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Monique Savoie, la papesse du numérique québécois

Une photo de Monique Savoie devant une grande bibliothèque en bois.

Monique Savoie a fondé la SAT en 1996 avec l'ambition de rassembler les spécialistes du numérique sous un même toit.

Photo : Radio-Canada / Denis Wong

Radio-Canada

Des décideurs, des artistes et des ingénieurs viennent des quatre coins du monde pour la rencontrer et en apprendre plus sur ses méthodes. Pourtant, le nom de Monique Savoie n'évoque pas grand-chose aux Québécois qui ne s'intéressent pas aux arts numériques. Portrait de la patronne de la Société des arts technologiques (SAT).

Un texte de Karl-Philip Vallée

« [L’hiver dernier], j’étais à Paris, raconte cette pionnière mondiale des arts numériques. Je suis entrée dans une salle de spectacles et, en ouvrant la porte, j’ai eu mon épiphanie, parce que les 400 personnes qui étaient dans la salle m’ont sauté dessus! Et je ne m’étais pas rendu compte qu’en 21 ans de programmes de création et de résidences internationales, autant d’artistes de la scène numérique française étaient venus à la SAT. »

Derrière ses lunettes blanc et noir un peu excentriques, le regard de Monique Savoie s’évade. Quand on l’écoute raconter ses souvenirs, on en vient à se demander si elle a même pu dormir plus de quelques heures par nuit dans les 20 dernières années, tellement elle est occupée.

Autour d’elle s’active une partie des 260 salariés de la SAT, l’entreprise à but non lucratif qu’elle a fondée en 1996. La grande aire de travail ouverte à l’allure industrielle fourmille d’activités à la veille d’un énième événement. Mais Monique Savoie ne semble pas du tout déconcentrée par le va-et-vient de ses employés.

L’Expo 67 du numérique

Il faut dire qu’elle n’en est pas à un événement d’envergure près. L’aventure de la SAT elle-même a débuté avec un autre rassemblement qu’elle a organisé : le symposium ISEA 1995. Celui-ci est au numérique montréalais ce qu’Expo 67 a été à la société québécoise, précise-t-elle.

« C’était énorme, et je pense qu’on en a mal mesuré l’impact et même peut-être manqué un certain momentum, à l’époque, regrette-t-elle. En 1995, on a reçu ici les 1200 chefs de file mondiaux dans le domaine du numérique. Pour tous les gens qu’on rencontre, encore aujourd’hui, ça demeure une date marquante, une date du début de ce mouvement de la culture numérique. »

Une photo de Monique Savoie assise sur une chaise rouge d'allure industrielle.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Monique Savoie regrette que l'ISEA 1995 n'ait pas eu la résonance qu'il méritait à l'époque.

Photo : Radio-Canada / Denis Wong

Le contexte de l’époque a toutefois fait en sorte que ce grand soulèvement n’a pas eu beaucoup de répercussions en dehors du milieu encore naissant des arts numériques.

« On a essayé de donner nos 1200 nouveaux amis à d’autres qui allaient bien s’en occuper, mais on n’a pas trouvé, explique Monique Savoie. Donc le vrai défi, c’était de créer un ancrage local. Ça a vraiment été un défi, parce que tout le monde nous disait : “Oui, mais madame... C’est une mode [le numérique], ça va passer.” »

L’art numérique, plus qu’une simple mode

Pour un certain temps, ces mauvaises langues ont semblé avoir raison. Nous étions en 1996. Tous les regards étaient tournés vers le cédérom, alors comparé au Klondike, quand Monique Savoie a fondé la SAT en faisant le pari que le numérique pouvait aussi passer par l’art.

Tout à coup, l’industrie avait trouvé que le numérique, d’abord, c’était un produit. La culture ne se voyait pas tellement interpellée.

Monique Savoie, fondatrice de la Société des arts technologiques

Elle se rappelle avec humour le Marché international de l’édition et des nouveaux médias de Cannes, auquel elle a assisté au milieu des années 1990 et pendant lequel cet engouement autour du cédérom était matérialisé grâce aux 44 000 pieds carrés qui lui étaient dédiés.

« En haut, il y avait AOL qui parlait d’Internet et on était cinq dans la salle! À cette époque, tous les moyens, tout l’intérêt était vers le cédérom. Et nous, on était vus comme des pelleteurs de nuages et des inconséquents. Bon, après, la SAT a 21 ans cette année et ces compagnies-là sont toutes mortes! », ajoute-t-elle en riant.

Naviguant à contre-courant, Monique Savoie persévère donc avec la SAT, un OVNI artistique qui était alors plus qu’incompris en dehors des cercles qu’il courtisait (et qui l’est encore, pour beaucoup de gens).

Rapprocher l’art et l’ingénierie

Vingt et un ans après sa fondation, la SAT attire des spécialistes et des décideurs de partout dans le monde, qui viennent y puiser des idées nouvelles afin de les implanter dans leurs communautés respectives.

Environ 125 délégations provenant de toutes sortes de milieux cognent à la porte de la SAT chaque année pour toutes sortes de raisons, mais surtout pour comprendre comment mieux approcher les jeunes, selon Monique Savoie. « Parce que souvent, les décideurs, ce ne sont pas nécessairement les gens les plus jeunes », souligne-t-elle.

Elle prend pour exemple ses collaborations avec les autorités d’Amiens, de Toulouse et de Barcelone, où les décideurs souhaitent attirer et conserver la jeune main-d’œuvre et qui s’inspirent du modèle de la SAT pour développer des stratégies chez eux.

L'édifice de la SAT, sur le boulevard Saint-Laurent, à Montréal. Le dôme de la satosphère est visible au-dessus des arbres.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

L'édifice de la SAT, sur le boulevard Saint-Laurent, à Montréal. Le dôme de la satosphère est visible au-dessus des arbres.

Photo : Sébastien Roy / Courtoisie de la SAT

En plus de ce rôle presque diplomatique et des nombreux événements artistiques qui s’y tiennent, la SAT compte sur une école ouverte à tous (le campus SAT), sur des camps d’été pour les enfants (SAT Kids), sur des résidences d’artistes internationaux et sur un département de recherche (le Métalab) pour attirer des talents de partout.

Le Métalab est d’ailleurs au cœur des préoccupations de Monique Savoie, qui souhaiterait que les domaines de l’art et de l’ingénierie se rapprochent. « Montréal a une force en arts et une force en génie. On n’a pas beaucoup avancé dans ce sens-là, mais je pense que si on avait une marque de commerce à mettre au-dessus de la ville pour son avenir, ce serait la rencontre de l’art et du génie. »

Transformer la Biosphère

À propos de l’avenir, Monique Savoie ne manque d’ailleurs pas d’idées. Elle souhaiterait par exemple transformer la Biosphère en centre de formation pluridisciplinaire par mentorat pour redonner ses lettres de noblesse à ce dôme géodésique créé par l’architecte Buckminster Fuller pour Expo 67. « Le grand malheur avec ce qui arrive avec la Biosphère, c’est que c’est presque un cadeau qui n’a pas été compris. Il n’était peut-être pas dédié aux gens qui l’ont reçu… », dit-elle en réfléchissant à haute voix.

Une photo de la Biosphère de Montréal avec le mont Royal en arrière-plan.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

La biosphère de Montréal

Photo : iStock

La fondatrice de la SAT a donc organisé une rencontre internationale avec la famille de Buckminster Fuller afin de préparer un plan pour reprendre la Biosphère et lui donner une nouvelle vocation qui serait en accord avec la vision de son concepteur. Il en a résulté un document déposé à la ville de Montréal, qui prévoit se pencher sur le dossier après les célébrations du 375e anniversaire de la métropole québécoise, en 2018.

On peut dire que Monique Savoie sait choisir son moment, puisque le bail qui lie le gouvernement du Canada à la ville de Montréal pour l’exploitation du musée de l’environnement de la Biosphère viendra à échéance à la fin de l’année 2019.

Révolutionner le Québec, une salle de spectacle à la fois

La SAT travaille aussi à relier des salles de spectacle québécoises entre elles grâce à un réseau de fibre optique et à des logiciels qu’elle a développés. En comptant la SAT, 21 salles sont déjà branchées. Une entreprise qui tient visiblement à coeur à Mme Savoie.

« Quand on regarde par la fenêtre, ici, on a des modèles qui montrent comment le Québec s’est développé par ses réseaux », dit-elle en montrant d’un geste de la main le siège social d’Hydro-Québec, à distance de marche de l’édifice de la SAT. « On a eu les réseaux fluviaux, les chemins de fer, l’électricité, les réseaux d’économie et d’entraide de Desjardins, et là, on a la fibre optique. Chaque fois que ces réseaux sont arrivés, le Québec a trouvé ses modèles économiques et ses modèles de société. »

Une photo de Monique Savoie dans le bistro de la SAT.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Monique Savoie a encore beaucoup d'idées qu'elle aimerait concrétiser, et ce, non seulement pour la SAT, mais aussi pour la société québécoise et pour l'étranger.

Photo : Radio-Canada / Denis Wong

En connectant les salles de spectacle entre elles, Monique Savoie espère remettre les régions québécoises de l’avant en leur permettant de créer des productions scéniques qui pourront se faire en collaboration entre les salles branchées.

Quel futur pour la SAT?

Avec tous ces projets, la papesse du numérique québécois n’a d’autre choix que de préparer sa relève, d’autant plus qu’elle est devenue directrice déléguée de la Gaîté lyrique de Paris, en août 2016. « L’avenir, je le vois dans toutes ces têtes qui ont tourné autour de moi. L’équipe de la SAT, c’est une équipe extraordinaire. Aujourd’hui, ça me permet d’aller travailler à Paris presque quatre mois par année, parce qu’ils la font tous les jours, la SAT. Ils la changent et la transforment. »

Cela lui laisse le temps de continuer d’étendre l’influence de cet organisme qu’elle a créé en 1996 et qui pourrait bientôt avoir une deuxième adresse à Barcelone. « On croit que Barcelone a tout… eh non! Barcelone n’a pas de SAT! », lance-t-elle en riant.

Une photo de Monique Savoie assise dans une chaise en forme de sphère.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Monique Savoie songe à ouvrir une deuxième SAT à Barcelone, en Espagne.

Photo : Radio-Canada / Denis Wong

Mais même avec ces projets qui s’accumulent, Monique Savoie n’est pas encore prête à tirer sa révérence. « Je suis prête à ce que tout ça soit vivant et se transforme. Mais je dois dire que j’ai tous les matins un réel plaisir à rentrer ici, par contre, et que j’ai un vrai problème à en sortir! »

Cette entrevue a été réalisée à l’été 2017.

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