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Des profs de cégeps veulent décoloniser l'enseignement

Au cégep Vanier, des enseignants prennent part à un exercice de couverture pour mieux comprendre les réalités autochtones.

Au cégep Vanier, des enseignants prennent part à un exercice de couverture pour mieux comprendre les réalités autochtones.

Photo : Radio-Canada / Laurence Niosi

Radio-Canada

Et si on décolonisait les salles de classe? Dans les dernières années, de plus en plus d'initiatives émergent dans les cégeps pour enseigner la matière différemment, en incluant davantage des perspectives et des pédagogies autochtones.

Un texte de Laurence Niosi

Collège Vanier, Montréal, jour de tempête. Une trentaine d’enseignants sont réunis dans une salle de cours pour un « exercice de couverture », à mi-chemin entre un cours d’histoire et une séance de thérapie. Debout sur des couvertures qui représentent l'île de la Tortue (l'Amérique du Nord), le groupe se met à la place d’Autochtones qui se font déposséder graduellement de leurs terres. À la fin de l’exercice, chacun des participants se trouve isolé, sur un tout petit bout de couverture, semblable à un îlot.

L’exercice couvre 500 ans d’histoire de colonialisme et d’assimilation forcée. La travailleuse communautaire Tealey Kasennisaks Normandin, qui assure l'animation, se promène entre les participants, leur faisant lire des citations de personnages autochtones.

Au fil de l’exercice, des membres du groupe reniflent, sortent leur mouchoir pour essuyer une larme qui s’échappe. L’épisode sur les pensionnats en particulier éveille de vives émotions.

Outil de « sensibilisation », l’exercice de couverture est offert depuis une vingtaine d’années par l’organisme humanitaire Kairos à des étudiants, à des enseignants, mais aussi à des corps policiers. À Vanier, c’est le professeur d’anthropologie Jacky Vallée qui organise la formation, donnée une fois par session sur une base volontaire à quelques dizaines d’enseignants.

L’objectif de la formation : mieux équiper les professeurs pour enseigner leur matière respective, que ce soit l’histoire, l’anglais ou l’anthropologie, et leur permettre d’incorporer ces connaissances dans leurs cours.

L’exercice est d’autant plus pertinent que Jacky Vallée travaille aussi sur un programme en études autochtones qui devrait être lancé l’automne prochain. « On ne veut pas que les professeurs ou les étudiants aient une mentalité de white saviour [sauveur blanc] quand ils prennent ou enseignent des cours sur les Autochtones. Souvent c’est ce qui arrive », souligne-t-il.

Au cégep Vanier, des enseignants prennent part à un exercice de couverture pour mieux comprendre les réalités autochtones.

Au cégep Vanier, des enseignants prennent part à un exercice de couverture pour mieux comprendre les réalités autochtones.

Photo : Radio-Canada / Laurence Niosi

L'histoire n'est pas neutre

Au Collège John Abbott, à Sainte-Anne-de-Bellevue, dans l'extrême ouest de l'île de Montréal, la « décolonisation » est déjà entamée. L’institution, qui accueille un grand nombre d’étudiants autochtones, offre depuis 25 ans des programmes et des services aux Autochtones en collaboration avec les commissions scolaires crie et Kativik.

L’enseignante en lettres Debbie Lunny a toutefois récemment décidé d’aller plus loin. Elle a formé à l’automne 2016, avec six autres enseignants, le groupe de recherche « Decolonizing pedagogy » (décoloniser la pédagogie).

En partant du constat que « l’histoire n’est pas neutre », le groupe s’est donné comme objectif de changer certaines pratiques d’enseignement « eurocentriques ». L’automne dernier, les enseignants ont publié un rapport de 100 pages, qui inclut notamment des concepts expliqués, une bibliographie et une filmographie autochtones - tous des outils qui peuvent être appliqués en cours.

Debbie Lunny a déjà intégré certaines de ces pratiques dans son enseignement. Dans son cours sur la colonisation, elle a notamment remplacé les conversations en groupe par des séances d’écriture. « Nous nous sommes rendu compte que les étudiants non autochtones pouvaient dire des choses qui pouvaient heurter les sensibilités des étudiants autochtones. Ce que les étudiants non autochtones savent des Autochtones, ils l’ont vu à l’école ou dans les films d’Hollywood. Pour eux, les Autochtones sont quelque chose du passé », dit-elle.

Un moment propice

Citant la nouvelle administration libérale à Ottawa et la Commission de vérité et réconciliation, la plupart des enseignants s’entendent pour dire qu’ils profitent ces jours-ci d’un contexte politique favorable à ce genre d’initiative de « décolonisation ». « Il y a dix ans, on se faisait dire, c’est beau vos projets, mais sans plus. On devait quêter des sous », affirme Jacky Vallée.

Les enseignants obtiennent ainsi plus facilement des fonds de dégrèvement pour se consacrer à diverses tâches liées à la décolonisation, comme la mise sur pied d’ateliers pédagogiques, ou bien pour inviter régulièrement des conférenciers autochtones.

La Commission de vérité et réconciliation du Canada, qui a recueilli pendant six ans les témoignages sur les sévices subis par les anciens élèves des pensionnats autochtones et qui a remis son rapport final en décembre 2015, a servi en quelque sorte de catalyseur pour certaines de ces initiatives.

À John Abbott, les enseignants ont voulu s’inspirer des quelque 100 recommandations de la Commission – qui suggère notamment un enseignement obligatoire sur les pensionnats autochtones dans les écoles primaires et secondaires – sans attendre que le gouvernement fédéral les applique.

Huit cégeps québécois, anglophones et francophones, ont en outre signé le Protocole sur l’éducation des Autochtones. L’initiative des collèges et instituts du Canada, inspirée de la Commission de vérité et réconciliation, vise à mieux répondre aux besoins des étudiants métis, Premières Nations et inuits.

L’enseignante Debby Lunny estime néanmoins qu’il faut donner le crédit aux Autochtones eux-mêmes pour cette nouvelle vague de « décolonisation ». « Ce sont les Autochtones qui ont commencé à s’organiser de nouvelle façon, on l’a vu avec Idle No More. Ils ont commencé à demander justice d’une façon intelligente et efficace », dit-elle.

Nations métisses et autochtones

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