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Quelle place dans le monde du travail lorsqu'on est une femme transgenre?

Gros plan sur le visage de Veronica Walls, une femme trans de la région d'Edmonton, qui témoigne des difficultés qu'elle rencontre dans sa recherche d'emploi
Veronica Walls, une femme transgenre de la région d'Edmonton, témoigne des difficultés qu'elle rencontre dans sa recherche d'emploi. Photo: Radio-Canada / Vanessa Destiné
Radio-Canada

La discrimination à l'endroit des minorités sexuelles est encore fréquente au pays, notamment lors de la recherche d'emploi. Incursion dans le quotidien d'une femme transgenre qui n'arrive pas à se trouver de travail depuis qu'elle a commencé à vivre publiquement sous les traits du sexe opposé.

Un texte de Vanessa Destiné

Veronica Walls déambule depuis une trentaine de minutes à travers les différents kiosques des employeurs présents à la foire de l'emploi de la Cité francophone d’Edmonton.

Avec son imposante stature d'1,80 m, son visage lourdement fardé et sa tête parée d’une longue perruque noire et argent, Veronica détonne dans la foule des autres chercheurs d’emplois vêtus de tailleurs ou de complets traditionnels.

Veronica est transgenre. Elle cherche un travail depuis quatre mois, après avoir brusquement perdu le sien durant l’été.

Née Thomas Walls, Veronica avait 6 ans lorsqu’elle a commencé à éprouver des malaises en lien avec le sexe qui lui a été assigné à la naissance. « Thomas » aura attendu 18 années de plus avant de révéler « Veronica » au monde. Elle l’a d’abord présentée à des amis proches, membres de la communauté LGBTQ+ de sa ville natale de Saskatoon.

Je savais qu’ils seraient compréhensifs, qu’ils ne jugeraient pas. Je me sentais en sécurité.

Veronica Walls

« Thomas » a ensuite prévenu ses parents, d’autres amis et quelques collègues dont elle se sentait proche. Elle a commencé à vivre sous son identité de femme en privé seulement, souvent le soir après le travail et les autres obligations de la vie quotidienne. Vernis, perruques, maquillage discret puis outrancier : son cheminement vers l’affirmation de soi a duré plusieurs années.

Un pas de plus

Après près de 10 ans passés à incarner Veronica de nuit, « Thomas » se sentait prêt à l’afficher au grand jour. Elle a donc prévenu son employeur, une petite entreprise de la région d’Edmonton où elle travaillait comme conductrice de chariot élévateur. C’était le 30 août dernier.

« [Mon patron] semblait réceptif, il ne semblait pas y avoir de problème. Il m’a dit qu’il y aurait une rencontre avec nos collègues l’après-midi même », affirme Veronica. Elle soutient qu’elle n’a toutefois jamais été invitée à prendre part aux discussions.

Après la rencontre, tout s’est enchaîné très rapidement. Elle se souvient de quelques regards gênés de la part de ses collègues, suivis de quelques remarques maladroites. Le pire était toutefois à venir.

« Le lendemain matin, j’ai reçu une alerte du site Internet Indeed [un service de recrutement en ligne] qui m’indiquait qu’un poste correspondant à mes compétences et à mes tâches venait de s’ouvrir au bureau », relate-t-elle.

Veronica s’est quand même rendue au travail en refusant de faire le lien entre cette annonce et sa situation. Une fois sur place, dit-elle, on lui a indiqué qu’elle devait se soumettre à une évaluation de performance. Veronica a échoué au test, ce qui a entraîné son renvoi immédiat.

« Je ne peux pas établir avec certitude que c’est lié à mon identité de genre, mais la façon dont les choses se sont enchaînées [en 24 h]…tout cela me semble horriblement suspect », se désole-t-elle.

Une question de performance?

L’entreprise qui employait Veronica n’a pas voulu nous fournir des détails sur son dossier, invoquant des raisons de confidentialité. Une représentante du service des ressources humaines indique toutefois que les congédiements sont toujours basés sur les niveaux de performance et/ou le respect des standards de l'entreprise.

Depuis, la recherche d’emploi de Veronica, concentrée dans le secteur manufacturier, s’est révélée infructueuse. « J’arrive en entrevue préparée, j’ai les compétences recherchées pour le poste et pourtant, on ne me rappelle jamais », confie Veronica, qui s’affiche désormais en permanence comme femme.

De l’usage de mauvais pronoms à l’hostilité manifeste, Veronica a tout vu en quatre mois. Durant cette période, le soutien n’a pas toujours été au rendez-vous.

« Mes parents ne l’ont pas dit comme ça, mais j’ai senti dans leur attitude qu’ils me disaient ''mais à quoi tu t’attendais en t’affichant ainsi?'' », confie-t-elle. Veronica craint maintenant de passer tout l’hiver sans emploi.

Des milieux de travail encore fermés

Malgré les discours tonitruants sur la diversité et l'ouverture, malgré Caitlyn Jenner en couverture des grands magazines, la situation de Veronica est loin de relever de l’exception, indique Kristy Harcourt, directrice de programme au Pride Centre d'Edmonton, un organisme dédié à la communauté LGBTQ+.

« [À l’échelle du pays] on recense beaucoup de cas de discrimination dans les milieux de travail concernant des personnes trans », explique-t-elle.

La directrice cite une étude ontarienne publiée en 2011 sur la question. Près de 13 % des répondants estiment avoir perdu leur emploi uniquement en raison de leur identité de genre alors que 12 % d’entre eux pensent que cette identité a pu avoir une incidence sur leur trajectoire professionnelle.

Gros plan sur le visage de Kristy Harcourt, directrice de programme au Pride Centre d'Edmonton, en AlbertaKristy Harcourt, directrice de programme au Pride Centre d'Edmonton, en Alberta Photo : Radio-Canada

On voit souvent des cas où les gens font face à la discrimination basée sur l’expression de leur identité de genre ou encore leur orientation sexuelle ici, et ce, malgré les lois en vigueur ici en Alberta et au Canada.

Kristy Harcourt, directrice de programme au Pride Centre d'Edmonton

Kristy Harcourt précise que la discrimination prend plusieurs formes, de la plus insidieuse à l’action directe.

« Ce sont des commentaires inappropriés sur l’apparence, des blagues douteuses, une ambiance qui devient de plus en plus hostile », indique-t-elle.

Tout d’un coup, ces personnes [qui sortent du placard] vont faire l’objet d’une surveillance très étroite, elles vont se faire reprocher des choses qu’on ne leur reprochait pas avant. Tout devient alors un prétexte pour appliquer des sanctions disciplinaires et les pousser vers la sortie ou les renvoyer.

Kristy Harcourt, directrice de programme au Pride Centre d'Edmonton

« J’ai vu des comportements problématiques chez les cols bleus, les cols blancs, mais aussi dans le milieu des affaires et dans les universités », énumère Kristy Harcourt.

« Dans tous les endroits, il y avait un point en commun : des gestionnaires fermés au dialogue. C’étaient des endroits où on avait fini par normaliser l’intimidation et les comportements homophobes et transphobes en gardant le silence », soutient Mme Harcourt.

En plus de dénoncer les actes de discrimination, les employeurs doivent aussi faire l’effort d’accommoder les minorités sexuelles, insiste la directrice, en rappelant que les mesures d’accommodement sont souvent moins contraignantes que l’on croit.

Pour les personnes transsexuelles par exemple, les entreprises peuvent se limiter à offrir des toilettes unisexes ou adaptées et avoir un code vestimentaire qui évite les distinctions genrées.

« Plus souvent qu’autrement, la résistance à ces mesures repose sur de présumés principes philosophiques ou des préjugés plutôt que sur des raisons pratiques », indique-t-elle.

Et maintenant, on va où?

Veronica jongle avec l’idée de formuler une plainte en lien avec son renvoi à la Commission des droits de la personne de l’Alberta, mais est consciente qu’il s’agit d’un chemin difficile.

« Ce n’est même pas un emploi que j’aimais tant que ça, c’est un emploi que j’avais pris pour commencer une vie à Edmonton en attendant de pouvoir être photographe à temps plein », se désole-t-elle.

Malgré les difficultés rencontrées, Veronica affirme qu’elle ne souhaite aucunement faire machine arrière. « Je veux pouvoir exprimer mon identité au travail de la même façon que je l’exprime dans le privé », conclut-elle.

Alberta

Communauté LGBTQ+