•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

La précarité d’être un Chinois migrant... en Chine

Un contenu vidéo est disponible pour cet article
Yang Chuan, travailleur originaire du Sichuan et expulsé de son logement à Pékin. Décembre 2017.

Yang Chuan, travailleur originaire du Sichuan et expulsé de son logement à Pékin. Décembre 2017.

Photo : Radio-Canada / Anyck Béraud

Prenez note que cet article publié en 2017 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

Ils sont des centaines de millions de Chinois à avoir quitté leur campagne pour gagner leur vie dans les villes, notamment dans la construction, dans les usines ou encore en faisant des ménages. Ceux qu'on appelle les mingongs ont contribué au miracle économique de la Chine, mais ils sont souvent pauvres et visés par des rondes d'expulsions, notamment à Pékin.

 Démolition dans l'un des quartiers des travailleurs chinois migrants expulsés. Pékin, décembre 2017Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Démolition dans l'un des quartiers des travailleurs chinois migrants expulsés. Pékin, décembre 2017

Photo : Radio-Canada / Anyck Béraud

En cette matinée de décembre, Yang Chuan finit de plier bagage à Daxing, en banlieue de la capitale. Il y a des traces de départ précipité tout autour de lui, dans la cour intérieure de la petite usine de vêtements qui l’employait.

Des patrons accrochés à des cintres. Des restes de nourriture. Des meubles abandonnés, abîmés. Des vêtements fourrés dans des sacs, dans des bacs. Les machines à coudre, elles, ont déjà été emportées.

« On nous a coupé l’eau et l’électricité, il y a quelques jours, pour nous empêcher de continuer à travailler », lance avec amertume l’homme originaire du Sichuan, dans le sud de la Chine.

Vestiges dans une petite usine de vêtements d'où ont été expulsés des travailleurs chinois migrants. Pékin, décembre 2017Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Vestiges dans une petite usine de vêtements d'où ont été expulsés des travailleurs chinois migrants. Pékin, décembre 2017

Photo : Radio-Canada / Anyck Béraud

Déjà qu’il ne menait pas la vie de château, loin s’en faut.

Yang Chuan logeait dans une chambre à l’étage, au-dessus de l'atelier. Il partageait les toilettes et le coin cuisine avec des dizaines d’autres migrants. Il envoyait une bonne partie de son salaire à sa famille : son fils de 4 ans est resté à la campagne. Il pouvait donc difficilement s’offrir mieux à Pékin, où les prix de l’immobilier flambent.

Bon nombre de Chinois venus de leur province natale vivent dans des édifices de fortune, pas toujours construits légalement.

La Ville évoque des raisons sanitaires et sécuritaires

À la mi-novembre, il y a eu un incendie mortel dans un immeuble semblable, pas très loin de là. C’est alors que les autorités pékinoises ont lancé cette nouvelle vague d’expulsions.

Ça se déroule parfois à quelques heures d’avis. Des vidéos montrant des hommes, des femmes et des enfants forcés de quitter leur logement en pleine nuit, malgré le froid, ont circulé sur les réseaux sociaux.

Accusée de violer les droits des migrants, Pékin invoque des raisons de sécurité et de salubrité. Des mingongs expulsés y voient un prétexte pour que la capitale se débarrasse d’eux.

Maintenant que la Ville est prospère, on nous expulse. Quand on est arrivés ici, l’endroit était pauvre. Il n’y avait pas de route.

Yang Chuan, travailleur chinois migrant

Yang Chuan ne sait pas ce qui l’attend. Il trouve que le pouvoir s’attaque aux plus pauvres et qu'il considère les migrants comme des citoyens de seconde zone.

À ses côtés, la patronne, Mme Chen, hoche la tête. Elle dit avoir investi des sommes considérables dans son entreprise. Elle assure qu’elle perd beaucoup d’argent avec ce qui leur arrive.

Il y avait déjà eu des évacuations massives de travailleurs migrants en 2008, avant les Jeux olympiques de Pékin. Notamment parce que les autorités avaient fermé les usines qui les employaient afin de réduire la pollution durant l’événement. Et les mingongs qui avaient participé à la construction des sites ont été en bonne partie remerciés et renvoyés chez eux.

Pékin en plein réaménagement urbain

Dans les quartiers touchés par les nouvelles expulsions, les édifices évacués disparaissent rapidement. Des bulldozers ont réduit à l’état de gravats ici une école, là des commerces, plus loin des logements. Des entreprises de recyclage sont déjà à l’œuvre.

Il y a quelque 8 millions de migrants intérieurs à Pékin, soit environ le tiers des habitants. La ville peine à absorber autant de monde, souligne Hou Huili, de l’Académie chinoise des sciences sociales. Embouteillages, pollution, pression sur les infrastructures et les ressources naturelles, notamment l’eau potable : les défis sont nombreux.

La chercheuse ajoute que la municipalité tente de maintenir sa population sous la barre des 23 millions d’ici 2020, tout en attirant des emplois d’avenir en finance et en informatique. « Alors Pékin souhaite délocaliser des secteurs qui ne sont pas jugés essentiels à son statut de capitale », dit-elle.

Des secteurs comme les services ou la livraison qui embauchent beaucoup de travailleurs migrants peu qualifiés et qui constituent une main-d’œuvre bon marché.

Difficile accès aux services pour ces « étrangers »

La plupart des mingongs ont difficilement accès aux services locaux, en éducation ou en santé par exemple. Parce qu’ils sont en quelque sorte des sans-papiers : ils n’ont pas le bon permis de résidence, le hokou. Celui qu’ils possèdent est limité à leur lieu d’origine, là où doivent en principe aller à l’école, se faire soigner, tout comme leur famille.

Et bien des migrants n’arrivent pas à remplir les diverses conditions pour obtenir le hokou des villes où ils s’établissent.

Ils sont nombreux à avoir laissé leurs enfants derrière eux, chez des proches ou livrés à eux-mêmes. C’était le cas de Zhang Hongyang. L’adolescente vient finalement de rejoindre, à la rentrée, son père et sa mère qui ont ouvert un petit commerce à Pékin.

Zhang Hongyang, chinoise migrante à Pékin. Automne 2017.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Zhang Hongyang, chinoise migrante à Pékin. Automne 2017.

Photo : Radio-Canada / Anyck Béraud

Une grande partie des enfants qui ont suivi leurs parents fréquentent des écoles autofinancées, précaires, surpeuplées et hors du réseau public. Ces établissements sont souvent menacés de fermeture, et des dizaines ont été démolis ces dernières années à Pékin, selon une ONG de défense des migrants.

À l’École Huang Zhuang, située dans l’ouest de Pékin, des bulldozers sont arrivés devant la grille d’entrée l’été dernier. Le propriétaire du terrain, une société municipale, a subitement décidé de le récupérer, même si le bail est valide jusqu’en 2025. Mais des éducatrices de la garderie ont sonné l’alarme, la tentative de démolition a été repoussée.

L’école bénéficierait d’un sursis, au moins jusqu’au printemps. Mais l’inquiétude demeure.

Luo Jinxia, une femme de ménage, est venue avec d’autres parents pour avoir les dernières nouvelles. Elle se demande quel avenir aura son fils s’il doit repartir à la campagne, dans le Henan, l’une des provinces les plus pauvres. Elle dit qu’elle n’en dort plus la nuit.

Zhang Hongyang, elle, craint de devoir repartir dans l’est du pays, toute seule, à 14 ans. Alors qu’elle rêve de reprendre les rênes du commerce familial à Pékin, quand elle sera plus grande.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !