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Le revenu minimum garanti, « ma planche de salut pour sortir de la pauvreté »

Philippe Leblanc est allé vérifier à Hamilton comment se déroule le programme.

Ne plus avoir faim. Ne plus avoir froid. Ne plus désespérer de ne jamais pouvoir se sortir de la pauvreté. En Ontario, le projet pilote sur le revenu minimum garanti donne aux gens trois fois plus d'argent que l'aide sociale. Après quelques mois, les participants commencent déjà à en ressentir les effets, et pas seulement dans leur portefeuille.

Un texte de Christian Noël

Les punaises de lits, les coquerelles, les bagarres entre voisins et les descentes de l’escouade des stupéfiants. L’édifice de logement social situé au 95, rue Hess, à Hamilton, a bien mauvaise réputation. « On l’appelle le 95 Stress, parce qu’on n'est jamais tranquille », lance Alana Baltzer, une des résidentes.

Alana BaltzerPour Alana Baltzer, le revenu minimum garanti est la chance d'améliorer ses conditions de vie. Photo : Maxime Beauchemin

Les corridors sont blancs, gris et tristes. Les portes de l’ascenseur s’ouvrent, mais lentement. Au deuxième étage, deux hommes montent. « Encore une semaine avant le prochain chèque », lance le premier. « J’en aurais besoin maintenant », rétorque l’autre.

C’est la dure vie de tous les jours pour ceux qui habitent cet édifice du centre-ville de Hamilton. Une réalité qu’Alana Baltzer espère un jour pouvoir laisser derrière elle.

Je n’ai jamais pensé qu’un jour, j’aurais la chance de me sortir de la pauvreté. Mais maintenant, je vois la lumière au bout du tunnel.

Alana Baltzer

Enfin des aliments frais!

Alana a l’impression qu’elle a gagné à la loterie. Elle a été choisie pour participer au projet pilote ontarien sur le revenu minimum garanti (RMG). Du jour au lendemain, son chèque d’aide sociale mensuel de 700 $ s’est transformé en un revenu minimum garanti de 1900 $ par mois.

Mon frigo est plein. Je peux acheter des fruits et légumes. Je mange de la viande tous les jours. Je mange mieux. Je me sens bien, en santé. Je ne suis pas habituée à ça!

Alana Baltzer, participante au projet pilote
Photo : Maxime Beauchemin

Dans le réfrigérateur, des bleuets, des poivrons, des pommes côtoient une courge spaghetti et du lait. Dans le congélateur, on trouve notamment des épinards. Alana peut maintenant préparer ses menus pour la semaine. Faire la cuisine avec des aliments frais, dit-elle, c’est bon pour l’estomac et... pour le moral.

Enfin! Fini les pâtes et les mets surgelés. Les gens pensent qu’on aime ça, mais je les déteste. Malheureusement, quand on gratte les fonds de tiroirs, c’est tout ce qu’on peut se permettre.

Alana Baltzer

L'idée de ne plus dépendre de l’aide sociale. De tripler son revenu tout d’un coup, sans aucune condition sur la façon de le dépenser. D'avoir la possibilité de quitter le logement social et trouver son propre appartement. C’est une proposition qui semble difficile à refuser. Et pourtant, le gouvernement ontarien a encore de la difficulté à recruter des participants pour son projet pilote.

Une expérience sociale

Au Centre de lutte contre la pauvreté de Hamilton, le téléphone sonne. Une travailleuse sociale essaie de donner des conseils à un homme qui a peur de se faire évincer de son appartement. Au comptoir, une femme reçoit de l’aide pour remplir un formulaire.

Dans son bureau, le directeur Tom Cooper se gratte la tête. La province a envoyé 20 000 lettres aux résidents de Hamilton cet été, pour essayer de recruter des participants pour le projet sur le revenu minimum garanti. Seulement 200 personnes ont répondu, soit à peine 1 %.

Tom CooperSelon Tom Cooper, le projet pilote du gouvernement ontarien a généré beaucoup de méfiance. Photo : Maxime Beauchemin

On dit souvent aux gens de se méfier si une offre a l’air trop belle pour être vraie. Et là, on leur envoie une lettre par la poste qui promet de changer leur vie. C’est sûr que les gens sont méfiants.

Tom Cooper, directeur du Centre de lutte contre la pauvreté de Hamilton

De plus, ajoute M. Cooper, « la documentation était trop volumineuse et difficile à comprendre. L’approche était impersonnelle, et les gens avaient peur de se faire arnaquer par le gouvernement ».

Devant le peu de succès de sa démarche, la province a changé son fusil d’épaule. Elle tient maintenant des sessions d’information en personne, pour répondre aux questions des futurs participants. En quelques semaines, ils ont recruté 200 participants supplémentaires.

Un des facteurs qui génèrent la méfiance, c’est le fait que le projet pilote ne dure que trois ans. Son avenir, après cette période, est incertain. Les gens craignent de tout perdre quand on leur retirera le revenu minimum garanti.

J’avoue que ça m’inquiète un peu pour eux. C’est une expérience sociale, mais avec des vraies personnes, pour qui les conséquences de la pauvreté sont réelles.

Tom Cooper, directeur du Centre de lutte contre la pauvreté de Hamilton

Faire des choix

Quand Alana Baltzer a reçu son premier chèque de RMG, elle ne savait plus où donner de la tête. Pour sa première dépense, elle hésitait entre de nouveaux meubles, faire une épicerie convenable ou de nouveaux vêtements. « J’étais très excitée, confie-t-elle. J’ai dû prendre le temps de me calmer avant d’aller magasiner. »

Mme Baltzer peut dépenser l'argent qu'elle reçoit comme elle veut. Mais elle doit aussi remplir un questionnaire à intervalles réguliers, afin d’aider le gouvernement à mesurer les effets du RMG sur la vie des participants. Tout est noté, leur alimentation, leur santé physique et mentale, leur situation d’emploi, un retour aux études, un déménagement vers un meilleur appartement, etc.

C’est également possible que certains participants décident d’utiliser cette rentrée d’argent pour des plaisirs plus éphémères.

Nicolas-Guillaume MartineauNicolas-Guillaume Martineau souligne que l'objectif est de responsabiliser les gens. Photo : Maxime Beauchemin

Il y aura toujours des individus qui vivront leur vie de façon irresponsable ou qu’on juge délétère. Ce sont des choix de vie. On peut essayer d’orienter les gens vers de meilleurs choix. Mais sans trop les diriger, parce qu’on veut les responsabiliser.

Nicolas-Guillaume Martineau, professeur au Collège Glendon.

Mais attentions aux clichés, prévient M. Martineau. « Oui, certains vont se permettre des extravagances qu’ils ne pouvaient pas [s'accorder] auparavant. Mais ces gens-là ne vont pas tout à coup rouler sur l’or », avec un revenu d’à peine 16 000 $ par année.

Alana Baltzer a décidé de s'offir une « gâterie »: elle a remplacé son vieux manteau d’hiver, acheté de seconde main à l’Armée du salut, pour un parka tout neuf, qu’elle a payé 100 $.

Quand j’ai vu le prix, j’ai failli faire une crise cardiaque! Je n’ai jamais dépensé autant d’argent d’un seul coup. Mais maintenant, je ne grelotte plus dehors, j’ai un manteau chaud.

Alana Baltzer

Alana Baltzer prévoit aussi acheter des billets de concert pour son groupe préféré, Hedley, qui sera de passage à Hamilton en mars. « Ça coûte cher, mais je veux me faire plaisir. Je ne suis jamais allée à un concert de ma vie. »

« Ça change une vie »

Au 4e étage du « 95 Stress », Alana Baltzer raconte la dernière visite de l’exterminateur. « Finalement, je n’ai plus de punaises de lit… pour le moment. » Mais le risque de contamination par un voisin existe toujours. Certains locataires mettent leurs vêtements dans des classeurs en métal. Alana songe à faire la même chose « pour se protéger des insectes, qui préfèrent les tiroirs en bois. »

Avec son nouveau RMG, elle pourrait quitter son logement social et se trouver un nouvel appartement. Mais elle hésite. « Le projet pilote ne dure que trois ans. Quand ça sera terminé, je ne veux pas me retrouver à la rue. »

Elle n’a jamais été capable de poursuivre ses études collégiales. « Je n’avais pas assez d’argent pour payer les droits d’inscription, alors imaginez les droits de scolarité. » Le projet pilote lui offre maintenant cette opportunité. Alana a déposé son application pour étudier en travail social au Collège Mohawk.

Je ne pensais jamais qu’un jour j’allais avoir l’occasion de briser ce cercle vicieux. Mais là, je peux voir la lumière au bout du tunnel.

Alana Baltzer

S’inscrire au collège grâce au RMG, « c’est ma planche de salut, dit-elle, pour enfin pouvoir améliorer mon sort ».

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