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Produire du fromage au beau milieu du fleuve, une économie locale fragile

On voit du haut des airs les maisons et fermes de l'île aux Grues, en été, avec le fleuve Saint-Laurent en arrière-plan.
L'île aux Grues Photo: Radio-Canada
Radio-Canada

Terre d'accueil et de villégiature en été, presque isolée par les glaces en hiver, l'île aux Grues, au cœur du Saint-Laurent, compte une poignée de producteurs laitiers ainsi qu'une célèbre fromagerie. Mais la vente d'un des troupeaux de l'île met l'économie locale à rude épreuve.

Un texte de Rachel Brillant, de La semaine verte

Comme chaque hiver, au milieu du fleuve face à Montmagny, les habitants de l’île aux Grues sont presque coupés du continent. À la mi-décembre, le bateau de la Société des traversiers du Québec, le NM Grues-des-Îles, met fin aux traverses quotidiennes et remonte le fleuve jusqu’à Québec pour passer l’hiver. Les navettes vers Montmagny vont reprendre au printemps, en avril, quand le fleuve sera libéré de ses glaces.

On voit le traversier à quai, l'hiver; deux hommes se tiennent sur le quai.Lorsque le fleuve est libre, un traversier fait la navette entre l'île aux Grues et Montmagny. Photo : Radio-Canada

Or, l’île aux Grues est habitée à longueur d’année. Lorsqu’à l’automne les habitants saisonniers et touristes ont quitté l’île, il reste moins de 100 personnes qui y passent l’hiver et y gagnent leur vie. S’ils le désirent, les habitants peuvent traverser le fleuve et se rendre sur le continent par avion. Comme il n’y a plus d’école sur l’île, une dizaine d’enfants vont en classe à Montmagny de cette façon.

L’île est une bande de 8 km de longueur sur 2 km de largeur. Cette terre agricole est exploitée par trois agriculteurs. Les fermes sont modernes, à l’image de celles du côté sud du fleuve, dans la région de Chaudière-Appalaches. Mais comme le territoire est une île, l'économie agricole est ainsi particulière.

Moins de lait produit, fromagerie en rationnement

À l’image du reste du pays, au cours des dernières années, plusieurs fermes ont disparu. Mais c’est plus cruel sur l’île. Aujourd’hui, un producteur récolte du maïs et du soya. Et il reste encore deux agriculteurs qui possèdent des vaches laitières. Tout le lait de leur troupeau est transformé en fromage, sur place, parce que le lait ne peut pas quitter l’île en hiver.

On voit des vaches dans un champ par temps pluvieux l'été avec, en arrière-plan, un bâtiment de ferme.Vaches laitières à l'île aux Grues Photo : Radio-Canada

Les producteurs de lait dépendent donc de leur fromagerie tout comme la fromagerie dépend des producteurs. Toute la pérennité de l’île aux Grues repose sur cette réalité particulière.

On voit des travailleurs de la fromagerie à l'oeuvre devant une machine, munis de gants et de bonnets de protection. Fabrication du fromage à la Fromagerie Île-aux-Grues Photo : Radio-Canada

La Fromagerie Île-aux-Grues fabrique, été comme hiver, son cheddar traditionnel et, depuis une vingtaine d’années, des fromages fins. Les fromages de l’île jouissent d’une belle renommée. La livraison des volumes de fromage se fait au moins une fois semaine, l’été en bateau et durant les mois d’hiver en avion. La fromagerie est formée en coopérative et appartient entre autres aux producteurs de lait. La moitié de la population active de l’île y travaille.

On est une petite fromagerie par rapport aux gros géants. Mais si on se compare aux microfromageries [du Québec], on est peut-être la fromagerie la plus importante.

Daniel Leduc, directeur général de la Société coopérative agricole de l’Île-aux-Grues
M. Leduc, de face, parle à la caméra, à l'intérieur de la fromagerie.Daniel Leduc, directeur général de la Société coopérative agricole de l’Île-aux-Grues Photo : Radio-Canada

Mais depuis 2015, la fromagerie est en rationnement de lait. Le volume transformé a diminué de 500 000 litres. Elle reçoit désormais un peu plus de 2 millions de litres annuellement. Il y a deux ans, Patrick Vézina, qui était le troisième producteur de lait sur l’île, a subi un accident à sa ferme et a perdu le bras droit. Il a été forcé de vendre tous ses animaux, ce qui représentait une centaine de vaches en lactation. Du coup, la fromagerie s’est retrouvée à court de lait à transformer.

Cet important volume de lait en moins a obligé la direction de la fromagerie à revoir sa stratégie de survie. Pour augmenter les profits, au cours des derniers mois, on s’est attelé à développer de nouveaux fromages à valeur ajoutée. De sorte que les marges obtenues en transformant le lait de l’île pourront augmenter.

On voit, de profil, M. Vézina, dans un champ.Le producteur Patrick Vézina Photo : Radio-Canada

Depuis l’accident de Patrick Vézina, sa ferme est à vendre. Il a gardé les bâtiments et la machinerie et sa terre est toujours en culture. Le quota laitier lui appartient toujours de manière temporaire.

Vendre une ferme laitière en 2018 est difficile et représente un défi de taille. En plus d’importantes sorties d'argent, le candidat acheteur devra accepter de devenir insulaire.

Face à cette situation exceptionnelle, Les Producteurs de lait du Québec ont fait preuve de souplesse et ont autorisé une prolongation supplémentaire de 12 mois. Si la ferme n’est pas vendue d’ici un an, l’île perdra le quota de production du lait et la fromagerie devra se soumettre à une diminution permanente du volume transformé.

Quelques baumes

L’année 2017 s’est terminée en beauté pour les producteurs de lait de l'île et leur fromagerie. Leurs fromages ont remporté prix et distinctions à l’échelle nationale et internationale.

À la Royal Agricultural Winter Fair de Toronto, le Riopelle de l’Isle a obtenu la première place dans la catégorie fromage affiné de type brie ou camembert. Et le cheddar Un an, une deuxième place dans sa catégorie.

Au World Cheese Awards en Angleterre, le Riopelle de l’Isle a obtenu la médaille d’or. Et Le Canotier de l’Isle, le Best Canadian Cheese 2017.

Le reportage de Rachel Brillant et Michel Dumontier est diffusé à l’émission La semaine verte, samedi, à 17 h, à ICI Radio-Canada Télé.

Économie