première fois. Et personne ne voulait gâcher ce moment unique.

Un quart d’heure plus tard, j’étais assis au pub irlandais en face du théâtre, encore remué et ébahi par ce spectacle qui parle avec sensibilité et humour de vie et de mort, de famille et d’amitié. Et une pensée m’est venue à l’esprit.

Après 52 ans de carrière discographique pour Springsteen – premiers enregistrements avec The Castiles en 1966 –, 45 ans avec le E Street Band, des millions de disques vendus, des tas de tournées mondiales, une foule de Grammy et un Oscar… que diable reste-t-il à dire après un tel spectacle?

Springsteen on Broadway : liste des pièces

  • Growin’ Up (Greetings from Asbury Park, N.J., 1973) – Guitare
  • My Hometown (Born in the U.S.A., 1984) – Piano
  • My Father’s House (Nebraska, 1982) – Guitare
  • The Wish (Tracks, 1998 – enregistrée en février 1987) – Piano
  • Thunder Road (Born to Run, 1975) – Guitare
  • The Promised Land (Darkness on the Edge of Town, 1978) – Guitare
  • Born in the U.S.A. (Born in the U.S.A., 1984 – première version enregistrée en 1982) – Guitare
  • Tenth Avenue Freeze-Out (Born to Run, 1975) – Piano
  • Tougher Than the Rest (Tunnel of Love, 1987 – avec Patti Scialfa) – Piano
  • Brilliant Disguise (Tunnel of Love, 1987 – avec Patti Scialfa) – Guitare
  • Long Walk Home (Magic, 2007) – Guitare
  • The Rising (The Rising, 2002) – Guitare
  • Dancing in the Dark (Born in the U.S.A., 1984) – Guitare
  • Land of Hope and Dreams (Wrecking Ball, 2012 – pour la version studio ) – Guitare
  • Born to Run (Born to Run, 1975) – Guitare

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