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Que se passe-t-il en Iran? 10 questions pour comprendre

Les manifestants couvrent leur visages, tout en scandant des slogans.

Des dizaines de personnes manifestent dans les rues de Téhéran le 30 décembre 2017.

Photo : Getty Images / Anadolu Agency

Radio-Canada
Prenez note que cet article publié en 2018 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

Depuis près d'une semaine, les manifestations se multiplient en Iran. Plus de 20 personnes ont été tuées et quelques centaines d'autres ont été arrêtées. Qu'est-ce qui explique cette vague de protestations?

Un texte de Mélanie Meloche-Holubowski

Les manifestants dénoncent surtout le haut coût de la vie et une situation économique de plus en plus difficile, mais selon Hanieh Ziaei, chercheuse au département de sociologie de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et à la Chaire Raoul-Dandurand, les Iraniens cherchent aussi surtout à exprimer leur frustration envers un régime qui ne tient pas ses promesses. « Il y a un ras-le-bol généralisé », dit-elle.


1. Que se passe-t-il en Iran?

Mme Ziaei explique que ces manifestations sont surtout d’ordre économique, contrairement au mouvement de contestation de 2009, lorsque des millions d’Iraniens ont manifesté contre la réélection de l’ex-président ultraconservateur Mahmoud Ahmadinejad.

« Les manifestations en Iran ne sont pas si rares. Il y en a eu en 1993, en 1995, en 1999, en 2003, en 2007 et en 2009. Les Iraniens vont toujours saisir des moments comme celui-ci [montée des prix des biens de consommation] pour s’exprimer » dans ce pays où l’État impose une censure répressive rigide.

« Les Iraniens veulent dire ouvertement que l’État ne répond pas à leurs besoins, qu’ils ne sont pas compris, qu’ils ne sont pas écoutés. »


2. Que revendiquent les manifestants?

Élu pour un second mandat à la présidence en mai dernier, Hassan Rohani avait notamment promis de nombreuses réformes pour améliorer l’économie, enrayer la corruption et détendre les relations internationales.

« La situation économique en Iran n’est pas du tout en bonne posture. Le système est très corrompu. Un groupe de personnes s'est accaparé la richesse du pays, la vie y est très chère et le chômage avoisine les 15 % [NDLR : près de 30 % chez les jeunes]. On peut blâmer en partie la mauvaise gestion interne du régime et la corruption. Mais la situation économique désastreuse est aussi due aux sanctions économiques imposées à l’Iran. Il ne faut pas oublier que, sous Trump, on a empêché les investissements étrangers en Iran. »

« Les Iraniens sont frustrés. M. Rohani a fait des promesses (Nouvelle fenêtre), a essayé d’améliorer la situation du pays, mais ça ne change pas. Les conservateurs résistent à tout changement. »

Selon Mme Ziaei, certaines revendications politiques sont aussi véhiculées. Par exemple, plusieurs reprochent au gouvernement de soutenir d’autres pays, comme la Syrie.

On se demande pourquoi on aide les pays voisins, mais pas sa propre population.

Hanieh Ziaei, chercheuse au département de sociologie de l’UQAM et à la Chaire Raoul-Dandurand

3. Quelles sont les causes des difficultés économiques de l’Iran?

La levée de sanctions internationales liées aux activités nucléaires de Téhéran par l’administration Obama avait donné un peu d’espoir aux Iraniens, qui y voyaient une occasion pour améliorer la situation économique. Mais cette levée des sanctions n’a pas porté ses fruits.

« Les Iraniens étaient très contents de la signature de cet accord historique. La population iranienne croyait que ça améliorerait son image et ses relations économiques. Mais les sanctions économiques [imposées par l’administration Trump] ont eu un impact majeur. Il y a un mécontentement populaire après l’échec politique de la fin des sanctions [nucléaires]. »


4. Qui sont ces manifestants?

On aperçoit la silhouette de trois manifestants qui lèvent le bras. Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Manifestations à Téhéran, en Iran le 30 décembre 2017.

Photo : Getty Images / Anadolu Agency

« On voit que ces manifestations sont présentes dans les régions rurales; elles ont notamment commencé à Machhad, deuxième ville du pays, plutôt que dans la capitale, Téhéran. Des gens en région manifestent parce qu’ils sont touchés en premier lieu par la situation économique. Les retraités manifestent à cause de la diminution de leurs pensions, les ouvriers se plaignent des salaires très bas. Les jeunes, qui sont très éduqués, ne réussissent pas à intégrer le marché de l’emploi. »

Ce n’est pas un mouvement de femmes, d’hommes, d’ouvriers ou d’étudiants. C’est toute la société qui manifeste ensemble.

Hanieh Ziaei, chercheuse au département de sociologie de l’UQAM et à la Chaire Raoul-Dandurand

« Mais il n’y a pas d’épicentre aux manifestations. Ça confirme la nature économique de la contestation. »


5. Le gouvernement de Hassan Rohani pourrait-il tomber?

Une image du président Hassan Rohani est couverte de marques de souliers. Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Une image du président iranien Hassan Rohani est couverte de marques de souliers.

Photo : Getty Images / LIONEL BONAVENTURE

Difficile encore de savoir si M. Rohani, qui est considéré comme un politicien modéré et qui est la cible des critiques des conservateurs et ultraconservateurs, pourrait être une victime politique de ces manifestations.

« Rohani est surtout menacé par les luttes politiques internes, pas par les manifestations. Les concurrents de Rohani sont contents que ces manifestations aient lieu. C’est une autre manière de critiquer la posture de Rohani. C’est fourbe; les ultraconservateurs et conservateurs doivent sourire dans leur barbichette. »

« Il faut préciser que la population iranienne a profité de ce jeu de lutte politique interne pour mettre en avant ses propres revendications d'ordre socio-économique - avec une stratégie de détournement. Autrement dit, le jeu cynique a échappé à ses auteurs, et les Iraniens ont saisi cette opportunité pour s'exprimer, même s'ils savent que cette prise de parole sur la place publique n'est pas sans risque de répression. »

D’ailleurs, des manifestations prorégime ont été organisées pour condamner les « fauteurs de trouble ».


6. Il semblerait que l’appel aux manifestations a été lancé sur les réseaux sociaux. Comment le gouvernement a-t-il réagi?

« Certaines applications comme Telegram, Facebook, Twitter et Instagram ont été bloquées. On ralentit Internet pour éviter qu’on télécharge des choses. Mais ce n’est pas une nouvelle tactique. Pendant le mouvement vert, en 2009, on a bloqué certains sites comme CNN, BBC, Hotmail et Gmail. »

La moitié des 80 millions d'Iraniens possèdent des téléphones intelligents. Au moins 25 millions d'entre eux utilisent quotidiennement Telegram.


7. Cette répression numérique fonctionne-t-elle?

« Tous les Iraniens, même les moins jeunes, utilisent les réseaux sociaux. Ils sont devenus des espaces alternatifs pour s’exprimer. Les gens peuvent s’y exprimer sous le couvert de l’anonymat. Les manifestants peuvent échanger des informations. »

Par contre, les autorités se servent aussi des réseaux sociaux pour identifier les manifestants.

« Mais les Iraniens jouent au jeu du chat et de la souris avec le gouvernement. Ils utilisent des proxys, brisent les filtres, utilisent d’autres applications. »


8. Les autorités pourraient-elles renforcer leur répression envers les manifestants?

Probablement, dit Mme Ziaei.

« La répression vue aujourd’hui, ce n’est pas nouveau : les autorités iraniennes ont toujours utilisé la force. Au nom de la sécurité et de l’ordre national, elles vont se permettre d’utiliser la répression. Même si les gens perçoivent le gouvernement iranien comme étant archaïque, les autorités ont des moyens très modernes pour contrôler la population. On est loin d’être dans un pays démocratique, dans un État de droit. »


9. Sur Twitter, le président américain s’est réjoui que « les Iraniens agissent enfin contre le régime brutal et corrompu ». Quelles sont les répercussions de ses messages?

« Ce n’est pas de bon augure pour les relations internationales. Le régime va s’isoler encore plus. Avec ce type de message, M. Trump a soufflé sur les braises. »

« Et il faut se rappeler que Trump ne l’a pas fait pour l’amour du peuple iranien. Ce sont des messages plutôt hypocrites. Il y a un double discours. Il parle du « grand peuple iranien », mais les Iraniens n’oublient pas que Trump a imposé un décret sur l’immigration. Plusieurs Iraniens n’ont pas pu rentrer en sol américain. »


10. Les manifestations continueront-elles?

« Il est difficile de faire des prédictions. Après tout, l’Iran a connu deux révolutions et une guerre en moins de 70 ans. »

« Malheureusement, si je me base sur les précédentes manifestations, le régime a toujours réussi à les estomper, même si ça peut durer des mois, comme ce fut le cas avec le mouvement vert en 2009. Un des problèmes [de ce mouvement] est qu’il n’y a pas de leader; personne qui pourrait nourrir ces manifestations et tenir bon face à ce système étatique. 

Ça peut durer quelques jours, quelques mois, mais est-ce la fin du régime? Je ne pense pas. Le système est très ancré. Ce n’est pas avec quelques jours de protestation que le régime sera voué à disparaître.

Hanieh Ziaei, chercheuse au département de sociologie de l’UQAM et à la Chaire Raoul-Dandurand

« Le régime n’a rien à offrir pour calmer les ardeurs. Comment voulez-vous résoudre les effets du chômage et du prix élevé de la vie du jour au lendemain? Le régime n’a qu’une seule option : contenir les manifestations et espérer qu’elles vont s’estomper. »

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