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Fin du papier : les prochains défis de La Presse

La toute dernière parution papier de La Presse, le 30 décembre 2017.

La toute dernière parution papier de La Presse, le 30 décembre 2017

Photo : Radio-Canada

Radio-Canada

Après 133 ans d'existence, le quotidien La Presse a publié samedi sa toute dernière édition papier. Le journal termine ainsi son virage numérique amorcé en l'an 2000 et concentre dorénavant tous ses efforts sur son édition tablette, son site web et son application. De nouveaux défis l'attendent.

Un texte de Vincent Champagne

La fin du papier n’était qu’une question de temps pour « le quotidien de la rue Saint-Jacques », qui a lancé son application pour tablette en 2013. Deux ans plus tard, le 31 décembre 2015, l’entreprise annonçait la fin de son édition papier en semaine, et ne la conservait que le samedi.

Selon La Presse, le succès est au rendez-vous. Son application serait consultée en moyenne 273 000 fois par jour, ce qui est bien au-delà des quelque 221 000 copies qu’il imprimait au plus fort de sa popularité, au début des années 1970.

Les revenus publicitaires proviennent désormais à 90 % des plateformes numériques, indiquent les dirigeants. Le lectorat serait composé en majorité (63 %) de gens âgés de 25 à 54 ans, des membres de la population active.

Malgré ces bons indicateurs, les défis restent entiers, selon Colette Brin, professeure titulaire au Département d’information et de communication de l’Université Laval.

« Le pari audacieux de La Presse est double », dit-elle en entrevue. L’abandon du papier, et la perte d’une certaine clientèle qui pourrait migrer chez les compétiteurs constituent un premier défi.

La nouvelle incarnation de La Presse dans une application sur tablette constitue le deuxième grand pari, dit Mme Brin. « Miser de manière très forte sur une application tablette, à une époque […] où on voit que c’est un appareil dont l’usage est en train de plafonner » est un choix que seul l’avenir permettra d’évaluer, estime Mme Brin.

En effet, fin 2016, la vente des tablettes à l’échelle mondiale avait dégringolé de quelque 20 % par rapport à l’année précédente. Les experts du cabinet Deloitte prévoyaient une baisse d’environ 10 % pour 2017, mais ces chiffres restent à compiler.

Colette Brin, professeure titulaire à l’Université Laval

Colette Brin, professeure titulaire à l’Université Laval

Photo : Radio-Canada

En tous les cas, « pour ce qui est de l’information, il n’y a pas de croissance », dit Mme Brin. La Presse devra donc vraisemblablement faire avec les lecteurs qu’elle a déjà.

L’habitude de l’application tablette sur une base quotidienne, c’est peut-être plus incertain.

Colette Brin, professeure titulaire au Département d’information et de communication de l’Université Laval

Autre défi : la gratuité. « Le fait de miser sur un produit qui est gratuit, à condition d’avoir la tablette, […] c’est un pari audacieux à plusieurs niveaux. Ça fait en sorte que le journal dépend presque entièrement des revenus publicitaires, alors qu’on sait très bien que la situation difficile des médias est due en partie au déclin de ces revenus », souligne Mme Brin.

C’est un choix assez atypique, mais qui semble bien fonctionner pour La Presse, d’après ce qu’on nous en dit.

Colette Brin, professeure titulaire au Département d’information et de communication de l’Université Laval

Le destin inévitable des quotidiens?

Depuis plusieurs années, La Presse fait figure de leader dans l’adaptation de son modèle d’affaire à la nouvelle réalité numérique. La fin du papier est un pas important dans cette vision à long terme.

D’autres quotidiens pourraient suivre. Mme Brin rappelle que certains de ses collègues estiment qu’il n’y aura plus de journaux papier autour de 2030.

Recevoir tous les jours son journal sur son perron ou dans la boîte aux lettres, c’est une habitude qui est en train de se perdre.

Colette Brin, professeure titulaire au Département d’information et de communication de l’Université Laval

Et pour cause : l’imprimé n’intéresse plus dorénavant que les nostalgiques, ceux qui ont développé jeune l’habitude de se salir les doigts avec leurs journaux.

Pour les doigts plus jeunes, qui n’ont pratiquement tenu que des téléphones et des écrans depuis qu’ils ont l’âge de lire, Internet est devenu la principale source d’information.

Selon une enquête du Centre facilitant la recherche et l’innovation dans les organisations (CEFRIO), la presque totalité des jeunes de 18 à 24 ans, soit 95 %, s’informaient d’abord et avant tout sur Internet et en 2016 les trois quarts d’entre eux (74 %) accédaient à cette information par les réseaux sociaux, principalement par Facebook, identifié comme première source de nouvelles à hauteur de 40 %.

Les lecteurs ont donc migré du papier au web, surtout chez les plus jeunes. Conséquence : les publicitaires ont suivi et achètent maintenant là où les paires d’yeux se posent.

De 2006 à 2013, les revenus publicitaires des grands journaux nord-américains ont connu une baisse de 63 %, indique le Pew Research Center.

Sans surprise, ce sont les géants américains tels que Facebook et Google qui récoltent la manne.

Bernard Motulsky, professeur à l'UQAM

Bernard Motulsky, professeur à l'UQAM

Photo : Radio-Canada

« La publicité qui s’en va sur les Facebook de ce monde, c’est un problème plus majeur que le support », juge Bernard Motulsky, titulaire à la Chaire de relations publiques et de communication marketing à l’UQAM.

Les gens « vont trouver des nouvelles que leurs amis vont avoir partagé, mais il n’y a aucun revenu qui est généré pour le média qui a produit la nouvelle, dit-il en entrevue. Ce sont des nouvelles qui sont distribuées gratuitement. »

Avec ou sans papier, c’est donc la question des revenus publicitaires qui force la main des dirigeants d’entreprises médiatiques.

À ce chapitre, La Presse devra continuer d’être innovante et convaincante, si elle souhaite survivre aux prochains grands bouleversements qui affecteront inévitablement le monde médiatique.

Il faudra aussi, indique M. Motulsky, « une intervention gouvernementale pour réglementer un peu plus ce milieu-là », entre autres en ce qui a trait à « la fuite des dépenses publicitaires ».

C’est incontournable si on veut continuer à avoir […] des journalistes qui sont payés, qui travaillent, qui offrent un service de qualité, qui nous permettent de s’assurer qu’il y a un endroit où on trouve des informations qui ne sont pas juste des rumeurs, mais qui ont été validées.

Bernard Motulsky, titulaire à la Chaire de relations publiques et de communication marketing à l’UQAM

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