•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Conjuguer le don d'organes à l'aide médicale à mourir

Des chirurgiens exercent leur profession
Tout le processus menant à une transplantation est très complexe et nécessite une coordination colossale. Dans le contexte de l’aide médicale à mourir, comment assurer que le processus de transplantation suit également un protocole éthique? Photo: iStock

Le nombre de personnes ayant fait appel à l'aide médicale à mourir et désireuses de donner leurs organes n'a pas encore eu d'incidence sur les délais d'attente en matière de transplantations d'organes au Canada. Cela pourrait bientôt changer, prévoit un spécialiste des greffes.

Un texte de Catherine Logan

Les gens qui recourent aux soins de fin de vie sont souvent les meilleurs candidats au don d’organes, affirme ce spécialiste, le Dr Adrian Robertson, directeur médical du programme Gift of Life, de la société de transplantation Transplant Manitoba.

« Nous savons exactement ce que souhaite le patient. Nous avons plusieurs rencontres avec les patients qui demandent de faire don de soi, et ils ont eu plusieurs occasions de changer d’avis », enchaîne-t-il.

Il s'agit probablement d'un consentement le plus libre et le plus éclairé possible.

Adrian Robertson, directeur médical du programme Gift of Life

Les médecins savent d’avance quels organes sont en bonne santé et peuvent donc prévoir à la fois les procédures de prélèvement et de greffe.

Dr Adrian RobertsonLe Dr Adrian Robertson, directeur médical du programme Gift of Life de la société de transplantation Transplant Manitoba Photo : Radio-Canada / Lyzaville Sale

« Dans les cas de don après un décès cardiovasculaire, que ce soit dans le contexte d’aide médicale à mourir ou bien du retrait conventionnel du maintien des fonctions vitales, plus la mort est subite, moins l’organe est stressé. Et les patients qui recourent aux soins de fin de vie ont tendance à succomber très vite », note le Dr Robertson.

Défis logistiques

Les cas des dons d'organes faits par des personnes qui ont recours à l'aide médicale à mourir posent de nouveaux défis logistiques et entraînent des débats éthiques qui ne s’appliquent pas aux donneurs d’organes traditionnels.

Tout d’abord, le processus de fin de vie est beaucoup plus médicalisé chez les patients DAMM (demandeurs d'aide médicale à mourir) qui donnent leurs organes. Ils doivent souvent subir des tests et des biopsies désagréables et gênants, afin de voir si leurs tissus et leurs organes sont viables pour la transplantation, ce qui n'est pas le cas des autres donneurs. Ils doivent aussi recevoir les soins de fin de vie dans un hôpital ayant la capacité de faire des greffes, et être à proximité d’un bloc opératoire. Ces patients font le sacrifice d'une mort plus tranquille.

« La plupart des patients préfèrent mourir à la maison », avoue le directeur médical de Gift of Life.

[Le don d’organe] nécessite un lourd sacrifice qui va au-delà de quelques livres de chair. Le patient DAMM doit renoncer à la grâce accordée par l’aide médicale à mourir et assumer à sa place le fardeau d’un donateur.

Adrian Robertson, directeur médical, Gift of Life (don de vie), Transplant Manitoba

Dans le cas des dons de tissus, les patients DAMM peuvent cependant choisir le lieu et les circonstances de leur mort. Les tissus ne meurent et ne s’atrophient pas aussi vite que les organes, ce qui laisse plus de temps pour transporter le corps du donneur dans un bloc opératoire.

Deux personnes, l'une plus jeune, l'autre plus vieille et portant une montre, se tiennent affectueusement les mains.Selon les plus récentes données de Santé Canada, publiées en avril 2017, 62 % des Manitobains qui ont obtenu l'aide médicale à mourir en 2016 l'ont reçue à domicile, soit la plus forte proportion au pays. Dans les autres provinces, à l'exception de la Colombie-Britannique, la grande majorité des décès attribuables à l'aide médicale à mourir sont survenus dans des hôpitaux. Photo : iStock

Autre contrainte logistique imposée au mourant : le donneur devra s'abstenir de consommer de l'alcool ou des drogues à usage récréatif avant son décès.

Finalement, note Lori Lamont, directrice intérimaire de l'Office régional de la santé de Winnipeg et responsable des programmes DAMM et Transplant Manitoba, tout le protocole médical doit être exécuté à une vitesse affolante, qui ne laisse pas beaucoup d'espace pour que le patient et ses proches puissent se dire au revoir le moment venu.

Nous devons vraiment nous dépêcher si nous voulons que les organes et tissus soient viables pour la transplantation.

Lori Lamont, directrice générale intérimaire de l'Office régional de la santé de Winnipeg

Le patient qui décide de conjuguer le don d'organes à l'aide médicale à mourir choisit la date et l'heure de l'administration de médicaments létaux, et doit reconfirmer son consentement explicite. Ensuite, dans les cinq minutes après le diagnostic de la mort, la civière du défunt doit être transportée dans la salle d'opération. Les organes sont alors prélevés dans l'heure suivant la mort et greffés aux receveurs dans les 24 à 48 heures suivant le décès du donneur.

« Nous tentons vraiment de réduire la place que prend le don d'organe dans les dernières heures de vie. Nous voulons que le patient profite de ce temps-là avec ses proches, que tous retiennent de beaux souvenirs, plutôt que l'impression laissée par l'environnement stérile d'un hôpital », dit Lori Lamont.

Le premier cas manitobain

Brian Wadsworth s’est décidé à recourir à l’aide médicale à mourir quand les symptômes de la sclérose latérale amytrophique – aussi appelée SLA ou maladie de Lou Gehrig – dont il souffrait ont considérablement diminué sa qualité de vie. Le don d’organes a été une suite logique à cette décision : Brian Wadsworth a donné ses reins au moment de son décès. Une de ses amies, Sonia Molyneux, indique que cette décision représentait simplement pour son ami une autre façon de donner, de faire le don de la vie à quelqu’un.

Les cas de personnes qui recourent à l’aide médicale à mourir tout en faisant un don d’organes sont pour le moment encore rares au Canada, où la Loi sur l’aide médicale à mourir est entrée en vigueur le 17 juillet 2016. On en compte ainsi moins de cinq, uniquement en Ontario.

Questions d’ordre éthique

Outre la logistique, le don d’organes soulève des questions d’ordre éthique. Par exemple, les médecins doivent-ils aborder la possibilité d’un don d’organe ou de tissu auprès d’un patient DAMM?

La loi varie d’une province à l’autre.

En Ontario, des dispositions législatives obligent les médecins à informer le Réseau Trillium s'ils traitent un patient dont la mort prochaine pourrait se solder par un don, y compris les cas d'aide médicale à mourir. L’organisme pourra ensuite aborder la question avec le patient ou sa famille.

Dans d’autres provinces, dont l’Alberta, le Manitoba et le Québec, il n'y a ni protocole ni procédure en place, ni pour discuter avec le patient de sa demande de don ni pour permettre d’aborder le sujet lorsque sa décision est prise et qu’elle répond aux critères spécifiés dans la loi.

Il incombe donc à la personne elle-même de faire la demande de renseignements relatifs au don d'organe ou de tissu; les organismes et professionnels de la santé n'ont pas à l'informer à ce sujet.

Le fait que ce ne soient pas les médecins qui informent les patients permet d'éviter que ces derniers ressentent l'obligation d'agir dans un sens ou dans l'autre.

Autres questions morales :

  • Faut-il obliger des membres d’une équipe médicale qui sont opposés à l’aide médicale à mourir, à effectuer une transplantation d’organe provenant d’une personne qui a fait appel à ce traitement de fin de vie?
  • Les receveurs doivent-ils être informés que leurs organes proviennent d’une personne ayant eu recours à l'aide médicale à mourir?
  • Les donneurs devraient-ils pouvoir diriger leurs organes vers des malades en particulier, comme c’est le cas pour le don d'un rein?
  • Comment s’assurer que la motivation de la personne n'est pas de soulager la souffrance des autres, mais bien ses souffrances à elle?

« Nous devons tenir compte des conflits éthiques éventuels qui pourraient survenir entre l’offre d’aide médicale à mourir et le don d’organes. Les deux ne sont pas forcément incompatibles par nature, mais il faudra surveiller de très près les problèmes qui surgissent dans la zone grise entre eux », rappelle Kerry Bowman, spécialiste d’éthique médicale à l’Université de Toronto.

Il se peut qu'on soit face à des questions morales, des dossiers complexes qu'on n'avait même pas imaginés.

Kerry Bowman, spécialiste d'éthique médicale à l’Université de Toronto

« Du point de vue éthique, l’acte de faire don de ses organes est un comportement profondément et purement altruiste, et je ne crois pas qu’on pourrait faire disparaître cette valeur fondamentale de l’humanité, considère la spécialiste de l’éthique. L’aménagement de la fin de sa vie est important pour tout un chacun, et avec raison. »

Avec des informations de Karen Pauls et Brent Purdy (CBC News)

Manitoba

Aide médicale à mourir