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Votre bois exotique est-il un produit de la criminalité?

Du bois exotique en vente dans un magasin
Du bois exotique en vente dans un magasin Photo: Radio-Canada
Radio-Canada

Teck, acajou et jatoba; le bois exotique, c'est beau et en plus, c'est résistant. Ce qui est moins connu, c'est que quand vous en achetez, vous avez près d'une chance sur trois d'encourager le crime organisé, selon Interpol. Et connaître l'origine de ce bois importé n'est pas chose facile.

Un texte de Julie Dufresne, de La facture

Au Canada, 103 000 mètres cubes de bois exotique brut ont été importés en 2016, soit l’équivalent de 1000 camions semi-remorques. Et c’est sans compter le bois déjà manufacturé en dehors du pays, comme les planchers, les meubles et les armoires.

Mais ce qui ressort des expériences réalisées par La facture, c’est qu'en magasinant ici du bois exotique, malgré sa popularité au Québec, il vous sera pratiquement impossible de savoir d’où il provient exactement et s’il a été coupé dans les règles de l’art.

Pire, il a peut-être été coupé illégalement, c’est-à-dire à l’extérieur des zones où c’est permis. Et si vous l’achetez, vous encouragez peut-être sans le savoir le crime organisé.

Il y a certainement des pays dans lesquels forêts et crime organisé sont intimement liés et donc, les bois sont exploités par des mafias. Effectivement, c'est un problème important.

Marc Vandenhaute, agent forestier l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture

Suivre le bois de la coupe à la vente

L'agent forestier Marc Vandenhaute, de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, précise que l'organisme essaie de mettre sur pied un système de traçabilité à l’échelle planétaire pour aider les consommateurs à acheter de façon responsable. « C'est vrai que dans certaines zones de conflit, la forêt peut être utilisée par des bandes armées pour pouvoir financer les guerres. Et donc, il faut être très prudent et éviter que l'exploitation forestière ne finance les conflits armés », explique-t-il.

Le trafic du bois exotique a été souvent dénoncé en Europe, mais rarement au Canada. La facture a voulu savoir si les vendeurs québécois sont informés de ces enjeux et, surtout, s’ils en informent les consommateurs.

Une manifestation contre l'importation de bois exotique à Paris, en FranceUne manifestation contre l'importation de bois exotique à Paris, en France Photo : Radio-Canada

Le reportage de Julie Dufresne est présenté à La facture le 12 décembre à 19 h 30 sur ICI Radio-Canada Télé.

Expériences révélatrices

Six commerçants qui offrent du bois exotique dans différentes régions ont été contactés.

Nous avons demandé à trois commerces de planchers le pays d’origine des produits qu’ils vendaient, pour trois essences : l’un en cabreuva, l'autre en acajou santos et un dernier en jatoba.

Nous avons fait le même exercice pour une planche de padouk, très populaire pour les tables de cuisine, et une table en teck. Finalement, nous avons acheté une planchette en acajou africain.

Planchette en acajou africainPlanchette en acajou africain Photo : Radio-Canada

Chaque fois, la réponse des vendeurs était toujours la même : impossible de savoir de quel pays provenait le bois.

Pourtant, il y aurait des façons de le savoir. Il existe des certifications pour le bois, comme le Forest Stewardship Council (FSC), la Sustainable Foresty Initiative (SFI) ou le Programme de reconnaissance des certifications forestières (PEFC). L'une de leurs raisons d’être : assurer la traçabilité du bois et le déroulement légal de tout le processus, de la coupe jusqu’à la vente.

« De la bullshit »

Dans le cas de la planchette d’acajou africain, comme deux conseillers nous assuraient que le bois était certifié, mais qu’ils étaient incapables de nous indiquer de quel type de certification il s’agissait, nous avons poussé l’exercice. Notre équipe s’est rendue à caméra cachée chez le fournisseur, où nous avons trouvé le responsable de l’approvisionnement. Et celui-ci n’a pas mâché ses mots.

Nous autres, on n'est pas FSC. On l'a été pendant cinq ans. Ça nous a coûté 20 000 $ pour deux ventes.

Responsable de l’approvisionnement d'un fournisseur

« Mais c'est de la bullshit ça, tout ça. Il n’y a personne qui est contre la vertu, mais il n’y a pas de moyen de contrôler ça [la certification] : c'est des bouts de papier. Tout le monde peut vous donner des bouts de papier, vous allez être heureuse », concluait-il.

Il a tout de même accepté de nous remettre, sans en avoir l’obligation, le certificat d’origine du bois. La planchette provenait du Ghana, d’une entreprise qui, elle, s’affiche comme étant certifiée FSC.

Ironiquement, sur le web, le rapport qui confirme sa certification révèle aussi une incohérence : pas plus tard que l’an passé, l’entreprise a été surprise à couper du bois illégalement.

Coupe illégale, mais certifiée

Le président de FSC Canada, François Dufresne, concède que cela contrevient à l’esprit de la certification. « La coupe illégale n'est pas permise chez FSC », souligne M. Dufresne, en ajoutant toutefois qu’il peut y avoir des offenses jugées mineures qui seront tolérées.

Dans ce cas-ci, si le certificat est toujours valide, ça veut dire que la faute a été corrigée de façon satisfaisante et la gravité était en deçà d'un certain seuil.

François Dufresne, président de FSC Canada
François DufresneFrançois Dufresne Photo : Radio-Canada

Selon le professeur Luc Bouthillier, du Département des sciences du bois et de la forêt à l’Université Laval, le système de certifications privées au Canada a fait ses preuves. Cependant, le gouvernement canadien n’oblige pas de certification autre que sanitaire pour une bonne partie du bois qui provient de l’extérieur du pays.

Est-ce que le Canada se traîne les pieds? « Ben oui! répond-il sans hésitation. On devrait rendre l'information disponible et dire : "Écoutez, on a un problème dans les forêts tropicales." [...] Il faudrait qu'on en profite en exigeant que tous les producteurs de produits forestiers [...] soient certifiés », explique M. Bouthillier.

Luc BouthillierLuc Bouthillier Photo : Radio-Canada

Nous, comme Canadiens, on a quelque chose à gagner, parce qu’on n'a rien à se reprocher et on fait du bon travail.

Luc Bouthillier, professeur, Université Laval

En attendant, pour lui, c’est simple : à défaut d’un meilleur système, dans le doute, soit vous vous abstenez, soit vous achetez des produits locaux. « C'est vrai que c'est beau, le bois tropical, mais on a des saprées belles essences au Québec! » conclut-il.

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