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Exclusif

La vente d’un chouchou canadien de Kickstarter attise la colère des contributeurs

Les deux jeunes hommes regardent vers la caméra sur le toit d'un édifice industriel.

Navi Cohen et Daniel Blumer travaillent depuis plusieurs années sur leurs écouteurs automoulants.

Photo : Radio-Canada / Denis Wong

Prenez note que cet article publié en 2017 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

La jeune entreprise montréalaise Revols a lancé en novembre 2015 ce qui est devenu l'une des campagnes canadiennes les plus populaires de Kickstarter en amassant 2,5 millions de dollars américains grâce à un projet d'écouteurs « révolutionnaires », capables de se mouler aux oreilles de ses utilisateurs. Mais deux ans plus tard, ceux qui ont contribué à son sociofinancement regrettent de n'avoir toujours rien reçu. Et le rachat de la compagnie par le géant Logitech n'a pas calmé leurs inquiétudes. Regard sur une industrie nouvelle, qui ne remplit pas toujours ses promesses.

Paul Nantel fait partie des 10 000 internautes qui ont contribué financièrement au projet. C’était sa première fois sur un site de sociofinancement… Et probablement sa dernière. Il a donné 199 $ à Revols.

« On a l’impression qu’on a servi de tremplin à ces gens-là […] Eux autres sont contents, ils ont eu leur cadeau de Noël; nous autres, on reste sur notre faim et on est frustrés », résume-t-il.

C’est que Revols tarde à livrer la marchandise. Ses écouteurs, initialement promis pour juin 2016 – soit six mois après la fin de la campagne de sociofinancement –, ne sont toujours pas prêts, et ce, même s’il est encore possible d’en acheter « à l’avance » sur le site web de la compagnie.

Des mises à jour parues cet automne sur Kickstarter permettaient d’espérer une livraison à temps pour les Fêtes, mais cet espoir s’est dissipé la semaine dernière, lorsque l’entreprise en démarrage a annoncé son rachat par Logitech. Le montant de la transaction n’a pas été précisé.

« Nous vous reviendrons en janvier avec une mise au point plus détaillée », a promis Revols, ce qui a déclenché la colère des contributeurs.

« On nous a trompés »; « Peut-être êtes-vous heureux, mais pas nous »; « Kickstarter et moi, plus jamais! »… Près de 300 commentaires ont suivi.

Devant un tel tollé, la jeune entreprise a tenu à rassurer ses contributeurs en affirmant que Logitech avait déjà mobilisé « une importante équipe d’ingénieurs, qui se trouve déjà à l’usine pour faire en sorte que le projet se concrétise » – ce qu’a confirmé la compagnie Logitech à Radio-Canada.

Revols s’est toutefois dite « incapable de fournir une date d’expédition », bien qu’elle annonce toujours sur son site web qu’elle sera en mesure de livrer ses premiers produits à l’hiver 2018.

Elle se dit en outre « incapable de procéder à des remboursements pour le moment ».

Des écouteurs noirs accompagnés d'autres accessoires, comme des embouts de rechange et un câble USB.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Les écouteurs de Revols, tels que présentés en mai 2016 sur Facebook.

Photo : Facebook (Revols)

S’il est fréquent que les entreprises ayant recours au sociofinancement n’arrivent pas à livrer à temps la contrepartie promise, il est « très rare » qu’elles soit rachetées avant la fin de leur projet, explique Thomas Sychterz, le directeur général d’Ulule Canada, une autre plateforme de sociofinancement.

« Je ne crois pas avoir déjà vu ça », s’étonne-t-il. « C’est certain que c’est une question délicate. »

Ulule se vante d’être la première plateforme de sociofinancement en Europe grâce aux 20 000 projets qu’elle aurait aidé à lancer. Du lot, une dizaine seulement ont connu des problèmes de livraison en huit ans, certifie Thomas Sychterz.

Selon lui, les plateformes de sociofinancement ont la responsabilité de s’assurer que les projets qu’ils mettent de l’avant sont viables.

« Il y a différentes formes de sociofinancement. Il y a du self-service, comme chez Kickstarter ou Indiegogo, où l’on offre la plateforme technologique et c’est tout. Il n’y a pas vraiment de filtrage au début, il n’y a pas de sélection, n’importe qui peut se lancer. Nous, chez Ulule, on a pris une approche différente, distingue-t-il. On n’accepte pas tout le monde, on regarde si le projet est sérieux, si les personnes ont fait leur travail et on les accompagne pour éviter des situations problématiques. »

Pascal Forget.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Pascal Forget, chroniqueur Techno pour ICI RDI

Photo : Radio-Canada

Pascal Forget, chroniqueur à l'émission Planète Techno sur les ondes d'ICI EXPLORA, est d’accord pour dire que Kickstarter « n’offre aucun encadrement aux entreprises ». La plateforme, déplore-t-il, se contente de récolter 5 % des contributions, après quoi « aucun suivi n’est fait ». « Donc, même si c’est un fraudeur qui a récolté de l’argent, Kickstarter n’aidera pas le consommateur à poursuivre ou à entreprendre des démarches pour tenter de récupérer son argent. »

Kickstarter ne devrait pas être un endroit où les entrepreneurs inexpérimentés, les rêveurs optimistes et les escrocs peuvent obtenir de l’argent sans avoir à rendre de comptes.

Pascal Forget, sur son blogue pascalforget.com

Selon ses recherches, au moins 2500 entreprises québécoises ont déjà tenté leur chance sur Kickstarter. « Il y a de plus en plus d’entreprises qui se servent de Kickstarter comme façon de tâter le terrain, de faire une étude de marché, de faire du marketing ou carrément de la publicité, note Pascal Forget. On n’a pas vraiment l’intention de se servir de Kickstarter comme d’un canal de vente principal. C’est vraiment pour partir la machine, faire parler du produit. »

Les fondateurs de Revols, Navi Cohen et Daniel Blumer, n’ont toutefois pas attendu le début de leur campagne de sociofinancement pour faire la promotion de leur idée. De nombreux médias, dont CNN, La Presse, Radio-Canada et plusieurs revues spécialisées, ont réalisé des reportages sur ce projet avant même qu’il ne soit lancé.

Des écouteurs transparents.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Les écouteurs de Revols, tels qu'imaginés en 2015.

Photo : Aucune / Courtoisie

Contactés par Radio-Canada, les membres de l’équipe de Revols se sont dits trop occupés pour accorder des entrevues. Quant à Logitech, le dirigeant responsable de l'acquisition, Jonah Staw, n’a pas voulu dire si le géant suisse s’était engagé ou non à respecter les engagements passés de ses nouveaux partenaires.

Paul Nantel est inquiet. « Est-ce que le fait que Logitech entre dans le décor, ça veut dire qu’on retourne à la table à dessin? Qu’on recommence au complet? Ou est-ce que tout ce qui intéresse Logitech, ce sont les embouts moulés? », se questionne-t-il.

« Je savais que de m’embarquer dans un projet Kickstarter, ça voulait dire que je ne reverrais peut-être plus jamais mon argent », admet M. Nantel. Mais « si on nous avait dit, il y a un an, que ça ne marcherait pas et que la technologie était trop dure à développer, on aurait ravalé notre pilule et ça se serait arrêté là », soutient-il. « Au lieu de ça, on est tenus en haleine sans arrêt. »

Des travailleurs regroupés autour d'un ordinateur.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Dans ses messages de suivi aux contributeurs, Revols affirme que la préproduction de ses écouteurs suit son cours dans une usine chinoise.

Photo : Kickstarter (Revols)

À l’heure actuelle, rien n’indique que Revols ne tiendra pas sa parole. Mais la situation dans laquelle se retrouve la jeune entreprise aujourd’hui illustre bien les risques associés au sociofinancement.

Kickstarter décline toute responsabilité

Les contributeurs s’estimant floués n’auront d’autre choix que de prendre leur mal en patience, puisque « Kickstarter ne garantit pas les projets et ne se renseigne pas sur la capacité d'un créateur à mener à bien son projet », prévient-on dans les conditions d’utilisation du site.

Ce sont les contributeurs […] qui décident si un projet a du mérite en choisissant de s'engager.

Extrait des conditions d’utilisation de Kickstarter

« Les retards sont des choses qui arrivent », poursuit-on. « Si les problèmes sont graves au point d'entraver la réalisation du projet, le créateur […] peut par exemple proposer des remboursements, expliquer précisément comment les fonds ont été utilisés ou trouver d'autres solutions pour satisfaire les contributeurs. »

« Aucun remboursement ne peut être proposé [par Kickstarter] », statue-t-on, suggérant plus loin que la prise de risque est inhérente aux projets de sociofinancement.

La version mobile du site web de Kickstarter.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Kickstarter a été fondé en 2009 par Perry Chen, Strickler Yancey et Charles Adler, à New York.

Photo : iStock

Une étude menée par un chercheur de l’Université de Pennsylvanie – et dont les résultats ont été publiés en décembre 2015 – a montré que 9 % des créateurs n’arrivaient pas à livrer les récompenses promises dans le cadre de leur projet lancé sur Kickstarter.

Dans un courriel transmis à Radio-Canada, un porte-parole de la célèbre plateforme a néanmoins souligné que Kickstarter avait permis de financer plus de 130 000 projets, dont « une vaste majorité a été menée à bien ».

L’Office de la protection du consommateur (OPC) confirme avoir reçu une plainte à propos de Revols; trois concernant Kickstarter.

Sans vouloir en dire davantage sur ces plaintes, le porte-parole de l’OPC, Charles Tanguay, reconnaît que le sociofinancement est un phénomène nouveau qui pose des défis au législateur.

« Le régime d’encadrement applicable va dépendre beaucoup de ce qu’est le projet lui-même, expose-t-il. Est-ce que le promoteur est un commerçant au sens de la loi sur la protection du consommateur, auquel cas la loi pourrait s’appliquer? Est-ce que la participation est assortie d’une contrepartie, par exemple recevoir un produit en primeur, comme s’il s’agissait d’un paiement fait à l’avance sur un achat? Est-ce que la participation peut être associée à un don? Est-ce que ça peut être considéré comme un prêt? Comme du financement? Comme une forme d’investissement? »

M. Tanguay insiste cependant pour dire que ce n’est pas parce que le sociofinancement est un phénomène nouveau qu’il n’est pas encadré. « Les lois s’appliquent. Le terme sociofinancement n’est peut-être pas explicitement cité dans une loi actuellement, mais l’activité elle-même n’est pas non plus au-dessus de toutes les lois », souligne-t-il.

Ainsi, rien n’empêcherait un contributeur insatisfait d’intenter une poursuite contre Revols ou Logitech, en déposant une demande aux petites créances ou en se joignant à un recours collectif, par exemple.

Le projet en chiffres

Quelque 10 569 contributeurs de Kickstarter ont déboursé un total de 2 530 756 $ pour soutenir le projet de Revols; 920 sont canadiens, dont 271 basés à Montréal. L’investissement minimum avait été fixé à 169 $ US en échange d’une paire d’écouteurs qui serait livrée aux contributeurs « avant tout le monde ». Il a été majoré de 30 $ en cours de route. Les internautes étaient aussi appelés à contribuer davantage en échange de lots plus importants, comprenant par exemple plusieurs paires d’écouteurs, des t-shirts, une visite des locaux de l’entreprise, etc. Un internaute a même investi plus de 5000 $.

Une fois terminée, la campagne de sociofinancement de Revols a migré sur Indiegogo. Elle a permis jusqu’ici de recueillir plus de 140 000 $ US supplémentaires grâce aux contributions d’environ 570 donateurs.

Seules deux autres entreprises canadiennes ont amassé autant d’argent que Revols sur Kickstarter : la compagnie North Aware, grâce à un projet « parka intelligent », et la société ZNAPS, avec un projet d’adaptateur magnétique pour appareils mobiles... qu'elle n'a toujours pas livré, plus de deux ans après la date promise. Toutes deux ont récolté plus de 3 millions de dollars canadiens.

Le projet le plus populaire tous pays confondus demeure toutefois celui de montre intelligente développée par Pebble Technology, qui a récolté plus de 20 millions de dollars américains en seulement 31 jours, au début de 2015.

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